Archives pour l'étiquette Etats-Unis

MARTHA & ALAN – Emmanuel Guibert

Alan revient, et il vous raconte sa première histoire d'amour. Et il a 5 ans.
Alan revient, et il vous raconte sa première histoire d’amour. Et il a 5 ans.

Après La guerre d’Alan et L’enfance d’Alan, Emmanuel Guibert continue sa traversée au long cours dans les souvenirs d’Alan Ingram Cope, cet ami américain qui sait si bien se raconter. Comme toujours avec lui, le récit n’a rien de spectaculaire, mais tout est dans la qualité du détail, un élément de décor, un petit mot. Martha & Alan raconte l’histoire d’amitié de deux enfants, de leurs 5 ans jusqu’à leurs 13 ans : grimper aux arbres, jouer avec une balançoire, chanter  avec les enfants de choeur. L’évocation de l’enfance est très juste : on prend une bribe de souvenir, très précis, on le décrit et on le contemple comme une pierre précieuse, tandis que d’autres éléments restent complètement flous. Emmanuel Guibert donne une texture et une couleur très belles à ce passé : de grandes illustrations qui courent sur deux pages, un bleu et un ocre très chaud, avec un grain de technicolor, que j’imagine bien être les couleurs de la Californie de l’époque. Le contraste est très réussi entre ces splendides panoramiques, ces agrandissements, et les instants fugaces de l’enfance qu’ils décrivent.

Et un homme comme Alan, qui inspire si merveilleusement Emmanuel Guibert (cheminer avec eux deux est un grand plaisir), et qui est capable une fois retraité de retrouver la trace de son amoureuse d’enfance et de reprendre le fil d’une amitié, c’est un type follement attachant, et un type qui sait joliment raconter les gens.

et la version audio, c’est ici.

L’association – 23 €

Une mort qui en vaut la peine – Donald Ray Pollock

MORT PEINEEn deux livres seulement (un recueil de nouvelles, Knocktemstiff, puis un roman Le diable, tout le temps) Donald Ray Pollock s’est imposé comme l’une des voix majeures de la littérature étasunienne. Si ses lecteurs ont déjà pu apprécier la force évocatrice de l’écriture de Pollock, ses personnages cabossés impossibles à oublier (et ici, ils ne seront pas déçus), la dimension comique de ses récits a pu échapper à certains. Dans Une mort qui en vaut la peine, on retrouve tout ce qui a fait le succès mérité de Pollock avec en plus une bonne dose d’humour noir. Le Figaro littéraire qualifie le bouquin mieux que je ne saurais le faire en évoquant « un croisement entre Faulkner et les frères Coen ».

Cette fresque sociale et familiale nous emmène dans le sud des Etats-Unis, au début du 20ème siècle où nous suivons principalement une fratrie de métayers qui embrassent une carrière de criminels pour sortir d’une existence de misère. Un thème qui n’est pas sans rappeler La culasse de l’enfer un autre grand western social sorti dans cette même excellente collection et dont on recommande aussi chaudement la lecture.  Le dernier Pollock est d’une qualité équivalente ce qui me fait dire que c’est le roman américain à lire en priorité dans cette rentrée.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Bruno Boudard

Albin Michel – Coll. Terres d’Amérique – 22.90 euros

VAGABONDS DE LA VIE – JIM TULLY

tullyNous avons reçu en mai dernier Ted Conover à l’occasion de la parution en français du récit qu’il consacra dans les années 1980 aux « derniers hobos ». (voir les détails ici). Avec « Vagabonds de la vie », l’autobiographie de Jim Tully, nous faisons un bond de huit décennies dans le passé, et nous voici en 1901. Jim a une quinzaine d’années et il vient de quitter l’orphelinat pour l’usine où une vie pas tellement folichonne l’attend. Le gamin en a tout à fait conscience et il a  la ferme intention de quitter ce « maudit patelin ». La rencontre avec un jeune vagabond du rail va lui donner l’impulsion nécessaire… et le voilà parti « brûler le dur ». Une vie dure et intense pour un gamin d’à peine 15 ans qui doit très vite apprendre l’art de la débrouille.

L’ aventure  durera six ans et Jim la racontera une vingtaine d’années plus tard, dans ce récit considéré à juste titre comme un classique du genre. Galères, rencontres et anecdotes de la vie du rail sont rapportées en une trentaine de courts chapitres qui se dévorent littéralement. Et ce qui est assez bluffant, c’est que la narration n’a pas pris une ride ! A lire de toute urgence…

traduit de l’anglais (E.U.A) par Thierry Beauchamp

Les éditions du Sonneur – 18 euros

NOTRE UNIVERS EN EXPANSION – ALEX ROBINSON

UNIVERSAlex Robinson nous avait fait le coup il y a quelques années avec De mal en pis : arriver à nous passionner pour le quotidien tout ce qu’il y a de plus banal d’une bande de copains/copines new yorkais âgés d’une grosse vingtaine d’années : leurs amitiés, leurs amours et les premiers boulots. Le voici qui récidive avec un trio d’amis sensiblement plus âgés, confrontés à l’étape suivante : l’arrivée de l’enfant.

