BELLEVILLE STORY – Vincent Perriot & Arnaud Malherbe

belleville storyAh Belleville, ses restaurants, son marché… un quartier populaire comme on les aime… Derrière la carte postale, Arnaud Malherbe tisse un polar sombre et âpre : les trafics en tout genre, et humain en premier lieu, les descentes de flics, les mafieux impitoyables, et bien sûr, un antihéros (petite frappe à la solde d’un maquereau) qui essaie de faire preuve d’humanité, mais aussi de faire la culbute. Rien de nouveau sous le soleil, et pourtant : du polar réaliste et social à la française en bande dessinée, ça ne court pas les rues. Surtout que le dessinateur est vraiment doué, que l’on a l’impression de plonger en apnée dans la nuit parisienne, dans ses coulisses interlopes, au milieu de malfrats ombrageux. On est aspiré dans cette histoire, et le tome 2 a tout intérêt à sortir au plus vite.

Dargaud – 15,50 €

LES CHRONIQUES DE L’IMAGINARIUM GEOGRAPHICA (Tome 1 : "L’archipel des rêves") – James A. Owen

Un coup de coeur de Mathilde

imaginariumJohn reçoit un message du professeur Stellan Sigurdsson, qui lui demande de le rejoindre urgemment à Londres. Mais lors de son arrivée, celui-ci a été assassiné. Sur les lieux du crime, il rencontre Charles et Jack. C’est ainsi que l’aventure commence. Poursuivis par des êtres étranges, les Wendigos, ils trouvent refuge sur le bateau de Bert, ami du professeur, qui leur apprendra qu’ils sont désormais les conservateurs de l’Imaginarium geographica, un atlas regroupant toutes les îles de l’Archipel des rêves. Ainsi ils se voient entrainés dans un monde parallèle qu’ils doivent sauver de la menace du Roi Hiver. Celui-ci veut en effet prendre le contrôle de l’Archipel en conquérant une à une ses îles. Seul un descendant du roi Arthur Pendragon peut lui faire face. Et c’est avec l’aide des peuples de l’Archipel que nos amis vont lutter contre le roi Hiver pour tenter de sauver ce monde.

L’auteur nous conte ici un fabuleux voyage au coeur de l’imaginaire. Mêlant habilement légendes et histoires diverses, il invente un monde nouveau, source de tous les grands classiques que nous connaissons (le roi Arthur, Noé, la boîte de Pandore, le capitaine Némo, Magwitch, etc.) et inspiration de nos auteurs favoris parmi lesquels Tolkien, Shakespeare, Dickens, qui d’ailleurs furent tous conservateurs… Une lecture fluide et enrichissante, qui nous happe dans l’imagination de tout un chacun.

Editions Bayard Jeunesse – 14, 90 €
à partir de 12-13 ans
(traduit de l’anglais par Stan Barets)

ENFANT DE LA JUNGLE – Michael Morpurgo

jungleS’inspirant toujours de faits réels pour écrire ses romans, Michael Morpurgo s’est intéressé cette fois à l’histoire vraie d’un jeune garçon ayant survécu au Tsunami de 2004 et à la création d’une réserve pour orangs-outans en Indonésie. Captivé dans sa jeunesse par les romans de Kipling, il avait toujours eu en tête de lui rendre hommage… Et c’est fait. Enfant de la jungle est un très beau roman d’aventure qui raconte la vie d’un enfant sauvage, un des rares rescapés de ce raz-de-marée. Will est en vacances en Indonésie avec sa mère, pour digérer et accepter la disparition de son père en Irak. Sa mère lui offre une promenade à dos d’éléphant. Au bout d’un petit moment, Oona, l’éléphante se comporte de manière étrange et fuit vers la jungle. Elle avait senti que la nature allait se déchainer. Peu à peu, les deux vont apprendre à s’apprivoiser. Will va apprendre à manger, à se déplacer, à survivre, à se protéger…

Un roman magnifique avec de très beaux paysages, de belles descriptions d’animaux, le lecteur vit au rythme de la jungle, et en même temps un roman qui fait réfléchir sur les massacres de forêts, sur la disparition d’espèces protégées…

Editions Gallimard Jeunesse – 12,50 €
dès 12 – 13 ans
(traduit de l’anglais par Diane Ménard)

