Archives pour l'étiquette bande dessinée

Noël pour les grands

Noël, c’est aussi pour les grands ! On vous a préparé une sélection de quelques classiques et de ce qui nous a semblé de plus intéressant dans les parutions de l’année. Romans, bandes dessinées, sciences humaines…  il y en aura pour à peu près tous les goûts. Et bien entendu, retrouvez encore plus de conseils et d’idées en librairie.

Les romans du domaine français:

Les romans du domaine étranger:

La sélection Sciences-Humaines:

La Bande dessinée:

 

MARTHA & ALAN – Emmanuel Guibert

Alan revient, et il vous raconte sa première histoire d'amour. Et il a 5 ans.
Alan revient, et il vous raconte sa première histoire d’amour. Et il a 5 ans.

Après La guerre d’Alan et L’enfance d’Alan, Emmanuel Guibert continue sa traversée au long cours dans les souvenirs d’Alan Ingram Cope, cet ami américain qui sait si bien se raconter. Comme toujours avec lui, le récit n’a rien de spectaculaire, mais tout est dans la qualité du détail, un élément de décor, un petit mot. Martha & Alan raconte l’histoire d’amitié de deux enfants, de leurs 5 ans jusqu’à leurs 13 ans : grimper aux arbres, jouer avec une balançoire, chanter  avec les enfants de choeur. L’évocation de l’enfance est très juste : on prend une bribe de souvenir, très précis, on le décrit et on le contemple comme une pierre précieuse, tandis que d’autres éléments restent complètement flous. Emmanuel Guibert donne une texture et une couleur très belles à ce passé : de grandes illustrations qui courent sur deux pages, un bleu et un ocre très chaud, avec un grain de technicolor, que j’imagine bien être les couleurs de la Californie de l’époque. Le contraste est très réussi entre ces splendides panoramiques, ces agrandissements, et les instants fugaces de l’enfance qu’ils décrivent.

Et un homme comme Alan, qui inspire si merveilleusement Emmanuel Guibert (cheminer avec eux deux est un grand plaisir), et qui est capable une fois retraité de retrouver la trace de son amoureuse d’enfance et de reprendre le fil d’une amitié, c’est un type follement attachant, et un type qui sait joliment raconter les gens.

et la version audio, c’est ici.

L’association – 23 €

NOTRE UNIVERS EN EXPANSION – ALEX ROBINSON

UNIVERSAlex Robinson nous avait fait le coup il y a quelques années avec De mal en pis : arriver à nous passionner pour le quotidien tout ce qu’il y a de plus banal d’une bande de copains/copines new yorkais âgés d’une grosse vingtaine d’années : leurs amitiés, leurs amours et les premiers boulots. Le voici qui récidive avec un trio d’amis sensiblement plus âgés, confrontés à l’étape suivante : l’arrivée de l’enfant.

Scotty a déjà franchi le pas et s’apprête à doubler la mise puisque  sa compagne Ritu attend leur deuxième enfant. Il sert un peu d’éclaireur à Billy qui flippe depuis que le compte à rebours s’est déclenché. Plus que quelques mois et il sera lui aussi papa, pour la première fois. Contrairement à ses deux copains, Brownie voit cela d’un peu plus loin. Geek et célibataire, la paternité est pour lui avant tout un sujet de sarcasmes. En ce qui le concerne, cela signifie voir ses potes moins souvent et subir des conversations aux sujets moyennement passionnants : siestes, couches, areuh areuh… Tout ce bonheur tranquille cache cependant de nombreuses failles. Aucun des copains n’est tout à fait conforme à l’image qu’il souhaite donner. La découverte de l’adultère que commet Scottie va déclencher un nombre d’événements et de réactions qui vont remettre en cause les liens du petit groupe d’amis.

