L’ILE PANORAMA – Suehiro Maruo, d’après Ranpo Edogawa

ile panoramaUn écrivain désargenté poursuit un rêve fou, l’édification d’un paradis terrestre, « l’île Panorama ». Lorsqu’il apprend que son sosie, un riche entrepreneur, est mort, il invente une macabre mascarade pour s’emparer de sa fortune et réaliser son fantasme.

Maruo s’approprie l’univers d’Edogawa à merveille : avec son trait si fin et si précis il détaille cette inquiétante île et son atmosphère délétère. L’esthétique décadente est explorée dans tous ses excès : toute beauté a sa part d’ombre dans ce conte raffiné et cruel. Un ouvrage de Maruo plus accessible que le reste de son oeuvre, souvent dérangeante, mais qui portera les curieux à lire La jeune fille aux camélias (IMHO) du même dessinateur, une variation autour d’Alice, mais au pays des monstres.

Traduit du japonais par Miyako Slocombe.

Casterman – 13,50 €

LE CRIME DE MARTIYA VAN DER LEUN – Mischa Berlinski

crime de martiyaUn jeune journaliste américain tombe sur l’histoire d’une anthropologue américaine qui depuis 20 ans croupit en prison en Thaïlande suite au meurtre d’un missionnaire. De fil en aiguille, il retrace cette étrange aventure, et s’intéresse à la meutrière, mais aussi à sa victime, et aux dyalos, cette ethnie que Martiya étudiait.

Enquête criminelle, journalistique, anthropologique, psychologique : Mischa Berlinski se joue des genres et construit une passionnante intrigue aux nombreuses ramifications. Les généalogies de Martiya (fille d’un éminent linguiste hollandais et d’une Indonésienne) et de sa victime David (dont les aieux d’origine américaine sont missionnaires depuis trois générations en Asie) constituent en soi deux romans familiaux des plus aboutis. En ajoutant une dimension anthropologique mi-réaliste, sur les affres de l’enquête de terrain, mi-fictive, avec cette ethnie inventée mais absolument crédible, il fait de ce roman une curiosité littéraire particulièrement captivante.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Renaud Morin.

Albin Michel – 22,90 €

LA MAISON OU JE SUIS MORT AUTREFOIS – Keigo Higashino

maison mortA la mort de son père, Sayaka reçoit un plan énigmatique et une clé à tête de lion. Ayant peu d’amis à qui se confier, elle demande à son premier amour de l’accompagner dans la mystérieuse maison à laquelle mène le plan, car elle pense y trouver des indices sur son enfance dont elle n’a aucun souvenir.

Une fois sur place, les deux anciens amants découvrent un endroit où le temps s’est arrêté un jour de Février vingt ans auparavant et dont les habitants semblent avoir disparu tout aussi brusquement. La maison vide où plane l’ombre d’un drame caché depuis des décennies livrera peu à peu la vérité sur ses anciens habitants au travers d’un journal intime et d’indices cachés dans les murs… Une ambiance inquiétante et glacée mais passionnante dans ce roman noir japonais sur le poids d’un secret de famille très bien gardé.

Actes Sud – 18€

CRIMES ET JEANS SLIM – Luc Blanvillain

crimes jeansAdé est une ado de 15 ans comme on en croise tous les jours: elle ne s’habille qu’avec des vêtements moulants de marque, se maquille outrageusement pour son âge, marche en roulant des hanches et en ruminant un chewing-gum et mène la vie dure à certains de ses camarades. En un mot, c’est la pire des pestes de sa classe, la reine de la « pouffe society »!

Oui mais voilà, en réalité, Adé s’appelle Adélaïde, est la fille d’un conservateur de musée et d’une contrebassiste, boit les paroles de son prof de français bien aimé et est secrètement amoureuse de Thibaut, le looser numéro 1 de sa classe! Lorsqu’elle est arrivée au collège, Adé a tout simplement décidé d’entrer dans la peau d’une « pouffe » pour ne pas se faire torturer à son tour pour avoir été trop bonne élève: chaque jour elle part de chez elle en Adélaïde, fait un saut chez sa grand-mère et en ressort habillée en Adé méga-reine des « pouffes ».

