ARTS ET ESSAIS

Voici une liste non exhaustive et totalement subjective de ce qui nous a plu, remué, intéressé ce mois-ci, au fil et au gré de nos lectures. Pour voir ce qui nous a secoué les mois d’avant, c’est pas compliqué, il vous suffit d’aller farfouiller dans les archives…

UNE HISTOIRE POPULAIRE DE L’EMPIRE AMERICAIN – Howard Zinn / M. Konopacki & P. Buhle

ZINN Excellente idée que de mettre en images et en bulles Une histoire populaire des Etats-Unis, le « best seller » d’Howard Zinn afin de mieux le faire connaître au plus grand nombre, en tous cas aux amateurs de B.D. Howard Zinn est un historien qui fait référence, son oeuvre est traduite dans de nombreux pays (en France, chez Agone). Zinn s’attache à présenter l’histoire américaine d’un point de vue inédit, celui des petites gens, point de vue forcément différent de l’histoire officielle. Engagé politiquement à gauche, Howard Zinn est avant tout un historien, son discours s’appuie sur des faits, on a le droit d’être d’accord ou pas avec les conclusions qu’il en tire. L’adaptation du bouquin est très vivante, en bonne partie grâce à un procédé plutôt astucieux, Zinn devenant lui-même un personnage de la bande dessinée. Sobre et clair sans être renversant, le trait de M. Konopacki (qui vient du dessin de presse) est là avant tout pour être au service du propos de Zinn, et il y réussit fort bien. A ceux qui trouvent les bulles définitivement indigestes, rappelons 1) qu’ils ont bien tort 2) que l’ouvrage original, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours est disponible aux éditions Agone, au prix de 22 euros.

Vertige Graphic – 22 euros

EN AFGHANISTAN – Rory Stewart

EN AFGHANISTANLe curriculum vitae de Rory Stewart est impressionnant : fils de diplomate, il voyage dès son enfance, puis suit un cursus scolaire prestigieux, se spécialise dans le Moyen-Orient, travaille au Foreign Office, parle plus de langues et de dialectes que vous et moi réunis. Et au milieu de ce parcours officiel, il y a cette étonnante marche de 9000 kilomètres, entre la Turquie et le Bangladesh, à pied, sur les traces de Babur, un empereur moghol du XVIe siècle. En Afghanistan raconte la dernière section de son périple, reportée en 2002 pour cause de guerre.
Au-delà de l’exploit physique et du risque pris, Rory Stewart offre une vision et un témoignage passionnant sur l’Afghanistan, au lendemain de la chute des talibans. Sa marche est ponctuée de rencontres, puisque chaque soir il doit trouver un lieu où dormir. Ses hôtes, d’ethnies et de classes sociales variées, en racontant leurs histoires personnelles, composent au fur et à mesure la mosaïque complexe du pays. Une mise en perspective passionnante, et sans jugement de valeur, des différences, et des similitudes, avec cette société musulmane.

Albin Michel – 22 €

LA ROUTE DE LA SOIE EN LAMBEAUX – Ted Rall

tedrall Voilà un objet hybride diablement intéressant : moitié essai, moitié BD, moitié journal de voyage, ce qui fait beaucoup de moitiés, et c’est dire si vous en avez pour votre argent ! Sérieusement, le bouquin de Ted Rall vaut qu’on s’y arrête un instant. Ted Rall est une sorte de Michael Moore qui ferait une fixation sur l’Asie centrale, un héritier du journalisme gonzo à la Hunter S. Thompson. Ted Rall s’est donc rendu une demi-douzaine de fois dans les fameux pays en « stan » au cours de la dernière décennie, et c’est son expérience qu’il rapporte, sous forme de journal, écrit ou dessiné. Le bouquin mêle souvenirs personnels (et c’est clairement la partie qu’on préfère) et considérations géostratégiques autour du postulat de base suivant : l’Asie centrale est aujourd’hui un beau merdier, et ce n’est qu’un début, le pire est à venir. Ne vous attendez donc pas à une analyse superfine à la Bernard Guetta ou Alexander Adler car vous risqueriez fort d’être déçu. N’empêche que le bonhomme jouit apparemment d’une certaine forme de reconnaissance de la part des officiels U.S qui lui ont même demandé d’animer un séminaire sur la liberté de la presse au Turkménistan (cela ne s’invente pas !). Si vous vous intéressez à cette partie du monde, à la BD documentaire type Delisle ou Nicolas Wild (Kaboul disco), jetez un coup d’oeil à cet étrange objet. Eh oui, plus j’y réfléchis, plus que je trouve que cela ressemble à du Michael Moore, avec les qualités et les limites que cela entend.