Des personnages extrêmement touchants, des dialogues qui tombent au poil et une dose d’humour, cette bande dessinée « générationnelle » au ton tendre amer est une belle réussite que nous vous conseillons avec enthousiasme !

traduit de l’anglais (E.U.A) par Sidonie Van Den Dries

Futuropolis – 28 euros

 

L’aile brisée – Antonio Altarriba & Kim

aile briséeIl y a cinq ans, Antonio Altarriba signait l’art de voler, un très bel album où il retraçait l’itinéraire personnel et politique de son père dans l’Espagne de la guerre civile puis des années franquistes. Un album dont sa mère était totalement absente.  Avec L’aile brisée, il nous offre aujourd’hui, toujours avec Kim au dessin, ce qui constitue en quelque sorte l’autre face d’une même histoire, celle de la famille Altarriba mais également celle de l’Espagne.

Appelé au chevet de sa mère qui vit ses derniers instants, Altarriba apprend tout à fait incidemment de la bouche des docteurs que celle-ci souffre d’un handicap important, puisqu’elle ne peut tendre l’un de ses bras ni même le décoller du corps. Interrogée par son fils,  Petra lui confirme qu’elle a souffert dans cet handicap « toute sa vie ». Fortement perturbé par cette découverte (comment a-t-il pu ne jamais remarquer quelque chose d’aussi évident ?) Altarriba va apprendre quel drame est à l’origine de cette « aile brisée » et écrire l’histoire de celle qui, toute sa vie, a existé d’abord pour les autres.. et traversera bien d’autres drames dans ces années difficiles. A travers ce portrait, Altarriba rend aussi hommage à une génération de femmes dont la vie fut corsetée par les hommes, l’Eglise et à qui le droit à l’éducation fut bien souvent dénié.

Si, contrairement à son mari, Petra ne remet pas en question l’ordre social de l’Espagne et ne s’engage dans aucun combat politique, si elle conserve jusqu’au bout foi et fidélité dans l’Eglise, elle n’est pourtant pas dénuée de convictions et elle saura ne jamais perdre son sens moral dans les moments importants, quand d’autres chercheront d’où vient le vent.

Un album magnifique et touchant pour ceux et celles qui ont aimé « L’art de voler ». On souhaite qu’il connaisse un pareil succès.

Et la version radio, c’est ici.

Traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco

Denoël grafic – 23,50 euros

L’ODEUR DES GARCONS AFFAMES – Loo Hui Phang & Fréderik Peeters

Un western qui se joue du genre...
Un western qui se joue du genre…

Une petite virée dans l’Ouest américain ? Au lendemain de la Guerre de Sécession, Oscar, photographe, fuit New York et accompagne Wringley, représentant d’une mystérieuse compagnie pour fixer sur plaques les paysages et les indigènes de l’Ouest, voués à disparaître selon l’inquiétant Wringley. Le troisième comparse est Milton, un jeune homme de 17 ans qui s’occupe du campement et des chevaux. A mesure que le voyage se déroule, les secrets de chacun se dévoilent.

Cette variation sur le western, genre qui est l’objet en ce moment d’un joli renouveau (en bande dessinée, mais aussi en littérature, étrangère et française d’ailleurs, et au cinéma), propose les éléments traditionnels, les décors spectaculaires, l’équipée virile, les indiens mystérieux, les chevaux omniprésents, et rajoute des dimensions plus inattendues : une dimension surnaturelle et une dimension homosexuelle. De quoi déboussoler le lecteur, tout comme ces ouvertures de chapitres avec des images sens dessus-dessous, à l’image de ce que voit Oscar dans son appareil photographique. On retrouve avec beaucoup de plaisir le dessin de Peeters, l’auteur des indispensables Pilules Bleues, avec ses personnages aux silhouettes et aux visages saisissants. Le travail de la couleur, tout en brun et bleu, est soigné. Pas d’attaque de banque ou de train donc, mais un huis-clos dans les grands espaces où l’on parle de désir, de sexe et de fantômes : un western plein d’inventivité!

Et la version live, pour le site de boulevarddelabd!

Casterman – 18,95€

MA Génération – Li Kunwu

GENERATIONDans la trilogie Une vie chinoise, Li Kunwu abordait l’histoire contemporaine de la Chine à travers son  parcours  personnel. Il revient sur ce sujet sous un angle sensiblement différent dans Ma Génération (histoire prévue en 2 volumes).