Tout se passe selon son plan jusqu’au jour terrible où un mystérieux sérial-killer se met à éliminer les « pouffes » du collège une par une… Adé sent l’étau se resserrer autour d’elle, il faut vite qu’elle trouve le coupable avant que vienne son tour! Rajoutez par dessus tout ça un petit frère malin qui aime se mêler de tout, obsédé par la psychologie des éléphants depuis que leur grand-père a été sauvagement piétiné par le pachyderme du zoo de la ville pour des raisons inconnues, et vous obtenez un très bon polar pour les jeunes filles qui n’ont pas froid aux yeux!

A partir de 13 ans.

Editions Quespire – 9€

3600 SECONDES – Ronan Badel

3600 secondesRonan Badel, cet illustrateur ne vous évoque sans doute rien, mais si je vous dis La chèvre biscornue (Didier Jeunesse) peut-être davantage… De retour, en tant qu’auteur et illustrateur, Ronan Badel nous surprend grâce à une nouvelle technique, entre crayonnés et peinture, et nous entraîne dans un grand voyage à travers tous les continents.

Une nuit, une lumière rose réveille un petit garçon. Il sort accompagné de Léon, son jouet préféré et rencontre dans le jardin deux extraterrestres sympathiques qui l’emmènent à bord de leur soucoupe volante. Direction Paris et sa tour Eiffel, la savane africaine, la Chine et sa muraille, le pôle nord et ses icebergs… 3600 secondes pour explorer le monde ! Heureusement, dès son retour à la maison, il a juste le temps de se rendormir un petit peu et de se remettre de ses émotions, avant que le réveil ne sonne…
Un très bel album, des illustrations hautes en couleurs, beaucoup de détails, un texte simple qui va à l’essentiel. Un vrai coup de coeur !

Editions Autrement – 14,50 €
(à partir de 4/5 ans)

HHhH – Laurent Binet

BINET HHhH est un premier roman qui témoigne chez son auteur, Laurent Binet, d’une extraordinaire maîtrise et de solides convictions, qu’on est d’ailleurs pas obligé(e) de partager. Solide maîtrise de « l’art du roman », puisqu’au delà de la narration du fait historique proprement dit (la préparation puis l’exécution de l’attentat contre Heydrich par deux résistants, l’un tchèque et l’autre slovaque), Binet nous plonge dans la rédaction même de l’ouvrage. On a un peu l’impression d’être derrière son épaule en train de le regarder écrire, ce qui pourrait être assez barbant et en fait non, ne l’est pas du tout. Ainsi, moi qui ne suis pas très friand du genre « récit historique » et pas plus que ça passionné par la 2ème guerre mondiale, je n’ai pas décroché des 450 pages, fasciné de voir le roman se construire et intrigué de voir comment Binet se sortirait/ne se sortirait pas des contraintes qu’il s’est lui même imposées.

Convictions tranchées ensuite, puisque Binet refuse tout recours à l’artifice romanesque, aux « facéties fictionnelles » pour reprendre l’amusante formule de l’auteur. Pas question donc, de « broder », d’enjoliver pour rendre les faits plus vivants, de se mettre « dans la tête du personnage », de lui prêter des mots et des pensées que peut-être il n’a pas eus. Binet se veut enquêteur appliqué et refuse d’endosser le traditionnel rôle du démiurge littéraire : il se cantonnera à la narration des faits avérés. Les héros dont il retrace le parcours sont des personnes, pas des personnages, pas du « matériau romanesque ». La démarche de Binet, c’est un peu l’inverse de celle de Haenel, qui dans son « Karski » s’est emparé du personnage historique pour en faire la source d’une narration fictionnelle.

Derrière le choix de Binet, intéressant parce que riche de contraintes – on verra que s’interdire le recours aux facéties fictionnelles, ce n’est pas si simple que cela – il y a l’idée sous-jacente et qui me gêne un peu, selon laquelle la fiction serait un procédé narratif de seconde zone, impropre, indigne peut-être, à témoigner de situations historiques, de « combats » si on ose le terme. Quid d’Hugo, de Steinbeck ? C’est peut-être caricaturer son propos, mal le comprendre, mais je n’ai pu me défaire de cette impression tout au long de la lecture, passionnante au demeurant.
Le mieux, c’est sans doute de vous plonger à votre tour dans la lectuire de HHhH pour vous faire votre propre idée. Une chose est certaine, vous ne regretterez pas votre achat.

