KAROO – Steve Tesich

karooKaroo est divorcé, mal à l’aise avec son fils (adopté), et employé à réécrire des scénarios par un producteur à la réputation de requin, catégorie grand blanc affamé. De quoi alimenter un penchant prononcé pour l’alcool et le cynisme. Il languit à New York, tombant toujours plus bas, avec un savoir faire (et dire) qui confine au génie. Les rencontres avec son ex sont des prouesses d’humour desespéré, un jeu de rôles corrosif. Avant de se noyer, une dernière chance se présente : il est appelé à Los Angeles pour remonter le dernier film d’un grand maître, qui ne satisfait pas ledit producteur. Il reconnaît dans un second rôle une femme, qui pourrait être la mère naturelle de son fils. Refondre le film, retomber amoureux : Karoo joue à la roulette russe encore une fois.
Un roman puissant, sur les petitesses de chacun, ce qu’on abandonne comme illusions à mesure qu’on vieillit, et sur la force rédemptrice du mensonge et de la fiction.
Et comme d’habitude Monsieur Toussaint Louverture joue les éditeurs-orfèvres avec une maquette magnifique. C’est du bel ouvrage.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke

Monsieur Toussaint Louverture – 22€

S comme… SAC PLASTIQUE


No comment. (et merci à Pénélope Bagieu)

Est-ce que vous voulez un sac plastique ? Je pose la question plusieurs dizaines de fois par jour, bien que la plupart du temps, je puisse deviner la réponse, un peu comme ces marchands de souvenirs qui se targuent assez sottement mais avec raison de trouver la nationalité d’un touriste avant même que celui-ci ouvre la bouche.
Quel est mon truc ? Honnêtement, je ne sais pas. L’expérience sans doute, toujours est-il que très vite, je peux dire à quelle famille vous appartenez. D’ailleurs, vous allez sans doute vous reconnaître…

1. Le saccuplastikophile (ou collectionneur de sacs plastiques, puisque toutes les perversions sont dans la nature) est un être suffisamment fascinant pour qu’on prenne la peine de lui consacrer deux sous-catégories. Nécessaire précaution, puisque comme le philatéliste, le saccuplatikophile moyen n’existe pas et s’épanouit dans les extrêmes. A l’instar de son lointain cousin (philatelistus commun), le saccuplastikophile courant a soit dépassé la soixantaine soit use encore les bancs du collège.
Privilège de l’âge, intéressons-nous d’abord au saccuplastikophile senior, Il (elle, en fait, dans la majorité des cas) débarque à la librairie lourdement chargée de ses trophées du jour. L’œil exercé du libraire reconnaît sans peine au bras de la saccuplastikophile senior, le sac de la boucherie d’à côté, celui de la poissonnerie et des autres commerces du coin qui distribuent encore du pochon en veux-tu en voilà. Le livre qui fait l’objet de la transaction du jour tiendrait bien 12 fois dans le sac king size du magasin de chaussures (qui ne contient sans doute qu’une paire de chaussettes) mais je vais quand même poser la question dont, je vous l’ai dit, je connais la réponse. Ca ne rate pas « Oh oui, un petit sac. Ils sont tellement bien, vos sacs plastiques ». Compliment qui me va droit au cœur et vaut à la flatteuse une brassée supplémentaire de pochons. « En plus, précise-t-elle souvent malicieusement, je vous fais de la publicité ».
Le saccuplastikophile junior est moins enclin à jouer l’homme sandwich pour les beaux yeux de la librairie. D’ailleurs, son livre une fois emballé, il va l’enfouir dans le sac Eastpack de 27 kilos sous lequel il ploie et dans lequel règne un indescriptible bordel. Le sac rouge et blanc des buveurs d’encre joue essentiellement le rôle d’une balise Argos qui lui permettra de localiser l’objet à l’heure du cours de français.
Si les saccuplastikophiles ne constituent qu’une petite partie de notre clientèle, l’espèce ne semble pas menacée, compte tenu de l’apport de sang neuf venu des collèges autour. Aussi, confiants en l’avenir, venons-nous de repasser une commande annuelle de 26 000 sacs plastiques, la même que l’année dernière.