Toujours nourri de l’expérience de l’auteur, le premier tome de Ma Génération embrasse la période qui va du grand bond en avant au début de la révolution culturelle, de la fin des années 50 au milieu des années 60. Ma génération va s’intéresser au parcours du groupe que forme le petit Li et ses copains d’enfance. Cette génération a pour caractéristique d’avoir traversé des périodes très différentes : les années de la construction socialiste, les années du chaos que fut la révolution culturelle, les années d’ouverture et celles du modèle hybride « communisto-libéral »  d’aujourd’hui.

Li Kunwu replonge (et nous avec) dans ses années de petite enfance. Petit Li et ses copains ont trois, quatre ans et vivent en permanence à la crèche. Ils ont bien des parents, mais ceux-ci sont fort occupés à construire la Chine moderne. On est en plein dans la période dite du « Grand bond en avant », quand la Chine voulait développer l’agriculture et l’industrie du pays à marche forcée. L’objectif était de dépasser la production anglaise puis américaine en deux ou trois années seulement ! Cette politique va conduire à une désorganisation totale de l’agriculture, entraînant plusieurs années de disette voire de famine. Du point de vue industriel, ce n’est pas tellement plus brillant. La qualité de l’acier produit était si mauvaise qu’il  se révélait souvent inutilisable.

Pourtant, Ma génération n’est pas un livre à charge sur la politique conduite par l’Etat  ni sur le maoïsme. (Li Kunwu travaille et vit en Chine, il est ou était représentant des auteurs chinois dans des instances officielles). C’est l’abnégation des adultes, l’insouciance des enfants qui est mise en avant, pas l’erreur politique ni ses conséquences directes.

L’autre grande période illustrée dans cette première partie de Ma Génération  est celle des débuts de la Révolution Culturelle. Les gamins ont grandi, on les retrouve au collège, à ce moment où les repères changent très rapidement, et où des professeurs adultes et jadis respectés sont mis sous tutelle de commissaires politiques d’une douzaine d’années, les « gardes rouges ». Mais même au coeur de cette période dramatique, les adolescents gardent des préoccupations de leur âge et s’ouvrent à l’amour romantique, tare bourgeoise s’il en fut.

Editions Kana – 15 euros

CAPITAINE MULET – SOPHIE GUERRIVE

muletGloire et profit ! Telle est la devise du valeureux Capitaine Mulet, découvreur et suzerain du royaume de Fonculotte. Mandaté par le Roy pour porter fièrement au-delà des mers l’étendard du royaume de France – c’est en tout cas ainsi que notre héros analyse la situation – le Capitaine Mulet est un peu la version hexagonale de Don Quichotte. Un brin mégalo et 100 % mythomane, ce brave aventurier est en  plus doté d’un sens de l’orientation qui laisse un peu à désirer pour un navigateur. On ne donc peut pas tout à fait donner tort au roi de France de vouloir s’épargner la présence de ce gros boulet en l’expédiant le plus loin possible. Mais c’est mal connaître Mulet de penser que l’on peut si facilement s’en débarrasser…

Dans ce Moyen-âge un brin loufoque, on suit avec beaucoup de plaisir les tribulations comiques du capitaine Mulet et de ses sbires, jamais les derniers pour prendre des vessies pour des lanternes et de braves paysans languedociens pour de sanguinaires guerriers atlantes. Rigolo de bout en bout !

Et la critique de vive voix, réalisée pour boulevard de la bd…

Editions 2024 – 25 euros

SYKES – DUBOIS & ARMAND

SYKESAvis aux amateurs de westerns : en voici un de la meilleure facture qui convoque et traite de manière magistrale  les thèmes les plus classiques du genre.