Le boîte à bulles – 22 euros

EDWARD S. CURTIS – SUR LA TRACE DES NATIONS INDIENNES – Don Gulbrandsen

curtis Une des meilleures ventes de la librairie catégorie « beaux livres » à Noël dernier, et ce n’est que justice car ce livre est d’une beauté é-pous-tou-flan-te (et je pèse mes mots). Curtis est passé à la postérité comme l’un des plus grands photographes américains, grâce à ses travaux sur les indiens d’Amérique du Nord, auxquels il a consacré trente ans de sa vie. Parus en 20 volumes entre 1907 et 1930, ces clichés sont rassemblés ici (une sélection, car il y en a plus de 40 000 !) accompagnés d’un texte très intéressant qui nous permet de revivre la genèse du projet ainsi les multiples difficultés rencontrées par Curtis. c’est magnifique, et la conception même de l’oeuvre de Curtis (chaque volume est consacré aux tribus vivant dans une zone géographique bien déterminée) permet au non-initié de réaliser rapidement les grandes différences qu’il existe entre les cultures et les styles de vie des différentes tribus. On a parfois reproché à Curtis une déontologie un peu limite (il n’hésitait pas à rémunérer ses modèles voire à leur demander de revêtir tel ou tel vêtement si la tenue de départ ne le satisfaisait pas), reste qu’il nous offre un témoignage sans équivalent sur un monde disparu, celui des nations indiennes d’Amérique du Nord au tournant du siècle dernier.

Fetjaine – 45 €

SEMBLABLES – Isabelle Vayron

Isabelle Vayron a fait le tour (d’une bonne partie) du monde en vélo pour collecter des musiques traditionnelles, ce qui n’est déjà pas banal. Ce qui l’est encore moins, c’est la qualité des clichés qu’elles en a rapportés. Ceux-ci constituent une partie des photos réunies dans l’album Semblables qu’Isabelle vient de publier et qui présente par ailleurs une sélection de photos réalisées au cours de ses dix premières années d’activité en tant que photographe professionnelle. Des portraits pour l’essentiel, mais aussi des scènes de la vie quotidiennes, des paysages grandioses. Cela vaut vraiment le coup d’oeil. Vous pouvez vous faire une première idée du travail d’Isabelle en vous rendant sur son site, dont le lien figure en page liens, justement. Existe également un site plus ancien, (Paris – Pékin) dédié au périple à vélo dont je parlais en début d’article. On y trouve une tonne d’infos sur le projet (et des photos, bien sûr), ainsi que le CV d’Isabelle, qui à mes yeux la situe entre Lara Croft et Indiana Jones. Rien qu’à voir les sports qu’elle pratique, j’ai déjà le vertige. Vous aurez la possibilité de faire la connaissance de l’auteur dans quelques semaines, puisque nous envisageons une rencontre prochainement. On vous en dira plus dans une prochaine lettre d’infos. D’ici là, sachez que l’album Semblables est disponible à la librairie et que c’est une excellente idée cadeau pour Noël.