2. L’abstinent : les rares fois où je ne le détecte à temps et que je lui pose LA question qui tue, l’abstinent(e) me regarde comme si je venais de lui proposer un truc franchement dégueu. « Un sac plastique, tu m’as bien regardé, sinistre individu ? » Tu ne répandras pas le plastique en vain pourrait être son estimable credo. J’encaisse alors l’affront, remballe la marchandise et me dis que mon heure viendra bientôt. Car même L’abstinent, parfois, est obligé de mettre du vin dans son eau. Ainsi j’en vois parfois, venant du NATURALIA d’à côté, franchir les portes de la librairie, les bras chargés de produits bons pour la santé, sans doute, mais compliqués à transporter à pied ou à vélo. Que cherchent-ils ? Un livre ? Un conseil ? Non pas : juste l’une de ces choses honnies mais bien utiles que Naturalia ne distribue pas, pas gratuitement en tout cas. J’obtempère, en ce cas. La satisfaction procurée vaut bien les quelques centimes du pochon.

3. Le centriste également appelé écologiste intermittent est tiraillé entre deux aspirations contradictoires. La première le pousse à se faciliter la vie, et donc à accepter le sac tendu par le libraire obligeant. L’autre – son inclinaison naturelle – le conduit à privilégier la protection de l’environnement, à rêver donc d’un monde meilleur, sans sac plastique. Heureusement, j’ai l’argument qui va permettre au centriste de sortir de ce dilemme par le haut. « Nos sacs plastiques sont biodégradables », rassuré-je le centriste, Cela suffit, généralement à faire taire ses scrupules. Mais au juste, combien de temps le plastique ainsi traité met-il à se dissoudre ? Eh bien, c’est un peu comme le fût du canon (*), il met un certain temps. En poussant un peu l’enquête, on trouve sur le net des vidéos qui nous montrent le truc se décomposer en accéléré, processus qui prend environ 3 ans. Fascinant spectacle… Quant aux sacs papier, qu’on nous réclame à cor et à cri, je suis navré de doucher votre enthousiasme mais, non, on n’en aura pas. Pas de place pour les stocker, ils prennent à peu près 10 fois plus de place et puis ils coûtent presque 3 fois plus cher. Il faudra donc vous contenter de ce qu’on a en magasin. Bon, c’est pas le tout, je vous mets un livre, avec votre sac plastique ?

(*) fine allusion qui fera pouffer dans les maison de retraites. Les plus jeunes cliqueront sur ce lien pour découvrir ce qui faisait rire leurs grands-parents dans les années 60 du siècle dernier. Impossible de trouver trace du cultissime « fut du canon » mais le 22 à Asnières est pas mal dans le genre, et tout aussi hermétique pour la jeune génération.

LES SEPAREES – Kéthévane Davrichewy

Les separeesCécile et Alice ont seize ans et se connaissent depuis leur enfance. Elles ont tissé une relation fusionnelle et partagent tout : secrets, amours, travail…
Des années après, c’est la rupture. Plus un mot échangé, plus rien.
Comment deux personnes aussi proches peuvent-elles être maintenant si éloignées ?
Cécile, après un accident, est dans le coma. Alice apprend la nouvelle, elle est assise à un café, vient de rompre avec son mari. Elle se rémémore le passé, cette amitié et replonge dans les années Mitterand.
Son amie dans le coma, lui écrit mentalement des lettres. On découvre petit à petit des non-dits et de la rancoeur.
Un roman à deux voix qui sonne juste. L’auteur a su montrer la complexité de l’amitié face au temps qui passe.

Sabine Wespieser – 19 €

HOTEL ADLON – Philip Kerr

hotel adlonNouvel opus de la série de polars mettant en scène Bernie Gunther : que les néophytes se rassurent, on peut prendre le train en marche… Hotel Adlon commence en 1934 : Bernie a quitté la police en voie de nazification intense et est devenu détective dans un palace. Les J.O. se préparent à Berlin, et les hommes d’affaires qui fréquentent l’hotel Adlon sont prêts à tout pour s’enrichir. Bernie mène l’enquête sur la mort d’un boxeur juif pour un belle journaliste américaine, une histoire qui pourrait influer sur le boycott américain des Jeux.
Composé en deux parties (la seconde se tient en 1954 à La Havane), Hotel Adlon permet d’appréhender l’évolution d’un personnage qui fuit, subit, lutte avec les phénomènes politiques violents de son époque, la mise en place du régime nazi puis le Cuba corrompu de Battista. Du personnage de détective cynique à la Philip Marlowe (quel sens du dialogue savoureux), il glisse vers le loup solitaire, qui n’hésite ni à trahir ni à se venger. Un très beau personnage de roman noir, usé par l’Histoire.

