# 2ème jour du journal d’Ulysse, l’as du confinement

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Parce que je le pratique depuis pas mal d’années, au début, je pensais que pour L’AUTRE c’était le rationnement de la bouffe qui allait être le problème numéro un. Sans vouloir cafter, vu la vitesse affolante à laquelle il tape dans les tablettes de chocolat, j’estime à vue de museau qu’on tient à peine la durée d’un match de foot (hors de possibles prolongations), alors, parler de semaines… Mais nan, en définitive, je crois que j’ai compris ce qui le turlupine au fond de son moi profond.
Ce qui le fait flipper, c’est la petite expérience qu’il a déjà eu du confinement. Il m’en a touché deux mots ce matin au moment du coup de brosse matinal. (parenthèse : Je déteste avoir l’air de me plaindre, mais subir ses confidences, c’est le prix à payer pour avoir le poil à peu près bien lustré). Habituellement, pendant qu’il s’acquitte de sa tâche ancillaire, j’écoute son bla-bla d’une oreille distraite et avec une certaine sérénité parce que je sais qu’il va bientôt se barrer et que j’aurai l’appartement pour moi tout seul (et le sofa, vous vous souvenez du sofa ?). Mais là, le voir comme un con, la brosse à la main, comme si sa vie en dépendait, cela a fendu mon petit cœur de chaton. Pourtant, j’avais déjà un truc de prévu, me tanker à la fenêtre pour vérifier que l’abruti-de-chien-du-balcon-d’en-face était bien parti se planquer en province comme la moitié de l’immeuble. Apparemment, ça c’est fait. Sans vouloir faire de lévrier-bashing, je suppose qu’on a dû aider cette pauvre bête à trouver la sortie de l’appartement vu que cette espèce de canidé est tellement con (pléonasme) qu’il est incapable de reconnaître son nom. Je ne fais qu’énoncé une vérité scientifique, je n’ai rien contre les chiens, j’ai même des amis chiens. Quoique, à la réflexion non, mais je pourrais. Je vous vois venir et je vous arrête tout de suite : il y a une différence importante entre ne pas comprendre son nom et ne pas vouloir répondre quand on vous appelle. Nuance.
Mais dans animal de compagnie, il y a compagnie, L’AUTRE me répète ça en boucle quand je me retire pour méditer loin des bassesses de ce monde. En plus il paraît que depuis deux jours, on est en guerre. Je ne suis pas chat à me dérober dans les moments difficiles. Aussi, j’ai sagement pris place à portée de brosse, sur le grattoir du radiateur (un demi-degré trop chaud, le radiateur. Cela peut sembler un détail mais pourquoi ajouter à la misère du monde?).
Et voilà ce que j’ai compris entre deux coups de brosse : je vous livre cela en vrac. Figurez-vous qu’il y a de cela de nombreuses années, à l’époque où mon grand-père n’avait pas encore choppé sa première souris, L’AUTRE avait une vie bien moins casanière qu’aujourd’hui. Il voyageait, et comme il avait beaucoup de temps libre et partait longtemps – bien qu’à cette époque lointaine acheter un billet d’avion ne vous exposait pas à une lapidation publique- il optait pour des moyens de transport plus lents et moins onéreux. C’est ce qui l’amena, me confia-t-il, à acheter un billet de 4ème classe sur un paquebot de l’armateur Indonésien PELNI, compagnie qui à l’époque assurait la ligne régulière entre les îles de Sumatra et de Sulawesi. J’ai beau avoir un super sens de l’orientation, j’avoue que je ne vois pas trop où cela se trouve, Sulawesi. Sans doute un peu plus loin que Saint-Valery en Caux où L’AUTRE a parfois l’habitude de me promener. Toujours est-il que cette traversée ne compte pas parmi les meilleurs souvenirs qu’il rapporta de ce tour en Asie. Et pour le coup il aurait préféré se trouver seul pendant les 5 jours de la traversée, plutôt qu’avec les 4 ou 5000 gugusses embarqués dans cette croisière où personne ne s’amusait vraiment. Pas L’AUTRE en tout cas, un des deux visages pâles recensés à bord (l’autre étant sa copine) et source unique de distraction pour les locaux soucieux de mettre en pratique leurs rudiments d’anglais. L’AUTRE m’a dit avoir été à deux doigts de plonger du pont du bateau pour rallier Sulawesi à la nage et mettre fin à l’épreuve.
Et moi, Ulysse, votre coach en confinement, je marque ici une pose parce que je voudrais pointer une chose importante et tirer un premier enseignement : Dites-vous bien que cela peut toujours être pire. La prochaine fois que vous faites une pause Netflix pour aller à la caisse où à ce qui en tient lieu pour vous, imaginez que vous deviez vous une bonne dizaine de fois pour vous faire prendre en photo à côté d’un quidam, sympathique au demeurant, désireux d’immortaliser l’instant. Même chose sur le chemin du retour de la caisse. Vous visualisez la scène? Joe Dassin (à moins que ce soit un autre grand poète qui louche) disait que l’enfer, c’est les autres. A ne pas oublier quand on se sent un peu seul.
Autre point sur lequel, en tant que thérapeute, je me dois d’être ferme. Surtout, on varie les plaisirs. Pas que télé, pas que bouquins. Pas que gratouilles (ou ce qui en tient lieu). Je sais que L’AUTRE a des hauts le cœur à la moindre vue d’un jeu de backggamon, traumatisme consécutif aux 827 parties disputées avec Madame au cours de la traversée. Mollo donc sur votre loisir préféré : on panache, on varie. Car il me vient tout à coup une angoisse : imaginez que cela lui fasse la même chose avec les livres… Demain, dans quelques semaines, s’il est incapable de retourner à la librairie, qui va payer mes croquettes ?

Ulysse, votre coach en confinement.

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