Autoédition – 20 €

L’ENFER DE MATIGNON – Raphaëlle Bacqué

matignon Sacré casting ! A l’exception de Pierre Beregovoy et de Jacques Chirac, l’auteur a interviewé l’ensemble des premiers ministres de Pierre Messmer à François Fillon. A part Chaban et Georges Pompidou, si je n’écris pas de bêtises, on a donc l’ensemble des locataires de Matignon sous la Vème République. Les plus rangés des voitures sont -forcément- ceux qui se déboutonnent le plus; entendre Michel Rocard évoquer la rouerie miterrandienne et le fameux déjeuner où le président joue au chat et à la souris avec Beregovoy avant de nommer Rocard à Matignon est proprement hallucinant. Les apartés de Chirac avec Raymond Barre après un déjeuner partagé par les deux couples (en substance, je vais vous traîner dans la boue, Raymond, mais n’y voyez rien de personnel) valent aussi leur pesant de cacahouettes. Si vous ne sautez pas les pages politiques de votre quotidien, si vous êtes un lecteur assidu du canard, si vous ne détestez pas écouter les revues de presse politiques en vous rasant le matin (même sans intention particulière), je prends le pari que le livre de Raphaëlle Bacqué vous passionnera.

Albin Michel – 20 euros

NOIR : HISTOIRE D’UNE COULEUR – Michel Pastoureau

noir Michel Pastoureau est historien, et LE spécialiste mondial de l’histoire de la couleur. Il y a quelques années de cela, il avait consacré un livre au bleu, livre remarquable de bout en bout. « Noir, histoire d’une couleur » est tout aussi réussi. Se servant du noir comme fil rouge (oui, je sais…), Michel Pastoureau nous convie à un voyage à travers le temps et les différentes cultures occidentales. On y apprend des choses passionnantes sur cette couleur « pas comme les autres », tantôt propice, tantôt néfaste en fonction des périodes et du contexte. Un livre d’une aussi érudit qu’agréable à lire et, ce qui ne gâche rien, superbement illustré.

Le Seuil – 39 €

L’EPOPEE DE L’ART INDIEN EN ASIE DU SUD-EST – M. Delahoutre, V. Crombé & M. Vautier

epopee.jpgOn connaît le talent particulier des Indiens pour s’imprégner des influences extérieures, culturelles et/ou économiques, se les approprier et les régurgiter en une substance qui EST spécifiquement indienne . Ce qu’on sait -peut-être- moins, c’est que l’Inde elle-même a durablement influencé les cultures des pays voisins. C’est que ce beau livre de Citadelles & Mazenot nous montre, explications et photos à l’appui. Grâce à l’érudition des auteurs, on s’étonnera moins, désormais, de retrouver Ganesh trônant avec superbe dans un temple chinois de Thailande. Un livre très bien documenté, pour un large public curieux de l’art et de la culture asiatiques, et comme c’est Citadelles & Mazenod, en plus, c’est très beau.

Citadelles & Mazenod – 59 €

CHRONIQUE D’UN MONDE DISPARU 1905 – 1906 – Waldemar Abegg & Boris Martin

abegg Waldemar Abegg est un jeune bourgeois prussien qui s’ennuie. Plutôt que de se trouver bêtement un travail pour s’occuper, il s’embarque pour un tour du monde, bardé d’appareils photos ! Nous sommes en 1905, Gilbert Trigano n’est même pas né, et le tourisme reste à inventer. (Je ne résiste pas au plaisir de citer cette définition exquise « le tourisme, c’est envoyer des gens qui seraient mieux chez eux dans des pays qui seraient mieux sans eux », fermons la parenthèse). Abegg va voyager 18 mois, d’abord en Amérique puis en Extrême-Orient et rapporter des clichés absolument superbes. Boris Martin, reporter et travailleur humanitaire, nous fait revivre son voyage. Pour à peu près le même prix, c’est 100 coudées au-dessus des titouanlamazouneries dont on va vous abreuver en fin d’année.

Le Seuil – 40 €

L?ESPECE FABULATRICE – Nancy Huston

espece fabulatriceL’espèce fabulatrice, c’est la nôtre et pour Nancy Huston, c’est ce besoin vital de se définir à travers des mythes fondateurs, des fictions, qui, bien plus que la parole, nous distingue des autres primates. Ce court essai qui constitue une belle leçon de tolérance est pour Nancy Huston l’occasion de réaffirmer l’importance de la littérature et la nécessité du roman. Passionnant et pertinent, l’Espèce Fabulatrice se lit avec grand plaisir et nous stimule les neurones.

Actes Sud – 18 €