Grasset – 20.90 euros

ESSEX COUNTY – Jeff Lemire

essex countyDans ce petit village canadien du comté d’Essex, vous rencontrerez Lester, un gosse qui ne quitte jamais son déguisement de superhéros, même quand il donne à manger aux poulets. A la station service, derrière le comptoir, il y a Jimmy Lebeuf, un ancien joueur de hockey qui a reçu un mauvais coup. Dans la maison de retraite, c’est son oncle Lou, qui perd un peu la tête, qui vous racontera l’histoire de sa vie, et de son frère. Ces contes de la ferme donnent à Jeff Lemire l’occasion de décrire un univers rural, avec ses familles de fermiers, ses champs, et ses silences : derrière la routine, se cachent des secrets et une profonde mélancolie. On ne tombe pas dans le mélodrame, heureusement, et ces histoires de famille sont peuplées de personnages attachants, tous un peu cabossés, un peu boiteux, qui continuent vaille que vaille. C’est plein d’humanité, tissé en noir et blanc par un dessinateur inspiré.

Traduit de l’anglais (Canada) par Sidoni Van den Dries.

Futuropolis – 28 €

J comme… JEDI

Chevalier servant, de 10h à 19h30, du mardi au samedi, le lundi à partir de 14h.

Youpala c’est le printemps, et ses vertus requinquantes ; on se recharge les batteries, on respire à pleins poumons, on bombe le torse et on avance d’un pas assuré vers un destin grandiose. Au boulot. Les plus téméraires enfourchent leur monture mécanique et la croisade commence. Vous ne pensiez tout de même pas que le bigleux libraire se satisfait du simple horizon de son tiroir caisse, qu’il se cache au monde derrière ses montagnes de cartons de livres craignant l’intrusion d’un hostile client dans sa grotte. Non mais vous me prenez pour Gollum ? non le libraire a des rêves de grandeur, une âme de chevalier, de conquérant, de croisé. Ok, ça ressemble plus à Don Quichotte et au Chevalier à la Charrette qu’à la Guerre des Etoiles. Celui qui suggère que la ressemblance est plus à chercher du côté de Sancho se prend les deux volumes de Cervantès sur le crâne. C’est susceptible un chevalier.

Cependant, le chevalier a besoin d’un palefrenier. D’ailleurs, les candidats se bousculent au portillon pour rentrer dans la confrérie de la table bien rangée. Toutes ces légendes d’héroïsme et de romantisme propres au monde affriolant de la librairie attirent les foules. Chaque semaine apporte son lot de CV et de lettres de motivation. « Quel beau métier vous faites », « Comme j’aimerais travailler entouré de livres moi aussi » disent-ils, ignorant des vicissitudes propres au sacerdoce… car n’est pas chevalier Jedi qui veut, hein, il faut la foi, la force, certes, mais aussi une formation, ou une initiation. Devenir petit scarabée avant d’être adoubé, donc. Mais pas d’orthodoxie rigide, on prend toutes sortes de scarabées, des 3èmes pour leur stage d’une semaine en entreprise, à l’apprenti de l’Institut National de Formation des Libraires, qui signe avec le diable pour deux ans en alternance. Alors je précise qu’on ne pratique pas l’exploitation de stagiaire, comme certaines boîtes qui embauchent à bac +8 pour des stages non rémunérés de 6 mois, reconductibles, à 42 heures hebdomadaires ; et pas la peine de demander des tickets restaurants, on est là pour bosser, pas pour faire du gras. Non, on a été stagiaire aussi, et on sait que toutes les bonnes choses ont une fin, sauf les CDI.