STROM (Tome 1 : Le collectionneur) – De Saint-Chamas

stromDeux jumeaux sont recrutés par la confrérie des Chevaliers de l’insolite, une société secrète basée dans les sous-sols du Louvre. Celle-ci recherche et gère tous les phénomènes paranormaux inexpliqués afin de protéger l’humanité. Initiés au Strom, Raphaël et Raphaëlle apprennent à utiliser leur esprit (télépathie, lévitation, hypnose…) et sont surveillés en permanence par des Komolks, des créatures capables de se métamorphoser en n’importe quel objet. Leur première enquète les conduit en Egypte, où des archéologues ont trouvé un ordinateur portable dans un tombeau datant de 4500 ans ! Avec l’aide de leur parrain, ils ont trouvé une piste intéressante : un mystérieux collectionneur, qui d’après des témoins, n’aurait pas de visage et porterait toujours une grande cape sombre, serait toujours lié à la disparition d’objets de valeur liés au temps et à la mort…

Emmanuelle et Benoît de Saint-Chamas ont réussi à trouver un sujet original et ont créé un bel univers, ce qui n’est pas si évident car les romans fantastiques ne manquent pas ! La lecture est fluide, humour et suspense sont au rendez-vous. La fin aussi est très réussie et donne déjà envie de lire le tome 2, prévu en 2011. (Idéal pour tous ceux qui ont aimé Fablehaven.)

Editions Nathan – 13 €
à partir de 11-12 ans

UN CIRQUE DANS UNE PETITE BOITE – Dina Sabitova et Nancy Pena

CIRQUEAprès Cendorine et Mignus Wizard, voici un nouveau « Estampillette », une collection très réussie pour les 9-10 ans (une mise en page claire et aérée, de grandes marges, des illustrations noir et blanc). Ce nouveau titre est plein de fantaisie et de poésie!

Le cirque Carrouselli vient d’apprendre une triste nouvelle, le clown Pé est parti ! Le directeur est déprimé : la caisse est vide et un cirque sans clown, ce n’est plus un cirque ! La troupe se rend à la capitale avec l’espoir de remplir chaque représentation, mais ils se retrouvent dans une ville qui interdit toute forme de loisirs quelle qu’elle soit et le directeur est très vite envoyé en prison ! Mais la troupe va rencontrer de drôles de personnes : une femme aux allures étranges qui va vite remplacer le clown, un jeune orphelin passionné de cirque et de calculs, un cheval de course en fugue…
Une belle histoire riche en rebondissements pour tous les enfants qui aiment les longs romans un peu farfelus, les maths et les belles histoires d’amitié. C’est sans oublier une princesse triste enfermée dans sa chambre, des animaux qui parlent et qui lisent, une boîte magique qui prédit l’avenir…

Editions Bayard Jeunesse – 12,90 €
(traduit du russe par Marina Berger)

TOUT PILLER, TOUT BRULER – Wells Tower & UNE VRAIE LUNE DE MIEL – Kevin Canty

Eh ben oui, encore des nouvelles américaines ! Ce n’est tout de même pas de ma faute si l’Amérique regorge d’excellents écrivains, et si nous avons la chance d’avoir des éditeurs de talent qui nous les font connaître. Une fois encore, ces deux recueils sont à mettre crédit de la collection « Terres d’Amérique ». Tout piller, tout brûler est un premier livre. Le point commun des nouvelles qui le composent est de nous faire partager quelques jours, quelques instants de la vie d’hommes qui, pour le dire vite et mal, traversent des crise : crises conjugales, crises du milieu de vie, crises d’identité. Les trois premières nouvelles (le livre en compte 9) sont de très très haute volée. Seul bémol, le choix de la dernière nouvelle (qui donne son titre au recueil) me semble assez malheureux, car il rompt l’unité de l’ensemble et est à mon sens un niveau en dessous. Que cela ne vous arrête pas, car je le répète, le reste est excellent.

Nous devons Une vraie lune de miel à Kevin Canty, qui a déjà sorti plusieurs romans chez l’Olivier il y quelques années de cela. Comme son titre le laisse deviner, le recueil traite de l’amour, de la naissance et de la perte du désir et des incompréhensions inhérentes à ces situations qui jettent les hommes, les femmes dans les bras les uns des autres. C’est beau, incisif et parfois (mais pas toujours) un tantinet désespéré. De très beaux morceaux de vie, saisis dans un style dépouillé et impeccable.

