L'ODEUR HUMAINE - Ernö Szép
Sélectionné Par Yves -- 27 février 2010
Deuxième guerre mondiale : la Hongrie est l'alliée de l'Allemagne. En 1944 pourtant, ses chefs, sentant le vent tourner, tentent de négocier un armistice séparé avec les Alliés. Les allemands placent alors à la tête du pays les dirigeants des croix-fléchées, les nazis locaux. Nous sommes en octobre 1944, et la solution finale s'applique dès lors à la Hongrie. Ainsi, comme l'écrit Raul Hilberg dans La destruction des Juifs d'Europe, "la Hongrie fut le seul pays où les auteurs du crime savaient la guerre perdue quand ils passèrent à l'action. les Juifs hongrois furent presque les seuls (...) à avoir au connaissance du sort qui les attendait, alors que leur communauté n'avait pas encore été atteinte".
Voilà pour le contexte historique dans lequel s'inscrit le récit autobiographique d'Ernö Szép, l'un des derniers textes de l'écrivain et le premier à être traduit en Français. C'est une très bonne idée qu'a eu là Cambourakis, car ce texte extrêmement fort dégage une dignité impressionnante.
La première partie relate la vie quotidienne d’une « maison étoilée », le nom donné aux immeubles où les juifs de Budapest étaient confinés. Szép nous décrit son quotidien et celui de ses voisins, comme lui des hommes mûrs et socialement arrivés (les jeunes ont été mobilisés), qui tuent le temps en ce rendant mutuellement visite, qui essaient de trouver des raisons d'espérer en cachette les radios alliées, alors que les mesures de privation et d'humiliation se renforcent, que la progression des Alliés semble marquer le pas. Le ton est drôle souvent, tendre et désabusé parfois.
La suite du récit traite de la déportation des hommes de l’immeuble dans un camp de travail situé à l'extérieur de Budapest. Szeép procède par brefs chapitres pour décrire très précisement la marche épuisante de la colonne, le travail abrutissant et les mauvais traitements ingligés au prisonnier. Le livre s’achève, alors que le pire, la phase finale de l’extermination des juifs de Budapest, va débuter. Consciemment, Szép choisit de faire cesser son récit au seuil de l’indicible.
Le récit s'achève au moment où Ernö Szép quitte le camp de travail pour regagner son domicile de Budapest. L'extermination des Juifs hongrois va débuter. Ernö Szép y échappera miraculeusement. Pas sa famille, ni ses proches amis. Tous périront dans les chambres à gaz.
traduit du hongrois par Marc Martin
Editions Cambourakis - 20 euros
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Emmanuel GUIBERT :
Né en 1964, Emmanuel Guibert a publié depuis 1992 de nombreux albums, dans des genres variés. Il est l’auteur de deux monuments de la bd document, Le Photographe et La Guerre d’Alan et est également bien connu des enfants, étant l’un des « papas » du petit âne Ariol et des Sardines de l’espace.
Emmanuel Guibert publie en ce moment dans XXI « Des nouvelles d’Alain » (co-signé avec le photographe Alain Keler et Frédéric Lemercier), récit d’un périple à travers l’Europe qui mène Alain Keler à la rencontre de la communauté rom et du sort qu’on lui réserve. Le troisième volet de ce reportage paraîtra dans le numéro 10 de XXI.
Jean-Philippe STASSEN : Né à Liège en 1966, Jean-Philippe Stassen est un passionné de l’Afrique, un continent où il a beaucoup bourlingué et qui a une influence déterminante sur son travail. Son œuvre tend un pont entre deux continents et évoque, de manière moderne et chaleureuse, la question de l'immigration. Auteur du Bar du vieux français, album récompensé par de nombreux prix, notamment à Angoulême , Jean-Philippe Stassen a également signé deux albums puissants portant sur le génocide du Rwanda, dont l'horreur l'a profondément marqué : Deogratias et Pawa.
Signalons aussi qu’avec Les Visiteurs de Gibraltar , Jean-Philippe Stassen aest l'auteur du premier reportage bd paru dans la revue XXI . On retrouvera son travail dans le numéro 10 qui sortira en avril prochain.
Patrick de SAINT-EXUPERY : Reporter depuis l’âge de vingt ans, Patrick de Saint-Exupéry a collaboré à France Soir et travaillé comme reporter indépendant, avant d’entrer au Figaro en 1989, journal pour lequel il couvrira de nombreux conflits, en particulier en Afrique. Lauréat du prix Albert Londres en 1991 pour sa série de reportages sur la guerre au Libéria et la fin de l’apartheid, Patrick de Saint-Exupéry a fondé en 2008, avec Laurent Beccaria la revue de grand reportage XXI, dont il est le rédacteur en chef.