Traduit de l’anglais par Philippe Bonnet

Le Masque – 22,50€

UNE METAMORPHOSE IRANIENNE – Mana Neyestani / ZAHRA’S PARADISE – Amir & Khalil

mana ZAHRA

Au pays des mollahs, dessiner des BD pour enfants ne vous met pas à l’abri de la prison et des persécutions. C’est ce que va découvrir à ses dépens Mana Neyestani, dont le travail va devenir l’enjeu d’un bras de fer politico-ethnique qui le dépasse complètement. La référence à Kafka est doublement justifiée, puisque c’et la réplique d’un cancrelat ce qui va jeter le pauvre dessinateur dans les rouages infernaux du système judiciaire et pénitenciaire iranien. Un récit passionnant, mené de main de maître, qui illustre toute l’absurdité d’un système.

Je profite de cette sortie pour revenir sur un autre album très intéressant, paru il y a quelques semaines et dont l’action se situe également dans l’Iran contemporain. D’abord publié sous forme de blog, ZARA’S PARADISE est l’oeuvre de 2 jeunes auteurs qui ont choisi de rester anonymes pour des raisons politiques. On comprend pourquoi à la lecture de cet album, qui revient sur l’élection présidentielle truquée de 2009 et sur la répression sanglante des manifestations qui la suivirent. Zahra’s Paradise raconte la quête d’une mère à la recherche de son fils, étudiant « disparu » comme des milliers d’autres au cours de cette répression. Il s’agit d’une oeuvre de fiction, mais inspirée de nombreux cas de disparitions hélas bien réels. La liste des noms des personnes ayant disparu au cours de ces événements terribles clôt l’ouvrage. Elle occupe plusieurs pages, en caractères minuscules, et vaut bien des discours.

Une Métamorphose irannienne est traduit de l’anglais par Fanny Soubiran

Editions çà et là – 20 euros

Zahra’s Paradise est traduit de l’anglais par Marion Tissot
Editions Casterman – 16 euros

LA MEMOIRE DU CORPS – Kim Hanjo

memoire du corpsLa Mémoire du corps est un recueil de nouvelles dessinées : ayant déjà un fort penchant pour la forme brève en littérature, il n’a pas fallu grand chose pour que je tombe sous le charme de cette bande dessinée, qui a toutes les qualités d’un excellent recueil de nouvelles : l’efficacité et la justesse de chaque récit, la cohérence et la puissance de l’ensemble. Nous lisons huit moments de vie d’une famille, du plus banal (une discussion amoureuse) au plus évocateur (les dernières pensées du père au moment de mourir). Chaque chapitre évoque les doutes et les regrets d’un personnage, à des moments différents de l’existence : une femme qui demande un délai avant d’épouser son fiancé, une femme mature qui porte encore le deuil d’un avortement, un jeune garçon plein de désir pour sa cousine. Les sentiments sont mis en scène de manière habile, et l’ensemble du recueil dégage une atmosphère mélancolique qui vous restera longtemps en tête.

Traduit du coréen par Keum Suk Gendry-kim et Loïc Gendry.

Atrabile – 22€

TOTAL SWARTE – Joost Swarte

total swarteAh que voilà une merveilleuse idée : rééditer Joost Swarte. C’est l’un des plus élégants représentants de la ligne claire des années 80, à l’instar d’Yves Chaland, et tout aussi méconnu, voire plus. Précipitez-vous donc sur cette anthologie d’histoires courtes et découvrez cet auteur génial. Son univers graphique, qui combine l’Art Déco et la ligne pimpante des eighties, est diablement chic. On sera aussi surpris par les histoires, qui datent de l’avant politiquement correct. J’ai un faible pour l’histoire intitulée « Le paradis de la capote »… bref, cette réédition est incontournable.