Tout piller, tout brûler, traduit de l’anglais (EUA) par Michel Lederer – Albin Michel – 20 euros Une vraie lune de miel, traduit de l’anglais (EUA) par Hélène Fournier – Albin Michel – 19,50 euros

ZULEIKA DOBSON – Max Beerbohm

zuleikaMonsieur Toussaint Louverture vous convie, à vos risques et périls, messieurs, à rencontrer Zuleika Dobson, la femme fatale (version anglaise, années 1910), qui fit des ravages dans toutes les contrées où elle posa son irresistible peton. Elle en vient à visiter le plus beau et le plus snobs des harems masculins, à savoir Oxford. Cette « histoire d’amour à Oxford » (sous-titre déjà ironique…) est une délicieuse fantaisie, à déguster le petit doigt en l’air. Satire du monde universitaire, pastorale tragi-comique, Max Beerbohm joue la carte du pastiche littéraire et incarne l’humour anglais dans toute sa splendeur.
Voici un amuse-bouche, pour vous mettre en appétit, un extrait sur cette chère Zuleika et son métier de prestidigitatrice :

Je n’affirmerai pas qu’elle eût pour son art une passion véritable. Le vrai prestidigitateur trouve sa récompense dans le sentiment d’un travail accompli avec perfection, pour la beauté du geste. Le gain ni les applaudissements ne lui sont nécessaires. Abandonné, avec le matériel de son art, sur une île déserte, il serait parfaitement heureux. Il ne cesserait jamais de tirer des oeufs durs de sa bouche, débiterait son boniment aux vents indifférents, et les affres suprêmes de la faim ne lui feraient sacrifier ni lapin vivant ni poissons rouges. Zuleika, sur une île déserte, eût consacré la majeure partie de son temps à la recherche d’une empreinte de pied masculin.

Monsieur Toussaint Louverture – 16,75 €

LES CAHIERS UNKRAINIENS – Igort

cahiers ukrainiensUne nouvelle bande dessinée reportage, signée d’un auteur de talent, vient de paraître chez Futuropolis : ces Cahiers ukrainiens d’Igort sont le récit, morcelé, de son séjour en Ukraine. De brèves rencontres en longs entretiens, de témoignages en textes d’archives, il dessine l’histoire de cette ancienne république soviétique, en revenant particulièrement sur la période stalinienne, et l’hiver 1932-33. Pas franchement gai, c’est le moins qu’on puisse dire, mais nécessaire, ce livre est bouleversant :il restitue les voix de ces hommes et femmes, maintenant âgés, qui décrivent sans haine ce qu’ils ont traversé, et vous laissent chancelants, devant leurs existences brisées autant par les cruautés politiques qu’individuelles. C’est percutant comme la lecture d’un Joe Sacco.

Futuropolis – 22 €

N comme… NEUVIEME ART

Ces arts, toujours à se taper dessus pour être le premier.

Le « neuvième art » c’est l’expression banale mais pompeuse pour désigner la bande dessinée, ou bd, pour les intimes fan d’acronymes. En général on connaît aussi le septième art, mais je vous mets au défi de retrouver les autres, sachant que ça va jusqu’à onze. Ce n’est pas très malin de faire un classement des arts, même si c’est une idée d’Hegel à l’origine ; ce qui est encore plus tartignole c’est de continuer à numéroter les nouveaux venus dans le sérail très select des beaux-arts. Alors donc par ordre d’apparition (et d’importance) : architecture, sculpture, peinture, musique et poésie pour l’époque hégélienne, sur le sixième, c’est pas bien clair, peut-être bien le théâtre ou la photo, le septième, c’est le cinéma, le huitième, la télévision (ou alors le théâtre ou encore la photo), le neuvième, c’est sûr, c’est la bande dessinée, le dixième, ça devient compliqué, les prétendants au titre étant le jeu vidéo, le jeu de rôles, et le modélisme ferroviaire. Quant au onzième, ce serait l’art numérique ou le multimédia. Encore une preuve que quand Hegel n’est pas là, ça devient n’importe quoi ; on se croirait au turf, avec les outsiders et les moutons à cinq pattes qui essaient tant bien que mal de se faire une place sur le podium.