Joe Sacco est journaliste et dessinateur, et quand il mêle ces deux qualités, le résultat est impressionnant. Il s’est rendu en ex-Yougoslavie pendant le conflit, et en est revenu avec Gorazde, The Fixer et Derniers jours de guerre. De ses séjours en Palestine, il a fait Palestine et tout récemment sorti, Gaza 1956. Les recherches historiques, les entretiens et témoignages qu’il retranscrit mettent en perspective les conflits ; en faisant parler les acteurs des conflits, en décrivant leur quotidien, en prenant du recul, Joe Sacco réussit à rendre la complexité de ces guerres. Il s’interroge aussi, en particulier sur la pratique journalistique : le rôle prépondérant du « fixer » par exemple, qui traduit, introduit, explicite, ou la fragilité de la mémoire et du témoignage humain.
Le trait est noir, dense comme les sujets dont il traite. Mais le découpage est alerte, les textes et incrustations sont variés, et les compositions en pleine page sont dynamiques. Joe Sacco ne fait pas seulement un travail journalistique intéressant, il est aussi un excellent dessinateur, qui mène sa narration comme sa réflexion, avec brio. Et comme l'écrit Edward Saïd dans la préface qu’il fait de Palestine : « L’art de Sacco a le pouvoir de nous captiver, de nous détourner fermement de l’errance fébrile, avide de phrases accrocheuses ou de récits triomphalistes lamentablement prévisibles. »
Emmanuel Guibert apprécie les duos, voire les trios : avec Alan Ingram Cope, il raconte les souvenirs d’un jeune soldat américain qui arrive en France en 1945. Cinquante ans après, Alan témoigne sur la Seconde Guerre Mondiale en restituant ce jeune homme candide qui débarque, dans les deux sens du terme. Ses souvenirs sont d’une grande précision : les trajets, les compagnons de route comme les rencontres qu’il fait durant cette expérience militaire ont façonné le jeune homme. Mais ce n’est pas un témoignage sur les horreurs de la guerre, puisque Alan échappe aux combats à chaque fois : c’est une trajectoire personnelle, touchante.
Avec Didier Lefèvre (et Frédéric Lemercier à la couleur), il retrace les voyages en Afghanistan, lors du conflit avec l’URSS, d’un photoreporter qui suit une mission MSF. La préparation de la mission à Paris et au Pakistan, l’hôpital de campagne, la traversée de la frontière en solitaire : Didier Lefèvre raconte son passionnant voyage, tout en se posant de nombreuses questions, sur l’humanitaire ou l’avenir de ce pays.
Dans Conversations avec le Photographe, les échanges entre Guibert et Lefèvre sont retranscrits ; une conversation au long cours, sur le métier de photographe, les autres voyages de Lefèvre, émaillée des magnifiques photos de Didier Lefèvre, où la complicité des deux auteurs transparaît, porteuse d’un échange intellectuel très intéressant.
Dans le premier numéro de XXI, Jean-Philippe Stassen proposait un reportage dessiné autour de Gibraltar et des migrations de la région. Force est de constater que l’auteur n’a rien perdu de son mordant : loin de professer ou de discourir, il préfère recourir à ce qu’on pourrait appeler des instantanés, que ce soient des conversations, ou des images, toujours contextualisées. Toutes ces touches donnent un tableau d’ensemble vif. Dans Pawa, chroniques des monts de la lune, publié en 2002, il avait déjà éprouvé cette technique, sur un sujet qu’il travaille depuis longtemps, le Rwanda (et les pays alentours) et l’après-génocide. Dans ce livre, il cherche à nous faire appréhender la région dans sa globalité et sa complexité, en commençant par la langue, mais aussi par son histoire et son présent, au travers des rencontres qu’il fait : c’est très documenté, tout en ressemblant à un puzzle, comme si chaque épisode ne prenait sens que dans l’ensemble. Et si vous n’avez pas encore succombé à ce beau trait noir qui le caractérise, faites un tour du côté de ses livres précédents, d’imposantes fictions.
Guy Delisle est un canadien dessinateur et voyageur, qui se promena à plusieurs reprises en Asie. En 2000, il publie à l’Association Shenzhen, où il raconte son séjour en Chine, et en 2003 dans Pyongyang, son séjour en Corée du Nord. A deux reprises donc, il se retrouve pour des raisons professionnelles (délocalisation oblige, il s’en va former du personnel pour faire de l’animation) dans des pays où la langue, la culture et la politique lui sont totalement étrangères. Son témoignage sur la Corée du Nord, dernière dictature stalinienne complètement refermée sur elle-même, est troublant : dans une société sous contrôle, cet étranger ne peut communiquer, ni comprendre.