Denoël Graphic – 25 €

LE PASSAGE DES LUMIERES (tome 1) – Catherine Cuenca

espoirZélie a un rendez-vous intriguant avec son oncle : il doit la conduire en 1789 grâce à un passage secret découvert dans une grotte à Blasmont. Elle est si impatiente qu’elle ne l’attend pas. Son arrivée est loin d’être comme elle avait imaginée : elle se retrouve dans un presbytère face au Père Joseph qui lui annonce qu’elle devra rester enfermée jusqu’au retour de la pleine lune, car le passage ne s’ouvre qu’à ce moment-là ! Zélie est déçue, mais heureusement, à cause d’une imprudence de sa part, elle pourra sortir, accompagnée bien sûr !

Zélie trouve ce voyage dans le temps très amusant : sa rencontre avec Dame Albine ou encore le beau Léandre, ses nouvelles robes, ses efforts pour ne pas divulguer son secret, et surtout sa présence à l’aube de la révolution : elle seule est au courant de ce qui se trame !

Voici un roman fort sympathique où l’on suit les aventures d’une jeune fille vive, extravertie qui n’a pas la langue dans sa poche ! Le contexte historique est intéressant et bien expliqué : elle assiste par exemple à une réunion en vue des premiers cahiers de doléances qui seront adressés au roi. Cette série plaira certainement aux lectrices d’Eulalie de Potimaron.

Editions Gulf Stream – 12,30 €
Dès 9 ans

GALYMEDE – Maëlle Fierpied

galymede-1Fée blanche, ombre de Thym

Après le succès des  »Chroniques de l’université invisible », voici un grand roman d’aventure très ancré dans l’univers de la fantasy. Tout commence à la manière d’une revisite des contes de notre enfance, puis l’histoire bascule dans un univers digne de Tolkien !
Galymède est une fée blanche déprimée qui dépérit à vue d’oeil ! Mère-grand s’inquiète et l’envoie en Féérie pour apporter un paquet à Vénérable Elfe-Chêne. Elle espère ainsi que la fée récupérera sa magie à la Source et surtout qu’elle commencera une quête…

La voici partie, un peu contrainte et forcée, en compagnie de Loup, son cher ami et de Bouclette, une gargouille, en direction d’un des portails d’accès de Féérie. Son arrivée ne passe pas inaperçue : Galymède n’a pas respecté les horaires, et le gardien très pointilleux a décrété que la fée et ses amis étaient des hors-la-loi ! Commence alors un voyage incroyable : ils sont pourchassés par un lutin-policier, retenus prisonniers auprès de la reine des elfes, en cavale ensuite. Depuis son rendez-vous avec Vénérable, rien n’est plus comme avant : ses rêves sont étranges et très réalistes. Ils la conduisent sur les traces d’un grand voyageur…

Je ne vous en raconte pas plus : Galymède est un roman passionnant et le scénario très riche. Les pixies ou les ent n’auront plus de secrets pour vous, vous serez surpris par la force et la créativité des nains, et écoeurés par la cruauté et la violence des orques …

Editions Ecole des loisirs – collection « Médium » – 12,32 €
A lire dès 11 ans

LE METRO EST UN SPORT COLLECTIF – Bertrand Guillot

metro Quand il prend le métro, Bertrand Guillot s’intéresse plus à ses semblables qu’à la contemplation de ses pieds ou à la lecture de ses SMS. Cela nous vaut ce recueil d’une soixantaine de très courts récits qui sont autant de polaroids touchants, insolites, désopilants ou parfois effrayants. Jamais donneur de leçons, Bertrand Guillot ne se départit d’une bienveillance amusée vis-à-vis de ses congénères, même les plus pénibles d’entre-eux, et Dieu sait que le Métropolitain en charrie quelques-uns !

À croquer entre deux rames, dans le bus ou ailleurs, ou à offrir au cousin de province pour (presque) lui faire regretter de ne pas prendre le métro tous les jours

Editions Rue Fromentin – 12 euros