# 3ème jour du journal d’Ulysse, l’as du confinement

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Je voudrais d’abord adresser mes plus plates excuses au lévrier-de-l’immeuble-d’en-face dont j’ai injustement moqué l’intelligence dans ma chronique d’hier. C’était inapproprié. Je viens d’entendre le Ministre de l’Economie s’exprimer sur France Inter (la radio préférée des chats de profs et des matous de libraires) pendant ma petite séance de gratouilles matinale et cela me conduit à réévaluer subitement l’échelle de la connerie. Un monde nouveau s’ouvre à nous…
Il était 8 heures 30, nous étions L’AUTRE et moi paisiblement installés sur les genoux l’un de l’autre et j’étais occupé à tendre le cou pour lui permettre de passer sous le menton, là où c’est tellement bon quand L’AUTRE s’est soudain figé, brosse en l’air. Arrêt sur image. « O temps, suspends ton vol » comme l’écrivait le regretté Florent Pagny ou un autre de ces bardes immortels que la Saône-et-Loire, bonne fille, offrit au monde de la Poésie.
Puis L’AUTRE sembla revenir à la vie. Il prit ce ton sentencieux qui en général n’augure rien de bon (sermon consécutif à une tentative d’ascension des rideaux de la chambre par la face Nord, à la découverte d’un pull en cachemire très légèrement mordillé, à telle ou telle autre broutille dont je me trouve injustement accusé ) pour m’informer, l’air de rien, qu’il venait de faire une découverte médicale majeure. Je dressai l’oreille et la moustache car je sais mon maître peu versé dans l’art d’Hippocrate et dans la science en général, son parcours scientifique s’interrompant au terme d’une première B chaotique marquée par un fort absentéisme (les baby-boomers comprendront, m’assure-t-il).
« Ulysse, Le coronavirus ne s’attaque pas seulement aux poumons, mais aussi au cerveau de l’homme », m’informe doctement mon maître (qu’il croit). De l’homme politique en tout cas. De l’homme politique français. Du ministre en exercice. Mais qu’est-ce qui a pris à Bruno Le Maire se lamente L’AUTRE de balancer une pareille énormité? Rouvrir en ce moment, cela ne lui semble pas l’idée du siècle, à L’AUTRE. Quand depuis 4 jours, la profession s’évertue à fermer les vannes et appliquer ce que la raison exige des Humains, à savoir rester à la maison. Parce que nous, les chats, on s’en fout. Limite, je pourrais sortir pour une fois qu’on n’est pas directement concernés par vos bêtises.
Mais me rassure L’AUTRE, sans doute faut-il mettre sur le compte d’un égarement passager ces propos malencontreux. Comme il est difficile de débrancher Amazon, l’idée lumineuse sorti ce matin du cerveau de l’Enarque, c’est de mettre tout le monde à égalité. Si vous voyez un chauffard traverser un village à 130 kilomètres à l’heure, vous pouvez le verbaliser ou supprimer la limite de vitesse pour tout le monde. Allez, faites-vous plaisir, c’est cadeau. Nul doute que le ministre est en ce moment même en train de se faire remonter les bretelles dans le bureau du patron, me rassura L’AUTRE . Car toute la librairie française est unie dans l’adversité, n’est-ce pas ?
Toute la profession ? Non, du fond du 18ème arrondissement, une libraire résiste encore et toujours à l’envahisseur microbien (ah bon, c’est pas un microbe ? Chipotez pas, 1ère B je vous rappelle). Une voix vibrante s’élève, d’une immense sagesse, dans l’horizon obscurci de la culture. Ce phare intellectuel entend guider nos pas, éclairer cette route chaotique. Un peu qu’elle est prête à rouvrir, la Miss. Elle vient de le rappeler au micro complaisant de France Inter. Cet appel du 19 mars (France Inter, journal de 13 heures) vient à point nommé pour donner à mon maître l’occasion d’affiner sa communication scientifique. Le coronavirus (qui vient donc de muter et s’attaque désormais au cerveau, je vous le rappelle) ne connaît ni la frontière du genre, ni celle de la profession. Certes, il conviendra de prendre des précautions. Ouvrir deux heures par jour, seulement. Désireux d’apporter sa pierre à l’édifice de l’inconscience ambiante, L’AUTRE suggère de privilégier la période qui suit immédiatement l’heure du repas. 13h30 – 15h30 semble l’horaire à privilégier car c’est l’heure où le virus fait la sieste. Et puis c’est pas comme si on rouvrait un Décathlon, où grouillent des virus virulents, au top de la forme, prêts à vous grimper dans les bronches au pas de course. Chez L’AUTRE, en librairie, on ne risque pas grand-chose. Le virus est mou, affaibli par les longues heures passées à bouquiner sur le canapé. C’est prouvé. Enfin, c’est possible. Disons que ce n’est pas exclu. Et puis zut, si n’on essaie pas, on saura pas. Adoptons une démarche SCIEN-TI-FI-QUE.
Tu vois Ulysse, me dit L’AUTRE que j’ai connu plus en forme. entendre des âneries pareilles, ce n’est pas La Peste que cela me donne envie de relire, plutôt La Nausée. Parce qu’avec ce type de comportement, demain, il ne pleuvra pas seulement sur Bouville.

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