#8 Journal d’Ulysse, l’as du confinement

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J’ai une sainte horreur d’être réveillé en sursaut. Surtout si c’est pour me poser des questions à la noix.

«  – Dis-moi Ulysse, sans mentir, tu dors combien d’heures par jour ?

L’AUTRE a parfois de drôles de questions. Cela va être pénible si je dois faire du reporting quart d’heure par quart d’heure. Je plains ses pauvres collègues.

«  – Je te demande cela, reprend L’AUTRE sans se démonter, parce que sur internet, il est écrit que vous autres chats pouvez dormir 12 à 16 heures. Dans ton cas, je pense que c’est un poil sous-évalué.

– Sur internet, on dit aussi que la terre est plate, ça veut pas dire que c’est vrai, baillé-je à m’en décrocher la mâchoire. Et quand bien même, cela relève de ma vie intime. Est-ce que moi, je me préoccupe de ton temps de lecture quotidien? 

– Je dirais deux à  trois heures en moyenne chaque jour. Davantage le week-end et pendant les vacances. 

– T’en as pas marre d’être toujours le nez dans un bouquin ?

– Quand je me lasse, je change de livre. J’alterne, j’ouvre ou je reprends un autre roman.

– Un peu comme moi je change de place, en fait. Lit, sofa, radiateur…

– Tu saisis l’idée. Tu sais, on a beaucoup en commun, toi et moi, mon chatounet d’amour.

– Eh, on se calme, on n’a pas chassé le souriceau ensemble…

– T’es vraiment pas le chat le plus câlin que j’ai eu ! dit L’AUTRE vexé de s’être pris un râteau.

– Si tu veux qu’on te bave sur les genoux, il faut prendre un chien. J’ai horreur de ces épanchements, je trouve ça vulgaire.

Petite parenthèse à l’usage de celles et ceux qui trouvent cruel de rabrouer son humain aussi vertement : je vais vous faire une confidence, je crois que le mien aime ça. J’hésitais un peu au début, je retenais mes coups et puis, j’ai pas mal discuté avec les copains à la campagne, des gars plus expérimentés qui m’ont bien coaché. C’est important, l’échange d’expériences. Par exemple, me laisser enfermer dans le garage des voisins, piquer un petit roupillon et me mettre à hurler comme un perdu à deux heures du matin pour réveiller tout le quartier, eh bien tout seul, honnêtement, je n’y aurais peut-être pas pensé. Je ne vais pas vous mentir, j’avais un peu la trouille qu’il ne me trouve pas, alors quand je l’ai entendu sonner chez le  couple de petits vieux d’à côté pour les sortir du lit et qu’ils viennent m’ouvrir la porte du garage, j’ai été bien récompensé. Qu’est-ce qu’on a rigolé le lendemain avec les copains ! Depuis, plus d’hésitations, j’y vais à fond. Je vous raconterai mes meilleures aventures un de ces jours, mais je crois qu’il a encore besoin de mon aide pour vous parler de bouquins. Ca me soûle un peu, mais pour un chat de libraire, je suppose que cela fait partie du profil de poste.

– Tu vois Ulysse, reprend-t-il, la plupart du temps j’alterne entre différentes lectures, au minimum deux, en général trois, parfois davantage.

– Ce qui tendrait à expliquer le bordel au pied du lit, on ne sait plus où poser les pattes, sans parler de pouvoir s’étendre.

– Comme si tu avais l’habitude de dormir directement sur le parquet, espèce de gros délicat.  Et ne me coupe pas sans arrêt, sinon on ne va jamais y arriver. De temps en temps  j’ouvre un livre dont je ne peux me détacher, que je vais finir d’une seule traite ou presque, abandonnant mes autres lectures, un moment ou définitivement.

– En gros, ce sont les meilleurs romans.. 

– Pas nécessairement les meilleurs. Ce sont bien sûr des livres qui me plaisent beaucoup, sinon je ne passerais pas des heures plongé dedans, mais c’est plus compliqué que ça.

– Merci de  me rappeler que je ne peux pas comprendre, après tout je ne suis qu’un chat.

– Ce que tu es susceptible, parfois. Ce que je veux dire, c’est que ces livres ne comptent pas nécessairement parmi ceux qui me resteront en mémoire dans dix ou vingt ans. Par contre ce sont des lectures complètement addictives. Tu te mets le nez dedans et tu ne peux pas t’arrêter.

– Comme les cacahouètes dont tu es en train de t’empiffrer ?

– Un peu comme les cacahouètes, en effet. Et ôte ta patte de là, on ne joue pas avec la nourriture.

– Ca tient à quoi, selon toi ?

– Un reste d’éducation judéo-chrétienne, j’imagine.

– Andouille, je parle des livres.

– Ah, ça… Déjà une histoire qui tient bien la route, des personnages bien campés qui ne sont pas simplement au service de l’histoire mais qui ont une vraie cohérence. De l’émotion, et si en plus il y a l’écriture, alors c’est la cerise sur le gâteau.