Mais revenons à nos scarabées ; j’ai un faible pour les collégiens, qui viennent d’ailleurs en nombre, normal, c’est sur la route du collège et on a des mangas. Il y a les scarabées qui sont devenus scarabées sans trop savoir pourquoi, et qui aurait largement préféré être un bovin et regarder passer les trains, les scarabées consciencieux, premiers de classe, les bavards impénitents qui en savent déjà bien plus que vous et ne manquent pas de vous le faire remarquer, les scarabées intéressés et intéressants, et surtout, les fascinants scarabées en pleine mue adolescente « – Je suis fatigué, je peux m’asseoir et lire un manga ? » Soit, mais tout de même il est 14H, et tu t’affales de toute ton envergure au milieu du magasin, à se demander si ta colonne vertébrale est encore là, ou si tu n’as pas un lien de parenté avec Jabba. J’admets que le notre savoir en temps que maître Yoda est hautement moins spirituel que la maîtrise de la Force, puisqu’il s’agit surtout pour les petits scarabées de ranger la librairie et de savoir s’y repérer. Facile, pensent-ils ; on a tout de même eu quelques surprises concernant la maîtrise de l’ordre alphabétique.

Ne considère pas le cutter comme un sabre laser non plus, en plus si tu continues comme ça petit scarabée, c’est direct dans la fémorale, et tu vas en foutre partout ; et je doute que baigner dans ton sang soit un des objectifs de ton stage. Non la douchette avec le laser rouge n’est pas non plus un sabre laser. Arrête de faire la moue, alors qu’on te fait pointer les séries de manga, c’est formidable ce métier, tu ne comprends rien à l’esprit Jedi, c’est tout ; tu n’es pas encore prêt petit scarabée. Ok, va lire un manga dans la remise. Non je n’ai pas Star Wars en bd.

Rhô la vache ; là je prends un méchant coup de vieux, avec mes airs de vieux singe vert qui a tout compris. Je ferais mieux de me coiffer avec deux macarons sur la tête, comme princesse Leia, pour attirer le chaland…

LE MORT DU NOYER – Claire Mazard

mort noyerUn corps nu est retrouvé au pied de Dionysos, un noyer tricentenaire au coeur du parc des Cimes bleues, une maison de retraite originale. Celle-ci est unique en Europe, car elle accepte des personnes agées accompagnées de leurs chiens ! Le commissaire Lafosse est en charge de l’affaire, aidé de sa lieutenante, Fred Djian. Ce duo va devoir faire preuve de beaucoup de patience et de persévérance pour à la fois élucider ce mystérieux crime sans le moindre indice et supporter tous les résidents, surtout un trio infernal fan de polars et de séries policières télévisées, qui va bien sûr pour s’occuper, tenter aussi d’élucider l’enquête.

Voici un excellent polar pour ados ! Claire Mazard s’amuse à donner une multitude de fausses pistes et réussit à tenir le lecteur en haleine jusqu’au bout. Je ne vous en dis pas plus, juste qu’il y aura un deuxième meurtre et que la fin est surprenante et géniale !

Editions du Seuil – collection Karactère(s) – 11,50 €
dès 12 ans

LE WORLDSHAKER – Richard Harland

worldshakerLe Worldshaker est un navire monde qui traverse les différents empires sur terre comme sur mer. Le bateau contient des ponts supérieurs avec des parcs, des établissements scolaires, des commerces, des salles de bal… habités bien sûr par la classe aisée et des ponts inférieurs avec toutes les machines où une classe très populaire nommée Immondes vivent et travaillent dans un mélange de vapeur et de charbon.

Colbert vit dans un cocon, sa famille est la plus aisée, son grand-père étant le commandant suprême. Son destin est déjà tout tracé. Riff, quand à elle, rêve de liberté. Elle fait partie du Conseil révolutionnaire des Immondes. Leur rencontre est explosive ! Il ne croit pas un mot de tout ce qu’elle lui raconte, et elle n’a pas le temps de sympathiser avec un garçon maladroit et naïf, surtout que la révolution est sur le point d’éclater!

Un roman d’uchronie* très réussi, tant dans l’ambiance qu’au niveau de l’intrigue, des passages très descriptifs, d’autres plus rythmés avec beaucoup d’action et de suspense, avec en fond l’histoire d’un premier amour. Si vous avez apprécié La Déclaration (Naïve), ce roman devrait vous plaire.

Editions Hélium – 14,90 euros
Dès 14 ans

  • l’uchronie est un genre littéraire qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. (Wikipedia)