Donc la bande dessinée c’est entre la télé et le modélisme ferroviaire. En même temps, ça conforte une certaine idée de la bande dessinée, un truc de petits garçons, un divertissement sympa. Ouais ; va falloir passer par un autre bord pour la légitimation intellectuelle…

Car si la bande dessinée est utilisée à toutes les sauces (c’est jeune, c’est sympa la bd, allez hop ! mon petit projet de com/mon magazine/ma pub/ma ligne de vêtements va trop marcher si je mets de la bd dedans…), il y a toujours des réticences. Comme ma grand-mère, qui n’arrive pas à en lire, et qui lorsque je travaillais dans une librairie de bandes dessinées, me demandait quand j’allais travailler dans « une vraie librairie » ; et quand j’ai changé de crèmerie, elle s’est félicitée que je vende enfin de « vrais livres ». Si vous n’avez pas lu L’art selon Madame Goldgruber et L’art sans Madame Goldgruber de Malher, allez jeter un œil sur les affres de ce dessinateur autrichien aux prises avec une inspectrice des impôts qui ne voit pas dans quelle case socioprofessionnelle elle va bien pouvoir mettre le faiseur de petits Mickey.

Faux livre ou sous-genre, les choses ont de tout de même changé depuis quelques années. Ceux qui lisaient le journal de Tintin ou Pilote ont grandi, et les histoires aussi. Un lectorat adulte donc, et plus seulement masculin, ni relégué en librairies spécialisées. Fini le cliché du vieux garçon qui lit de l’heroic fantasy pour échapper à l’atonie de son quotidien d’ingénieur électronique. Même les femmes lisent de la bande dessinée, je vous jure ; marketteurs obligent, on se retrouve avec une avalanche de chick comics, sur le mode de la chick-lit.

Allez, on va l’avouer, la frénésie productive a gagné les éditeurs de bande dessinée : profitant de l’explosion du marché, on publie à tour de bras, du bon et du moins bon. C’est bien le problème : tandis que certains courent après une reconnaissance artistique, d’autres éditeurs courent après tous les lièvres possibles et imaginables. Sachez par exemple que des éditeurs se spécialisent dans l’humour socioprofessionnel et sportif, et qu’après le rugby, les fonctionnaires et le golf, ils ont osé les assureurs, la pétanque et les commerciaux. A quand le lancer de marteau, les comptables ou le curling ?

Mais bon, ça c’est le fond de cuve de Villageoise ; on est loin des grands crus que vous trouverez dans les rayons des Buveurs d’encre. Car on a une très haute opinion de la bande dessinée, pas élitiste, mais exigeante. Comme en littérature. C’est à mon avis une forme de littérature, au même titre que le théâtre. D’ailleurs, l’ami Hegel, il ne l’avait pas mis, la littérature, dans son top five.

EMPEREURS DES TENEBRES – Ignacio del Valle

EMPEREURS La littérature policière regorge de héros anars ou de gauche, en revanche, on manque un peu d’enquêteurs d’extrême droite ou carrément fascistes, si on excepte la figure assez rebattue du flic retors et bien raciste. L’originalité du roman d’Ignacio del Valle tient donc d’abord dans le choix de l’enquêteur… et du lieu de l’enquête. Empereurs des ténèbres nous emmène sur le front russe, durant l’hiver 1943, au sein même de la division Azul. Un crime a été commis, un jeune soldat tué et manifestement les prisonniers russes sont hors de cause. Le coupable ne peut être qu’un des volontaires espagnols de la division Azul. L’enquête est confiée à l’ex-lieutenant Arturo Andrade, soldat dégradé pour de sombres raisons.

Empereurs des ténèbres est un roman crépusculaire, à plus d’un titre. Le froid extrême, la faim, l’exaltation et la folie sont palpables à chaque page. Plus que les détails de l’intrigue, c’est son côté irréel qu’on retient : la guerre est en train de basculer, la défaite du Reich presque consommée, l’armée rouge campe à quelques centaines de mètres des lignes, et pourtant Andrade et se hiérarchie s’acharnent à découvrir un (des ?) coupable(s) qui pas plus que les autres n’échappera(ont ?) aux massacres.

Empereurs des ténèbres n’est pas un de ces romans policiers qui nous happent dès la première page et se dévorent en quelques heures, c’est un livre âpre, un voyage aux tréfonds de l’âme humaine.

Traduit de l’espagnol par Elena Zayas

Phebus – 24 euros