– Alors tu leur proposes quoi à tes lecteurs ? dis-je en balançant un discret coup de patte sur deux ou trois cacahouètes qui ont échappé au massacre. Tiens, gros, un peu d’exercice, va donc chercher celles-là sous la table.

– Va te laver les pattes au gel hydro-alcoolique avant que je fasse du pâté de greffier, et note les titres que je vais te dicter. Le critère de sélection, c’est des bouquins qui peuvent vous occuper. 

– Excellent donc pour prendre l’avion et partir en vacances !

– Tu as déjà songé à te lancer dans le stand-up, Ulysse ?”

Un parfum de corruption, de Liu Zhenuyn : petits arrangements en Chine, à tous les échelons du pouvoir local, à travers des parcours et des histoires personnels qui pour partie s’entrecroisent. Grinçant et brillant. C’est sorti début 2020 chez Gallimard.

Là où chantent les écrevisses, de Delia Owens : sorti en janvier 2020 au Seuil. Ni le titre  ni le fait que le bouquin soit n°1 des ventes aux Etats-Unis ne doit vous effrayer. Voilà un très bon roman très grand public. On suit Kya, jeune sauvageonne qui vit seule dans les marais et deviendra une spécialiste reconnue de la faune et de la flore locale. Y’a de la nature, mais ce n’est pas du nature writing, y’a un meurtre et du mystère mais ce n’est ni un thriller ni un polar. 

Tous sauf moi, de Francesca Melandri : grande fresque historique avec pour cadre l’Italie du 20è siècle, sorti en France au printemps 2019. Pour sûr un des meilleurs romans de cette année là. Une note plus détaillée est disponible sur le site de la librairie.

Fondation, d’Isaac Asimov. J’ai lu le premier tome un lundi de repos, chez moi. Je n’avais pas le tome 2 sous le coude, et je suis descendu l’acheter à la librairie du coin de la rue dans mon quartier. JE NE POUVAIS PAS ATTENDRE DE LIRE LA SUITE. Les trois premiers tomes sont à tomber, les quatrième et cinquième vous pouvez faire l’impasse. Ne dites pas que vous n’aimez pas la SF avant de lire ça. 

Le quatuor bordelais, d’Allan Massie : Bordeaux sous l’occupation de l’invasion allemande à la libération, à travers  le quotidien professionnel et familial d’un flic intègre qui se pose beaucoup de questions, le commissaire Lannes. L’auteur cite Georges Simenon comme influence majeure, il en est le digne héritier. C’est vraiment triste que les quatre livres de cette série (à lire dans l’ordre, c’est essentiel) n’aient rencontré quasiment aucun succès. La trentaine de lecteurs et lectrices ayant acquis le premier tome de la série aux Buveurs d’encre ont tous été conquis et en règle générale, ils ont acheté les tomes suivants. Plus d’infos dans la rubrique coups de cœur du site.

Patria, de Fernando Arramburu. Le grand roman sur le Pays Basque, un grand roman tout court, une fresque politique et familiale puissante, inoubliable. Dans le top 10 de mes meilleures lectures sur les 20 dernières années. Davantage d’informations sur cette page

Le secret d’Edwin Strafford, de Robert Goddard. Moitié Agatha Christie pour le côté meurtre entre gens bien élevés, moitié Stephen King pour l’art consommé du suspense. Genre Harry Quebert en beaucoup plus achevé  (même si j’ai lu également le bouquin de Dicker d’une seule traite ou presque). Pour moi, le meilleur Goddard, sur les six ou sept que j’ai lus.

658, de John Verdon : on ne va pas se mentir, c’est écrit avec les pieds et les personnages sont juste là pour faire avancer le schmilblik.  Mais c’est un thriller super original et très bien foutu. L’intrigue en deux mots : le personnage reçoit une lettre anonyme « Je connais vos secret. Je sais ce que vous avez fait. Je peux lire dans vos pensées. Vous ne me croyez pas ? Je vais vous le prouver ». Et voilà-t-il pas qu’il trouve dans sa boîte aux lettres un mot plié en quatre ou est inscrit le nombre qui correspond exactement à celui qu’il vient de choisir sans rien dire à personne. 658. Et la résolution un chouïa alambiquée tient tout de même la route. 

Une mort qui en vaut la peine, de Donald Ray Pollock : un croisement entre Faulkner et les frères Coen, écrivit le Figaro littéraire en 2016. La littérature américaine à son meilleur. De l’action, de l’humour, un climat singulier. Top de top. Plus d’infos sur le site.

Et pour compléter cette liste, quelques grands succès récents et justifiés :

L’ombre du vent, de Carlos Ruiz Zafon : attention, celui là, pas les suivants de la série qui ne sont vraiment pas au même niveau 

L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante. Il est de bon ton de critiquer maintenant que la saga a rencontré un succès phénoménal, mais je persiste, c’est vraiment une réussite et impossible à lâcher.

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