Nicolas Wild a répondu en 2005 à une annonce pour un poste à Kaboul : il sera graphiste dans une agence chargée de promouvoir la nouvelle Constitution afghane. Il découvre le petit monde des expatriés, la paix précaire qui règne à Kaboul, mais aussi la beauté de ce pays. Grâce à son travail, il dépeint de l’intérieur l’action des occidentaux en Afghanistan, en particulier au niveau politique. L’ensemble est pertinent, hors des sentier battus et manichéens.
Chez Delcourt, vous pouvez aussi lire les deux volumes du Tour du monde en bande dessinée, qui regroupent de nombreux auteurs. Le deuxième volume comporte une histoire de Rutu Modan et Igal Sarna, la première est une dessinatrice et le second un journaliste et romancier, et tout deux sont israéliens ; ils reviennent sur les opérations militaires récentes, et en particulier l’opértion « Plomb durci ». On retrouve aussi un auteur trop rare, Khamel Kelif, qui dessine l’histoire d’une jeune birmane.
Dans les années 80, Jean Teulé avait publié Gens de France et Gens d’ailleurs, aujourd’hui réédités en un volume : l’ensemble est un drôle de truc, des rencontres traduites par un collage de photos et de textes, qui évoquent parfois un roman-photo, un cahier d’écolier ou un album de photos de famille. Et la galerie de portraits vaut le détour : Jean Teulé décrit avec poésie et ironie une belle brochette de frappadingues ou de fous furieux. Il y a bien sûr Jean-Claude qui construit sa soucoupe volante dans son jardin et écrit à la NASA ; Happy Mike, le puceau amateur de BD qui recherche ardemment les dédicaces ; sœur Emmanuelle, qui se fait traiter de vieille punaise cul béni, et tant d’autres. Un documentaire sur les marginaux et ceux qui sortent de l’ordinaire, aussi drôle que cruel.
Dans le même ton, HP de Lisa Mandel vient de paraître à L’association. Sa mère, son oncle, sa tante travaillent comme infirmiers dans des hôpitaux psychiatriques depuis les années 60, et elle recueille leurs témoignages : comment ils en sont venus à cette profession, l’organisation d’un asile il y a 50 ans, la révolution médicamenteuse. En se tournant vers l’expérience de ces infirmiers, Mandel collecte une parole originale, impitoyable par moments, moqueuse à d’autres, mais pragmatique à coup sûr. Les anecdotes racontées sont parsemées d’humour noir, et ce rire jaune laisse entrevoir l’atmosphère de ce lieu déstabilisant qu’est un hôpital psychiatrique.
Maximilien Le Roy avait publié dans le numéro 7 de la revue XXI intitulé Le Monsieur de la rue qui depuis a été édité par La Boîte à bulles, sous le titre Hosni. Le héros éponyme est un homme d’une trentaine d’années, qui en passa 7 dans la rue. Il nous conte ses années de jeunesse, les conneries d’ado puis les coups très durs qui le firent échouer dans la rue ; enfin cette vie de SDF, un quotidien en décalage avec le monde, une routine dure, une violence omniprésente et des dérivatifs bien tristes. C’est un récit sans concession, réaliste, qui donne la parole à ceux qu’on fuit.
Dans un autre registre, et sur un monde à l’opposé, Denis Robert a adapté en bande dessinée son parcours dans L’affaire des affaires (en 2 volumes chez Dargaud). Il explique le système souterrain des principales affaires politico-financières sur lesquelles il a travaillé ces dernières années, en se plaçant au centre du récit, ce qui donne une touche d’humanité dans un monde de pourris… le témoignage de ce journaliste prend des accents de polar tout en restant très réaliste sur les rouages du pouvoir.
Marzi est une petite fille dans une petite ville de Pologne, au tout début des années 80. Elle a vécu l’état de siège, la pénurie, le bras de fer entre Jaruzelski et Walesa…. De l’intimité de sa vie de famille, on passe à la grande histoire, celle de la Pologne et d’une Europe qui s’est construite sous la domination soviétique. « 1989… », poursuit le récit de l’enfance de Marzi au cours des années charnières que furent pour l’Europe 1988 et 1989.