Scotty a déjà franchi le pas et s’apprête à doubler la mise puisque  sa compagne Ritu attend leur deuxième enfant. Il sert un peu d’éclaireur à Billy qui flippe depuis que le compte à rebours s’est déclenché. Plus que quelques mois et il sera lui aussi papa, pour la première fois. Contrairement à ses deux copains, Brownie voit cela d’un peu plus loin. Geek et célibataire, la paternité est pour lui avant tout un sujet de sarcasmes. En ce qui le concerne, cela signifie voir ses potes moins souvent et subir des conversations aux sujets moyennement passionnants : siestes, couches, areuh areuh… Tout ce bonheur tranquille cache cependant de nombreuses failles. Aucun des copains n’est tout à fait conforme à l’image qu’il souhaite donner. La découverte de l’adultère que commet Scottie va déclencher un nombre d’événements et de réactions qui vont remettre en cause les liens du petit groupe d’amis.

Des personnages extrêmement touchants, des dialogues qui tombent au poil et une dose d’humour, cette bande dessinée « générationnelle » au ton tendre amer est une belle réussite que nous vous conseillons avec enthousiasme !

traduit de l’anglais (E.U.A) par Sidonie Van Den Dries

Futuropolis – 28 euros

 

LANDFALL – ELLEN URBANI

LANDFALLL’ouragan Katrina qui dévasta la Louisiane à la fin du mois d’Août 2005 fut d’une violence inimaginable. Il fit près de 2000 morts, laissa des dizaines de milliers de personnes à la rue, eut d’importantes répercussions politiques et a profondément marqué le pays.

C’est dans ce contexte que s’inscrit Landfall, le premier roman d’Ellen Urbani, l’un des plus touchants et des plus réussis des nombreux écrits – romans et essais – qui se sont emparés de cette catastrophe naturelle.

Quelques jours après la passage de Katrina, Gertrude et sa fille de 18 ans, Rose, chargent leur voiture de vêtements et quittent leur petite ville pour La Nouvelle Orléans, à deux ou trois heures de route, afin d’apporter leur aide aux sans-abri. Une dispute en voiture entre la mère et la fille  va avoir des conséquences dramatiques. Gertrude perd le contrôle du véhicule qui vient percuter une jeune fille noire avant de basculer du pont. Rose sera la seule survivante. L’obsession de Rose va désormais être de redonner une identité à cette jeune fille, de son âge ou à peu près, dont personne ne sait rien. Seul indice, une page arrachée d’un annuaire, retrouvée sur la jeune fille.

Landfall est le roman des destins croisés de deux filles et de leurs mères, dont on découvrira l’histoire au fur et à mesure des chapitres alternés, successivement consacrés à Rose et Rosie, la jeune disparue. Si le roman est très documenté (les descriptions des de l’ouragan  sont particulièrement impressionnantes) ce n’est jamais au détriment de l’histoire qui est d’un bout à l’autre captivante.  La narration est extrêmement maîtrisée, les personnages très attachants, Une belle découverte – une de plus – des éditions Gallmeister.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Juliane Nivelt

Gallmeister – 22.50 euros

 

Eileen – Ottessa Moshfegh

eileenNew Hampshire, années 60 : Eileen est une jeune femme profondément perturbée qui partage son temps entre la prison pour mineurs où elle travaille comme secrétaire et le taudis où elle vit avec son père, un ancien flic alcoolique et un père assurément toxique. Toxique, c’est d’ailleurs le mot qui caractérise le mieux l’ambiance de ce premier roman qui révèle un véritable talent.

Le tour de force d’Ottesa Moshfegh, c’est d’arriver à construire un récit haletant en s’appuyant sur un personnage au caractère extrêmement médiocre, et de faire de cette banalité même le moteur de l’intrigue.  Instable et complexée,  Eileen ne supporte son existence sinistre qu’en cultivant avec ses collègues une attitude qu’elle voudrait hautaine et supérieure. Ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas de bovaryser à tout va sur la personne d’un jeune gardien de prison à peine conscient de son existence.  L’arrivée de Rebecca, jeune et élégante psychologue diplômée d’une grande université, va bouleverser la vie d’Eileen en lui donnant un nouveau point de focalisation et une nouvelle source de fantasme. D’autant que Rebecca semble donner des signes d’amitié à Eileen, qui voit en elle un modèle, une âme sœur et –pourquoi pas- la possibilité de fuir sa petite vie étriquée. Mais Rebecca est-elle vraiment le modèle d’assurance et de réussite qu’Eileen voit en elle ?

On l’a compris, Eileen est un roman extrêmement noir avec une vraie dimension de thriller, qui se situerait à la croisée des textes de Joyce Carol Oates et Stephen King.  Références peut-être un peu écrasantes pour ce premier roman à l’atmosphère poisseuse qui n’est pas sans défauts mais dont on ne peut que recommander la lecture.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Françoise du Sorbier

Fayard – 20 euros