Sykes est marshall, c’est-à-dire agent fédéral, quelque chose comme l’ancêtre des agents du F.B.I. Dans l’Amérique de cette fin de 19ème siècle, les marshalls sont envoyés par monts et par vaux pour faire respecter la loi, suppléer les shérifs défaillants, mettre hors d’état de nuire des hors-la-loi particulièrement coriaces…

Tireur à l’adresse surnaturelle, Sykes est une véritable légende vivante. Cela fascine Jim, un gamin d’une douzaine d’années dont Sykes fait la connaissance à l’occasion d’une halte dans une ferme. Jim y vit seul avec sa mère, une situation dangereuse car la redoutable bande des Clayton, des bandits légèrement psychopathes, rôde dans la région. Sykes n’est malheureusement pas là le  jour où les Clayton passent à l’attaque. Le gang tue la mère de Jim, qui réussit à s’enfuir jusqu’à la ville où il retrouve le marshall. Sykes part à la poursuite des assassins accompagné du marshall O’Malley et de Renard-Gris, un ancien éclaireur indien.

Voilà le point de départ de cette aventure dont le scénario concocté par Pierre Dubois est remarquable. Il donne une vraie densité à chacun des personnage sans négliger l’intrigue, qui offre son lot de rebondissements.  Au dessin, Dimitri Armand restitue merveilleusement les ambiances des villes de l’ouest, des saloons, les grandes étendues désertes. On s’y croirait. A découvrir sans tarder !

Editions Le Lombard – 16.45 euros

Et voici la version radio!

LE PIANO ORIENTAL – Zeina Abirached

De la musique du langage.
De la musique du langage.

Le piano oriental est une invention des années 50, dû à Abdallah Kamandja, mélomane beyrouthin : grâce à un astucieux système de pédale, il réussit à produire sur un piano occidental les quarts de ton propres à la musique orientale. En miroir de l’histoire de ce singulier instrument et de son inventeur, Zeina Abirached raconte sa famille francophile et son apprentissage précoce du français, et son existence d’aujourd’hui entre la France et le Liban. L’image de ce piano bilingue fait écho à ses difficultés à trouver le mot, ou l’expression juste dans chacune de ses deux langues, qui se mélangent et déteignent dans sa bouche. Cet entre-deux de sa double culture est joliment exploré : son attention se porte sur les détails, les tics de langage, et se traduit dans le dessin par un soin particulier sur les motifs, et les onomatopées.

Zeina Abirached propose une nouvelle fois un travail très personnel, sur sa famille, sur son expérience de double culture, du bilinguisme : ce piano oriental est à son image, un modèle unique, et hybride.

La version radio de ce coup de coeur sur Boulevard de la BD.

Casterman – 22€

ULYSSE – Harambat

La dernière aventure d'Ulysse, rentrer à la maison.
La dernière aventure d’Ulysse, rentrer à la maison.

Harambat reprend la figure mythologique bien connue du voyageur et de l’homme rusé, Ulysse, et explore ce héros ambigu sur la dernière partie de son odyssée, son retour. Car Ulysse est parti vingt ans, laissant Télémaque et Pénélope. Celle-ci est assiégée dans sa demeure par une troupe de prétendants qui attendent qu’on désigne parmi eux un successeur pour le trône d’Ithaque. Pénélope est acculée et doit désigner un nouveau roi, Télémaque est en bien mauvaise posture. Ulysse revient, mais se déguise et use de nombreux stratagèmes pour parvenir à retrouver sa place.

En plus du récit d’aventures, Harambat convoque des intervenants variés pour éclairer l’histoire et le personnage mythiques, les hellénistes Jean-Pierre Vernant (dans de très jolies scènes avec son petit-fils), Jacqueline de Romilly, mais aussi Jean-Paul Kauffmann, qui a tant à dire sur le retour, ou encore des habitants actuels d’Ithaque, un bibliothécaire, un architecte. Un mythe est une structure ouverte, que l’on peut interpréter à sa manière, et Harambat s’en empare avec énormément de talent. Sous la symbolique du personnage, il travaille sur le voyage, la différence entre ceux qui partent et ceux qui restent, sur la question de l’identité, sur ce qu’on perd ou qui change avec le temps. Le récit mêle le narratif et le philosophique avec beaucoup de bonheur.

Voilà quelques pages pour vous mettre en appétit :

Actes Sud – 26€