Dans cet album aussi, c’est à travers le regard d’un enfant (l’auteur, Li Kunwu enfant) que nous plongeons dans l’histoire récente de la Chine. Le tome 1 (Le temps du père) relate les années terribles de la Révolution Culturelle et se clôt par la mort de Mao. Le récit, habilement construit, décrit la folie collective qui s'empara de la Chine, et l'incapacité de la cellule familiale à constituer un rempart qui puisse protéger les enfants. L'endoctrinement des gamins, la peur des parents devant leur progéniture potentiellement délatrice fait particulièrement froid dans le dos. Le tome 2 (Le temps du parti) est centré sur la période des réformes menées par Deng. Le troisième et dernier tome, à paraître, nous entraînera dans la Chine contemporaine, du fameux « miracle économique ».
Excellente idée que de mettre en images et en bulles Une histoire populaire des Etats-Unis, le "best seller" d'Howard Zinn afin de mieux le faire connaître au plus grand nombre, en tous cas aux amateurs de B.D. Howard Zinn est un historien qui fait référence, son oeuvre est traduite dans de nombreux pays (en France, chez Agone). Zinn s'attache à présenter l'histoire américaine d'un point de vue inédit, celui des petites gens, point de vue forcément différent de l'histoire officielle. Engagé politiquement à gauche, Howard Zinn est avant tout un historien, son discours s'appuie sur des faits, on a le droit d'être d'accord ou pas avec les conclusions qu'il en tire. L'adaptation du bouquin est très vivante, en bonne partie grâce à un procédé plutôt astucieux, Zinn devenant lui-même un personnage de la bande dessinée.
Un marchand d'art newyorkais découvre l'oeuvre dantesque d'un illustre inconnu : des milliers de dessins reliés les uns aux autres pour cartographier un monde intérieur troublé et troublant. Surtout quand un flic à la retraite fait le lien entre les dessins et une série de meurtres d'enfants non élucidés depuis les années 60.
Une narration décalée, entre présent et passé (des interludes permettent la plongée dans une histoire familiale tout bonnement géniale), un narrateur à l'humour newyorkais et une intrigue fichtrement bien menée : Les Visages est un excellent polar, qui vous tiendra en haleine, autour de personnages mystérieux et complexes.
La légende dit qu'en chaque être humain sommeillent deux forces, deux esprits.
Un protecteur et un destructeur. Ils se nomment respectivement le Zelphire et le Dreghan.
Le Zelphire se réveille lors d'un traumatisme de l'enfance, s'il le fait, il aide celui qui en bénéficie à se protéger face à la cause de ce traumatisme.
Le Dreghan se nourrit d'agressivité et d'une haine d'autrui qu'avait, déjà, la personne chez laquelle il s'est réveillé. Il a pour but de faire souffrir ceux que vise son détenteur.
Sylvan, qui, lors de son enfance, se réfugiait dans un arbre à chaque fois qu'il voulait échapper à son père, connut en lui le réveil du Zelphire. Depuis son sang est de sève et, lorsqu'il le désire, son corps peut être de bois et sa peau d'écorce.
Plusieurs années après, dans la république de Béremhilt, il s'embarque, avec le profeseur Wernes et d'autres Zelphires, dans une expédition pour résoudre un phénomène inexpliqué.
Endosser l'identité d'un autre, vivre ses expériences et les rapporter... D'autres journalistes l'ont fait avant Florence Aubenas, mais cela n'enlève rien à l'intérêt de son travail. Partie à Caen début 2009, une ville où elle ne connaît personne, Florence Aubenas se présente comme une femme récemment divorcée, sans expérience professionnelle, avec un simple bac en poche. Son objectif : se faire embaucher en CDI. Elle se donne 6 mois. Florence Aubenas nous raconte son parcours du combattant, sa "plongée" dans le monde des sociétés de nettoyage, ses rencontres aussi. Se dégage du récit une vraie empathie pour ses compagnons de galère - compagnes, essentiellement - et le sentiment que la meilleure volonté du monde ne change décidément pas grand chose. Ce n'est pas un livre de révélations - on n'apprend rien qu'on ne sache déjà, là n'est pas le propos de l'auteur - mais un témoignage de première main, d'une belle humanité. A lire absolument.
Deuxième roman de Gillian Flynn, après l'excellent Sur ma peau sorti en 2007 chez Calmann-Levy et disponible en poche, Les lieux sombres ne déçoit pas. Je me suis avalé les 500 pages de ce gros thriller en à peine un week-end, et un thriller qu'on arrive pas à poser même le temps d'un repas, c'est plutôt un signe de qualité !
Après Paris et Londres, Mirette et Jean-Pat vont pouvoir exercer leurs grands talents de détectives en Espagne. Ils ont remporté le premier prix d'un jeu télé : un week-end à Barcelone !
Dès leur arrivée, ils partent se relaxer à la plage. A peine installés, une dame leur confie son sac à main et au bout de deux secondes, un homme leur vole et part en courant.

Dans ce récit complètement autobiographique, David Small revient sur son enfance dans l'Amérique des années 50. Une enfance où domine l'incommunicabilité, l'égoisme des parents, l'indifférence et la misère affective. Un album en forme de réglement de compte, et sans doute une thérapie pour l'auteur. Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'histoire de David est fortement perturbante : des parents comme les siens, on ne les souhaite pas à son pire ennemi. Un album noir, très noir, où David Small ne nous épargne rien, mais un récit d'une force exceptionnelle. C'est cela aussi la BD.
Et si une prise d'otages marquait le début d'une belle histoire d'amour ? Dit comme cela, je vous accorde que ça sonne un peu comme du Marc Levy, et que cela ne donne pas forcément envie de se jeter sur le bouquin. D'autant que pour ne rien arranger, la couverture est d'un moche achevé. Il serait cependant dommage de s'arrêter là et de passer à côté d'un roman très plaisant et fort bien mené.
Alexander Main, auto- surnommé le Phénicien, est un drôle de bonhomme. Son métier, déjà, n'est pas banal : il est bailbondsman, marchand de liberté. Il se porte garant pour les truands et autres malfrats remis en liberté sous caution, et empoche une commission proportionnelle au montant de la caution dont il fait l'avance, charge à lui de faire en sorte que le justifiable se pointe bien à son procès. Un boulot qui demande donc plus de flair que de déontologie, et fait du marchand de liberté l'équivalent juridique du chasseur de primes, un charognard toléré parce qu'il a sa place dans l'écosystème de la justice américaine, mais méprisé des juges comme des avocats, et même des truands. Le Phénicien a un sale boulot mais comme dit l'autre, il a une excuse : il le fait salement. Cynique absolu, c'est aussi un personnage beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît. On va s'en rendre compte tout au long des 180 pages de ce court roman, qui nous fait suivre le Phénicien dans son activité de tous les jours.
Boone Daniels est détective privé, à San Diego, option surfeur. Un mec cool comme le Big Lebowski, qui ne vit sous aucune contrainte, et qui se retrouve sur une histoire d'arnaque à l'assurance, flanqué d'une avocate anglaise aussi rigide que charmante. L'affaire avance, sur les traces d'un témoin en cavale, après le meurtre d'une stripteaseuse. Soyons clair, sans les critiques élogieuses que j'avais lues ici et là sur les précédents opus de Don Winslow, je n'aurais sans doute pas dépassé le quatrième de couverture de La Patrouille de l'aube, rapport à mon absence d'affinités avec le monde du surf. Mais au diable les préjugés parisiens, et en route pour l'aventure : ce polar est une vraie surprise, plaisant à lire, et avec un final très réussi. Don Winslow respecte la trame classique, avec le privé, la belle et la cavale, mais dans un décor de rêve (les plages californiennes) qui se désagrègent au fur et à mesure, de même que la belle assurance des personnages : un rêve qui se transforme en cauchemar. Les pages sur l'histoire de San Diego et celle du surf sont très bien menées, et franchement intéressantes.
Envie de vous faire un petit thriller ? En voici un très bon, signé de Pierre Lemaître dont le précédent roman Robe de marié vient tout juste de sortir en poche. J'avais beaucoup aimé Robe de marié, mais je crois que celui-ci est encore meilleur.
Le héros, Alain, est un ancien DRH au chômage depuis plusieurs années, et qui survit en enquillant les boulots de plus en plus minables jusqu'au jour où, la goutte de l'humiliation faisant déborder le vase des vexations, il colle son poing dans la figure du petit chef qui lui pourrit la vie. Plus de boulot, donc, et des emmerdes kingsize avec risque de procès salé à la clef, lui qui n'a plus un sou. Inespéré coup de bol, il est enfin convoqué à un entretien, pour un job de DRH qui en plus, semble tout à fait dans ses cordes. Conscient que la perche qu'on lui tend sera la toute dernière, il va se préparer comme si sa vie en dépendait pour mettre toutes les chances de son côté. Sauf que la demande du recruteur est assez particulière...
Je ne vous en dis pas plus pour ne pas tuer le suspense, mais la mécanique est parfaitement huilée. Il y a de plus une vraie qualité d'écriture, ce qui n'est pas si fréquent pour un thriller. Les personnages - Alian au premier chef - sont très bien dépeints et très crédibles. Dernière chose enfin, j'ai fait lire Cadres Noirs à deux personnes avant parution, loin d'être des maniaques du genre, et cela leur a beaucoup plu. En d'autres termes, un thriller de qualité avec un vrai potentiel commercial...