ARTS ET ESSAIS

Voici une liste non exhaustive et totalement subjective de ce qui nous a plu, remué, intéressé ce mois-ci, au fil et au gré de nos lectures. Pour voir ce qui nous a secoué les mois d’avant, c’est pas compliqué, il vous suffit d’aller farfouiller dans les archives…

LA FIN DES EMPIRES – OUVRAGE COLLECTIF

Ouvrage collectif sous la direction de Patrice Gueniffey & Thierry Lenz.

EMPIREL’histoire, un éternel recommencement ? Certainement pas, si on considère la manière contrastée dont s’effondrèrent les plus grands empires créés par l’Homme à travers les continents et les siècles.

Dans cet ouvrage conçu pour intéresser le plus large public, le lecteur curieux apprendra aussi que sous la dénomination « Empire » on trouve des organisations politiques bien différentes. De l’empire d’Alexandre aux géants soviétiques et américains du 20è siècle, La fin des empires nous propose une vingtaine de voyages à travers autant d’articles signés par des historiens spécialistes de chacune de ces périodes.

Signalons aussi que cet ouvrage souvent passionnant s’ouvre sur une très intéressante préface (Le retour) signée Patrice Gueniffey et Thierry Lenz. Les deux auteurs – qui ont dirigé cet ouvrage collectif- mettent en perspective les concepts de l’Empire et de l’Etat-nation , constatant que l’Etat-Nation, qui semblait avoir gagné la bataille de la modernité et s’imposer partout dans le monde, est aujourd’hui « challengé » par des formes politiques reprenant certaines des caractéristiques de ce que furent les empires.

Editions Perrin – 22 euros

LA DEPOSITION – Pascale Robert-Diard

Un roman de procédure qui s’attaque à la mystérieuse affaire Le Roux.

L’affaire Agnès Le Roux est un feuilleton judiciaire qui depuis les années 70 alimente régulièrement la chronique judiciaire ; Pascale Roger-Diard a suivi cette affaire en tant que journaliste, et nous la raconte, en la centrant sur le coup de théâtre qui eut lieu en 2014.

Agnès Le Roux est la fille de la propriétaire du Palais de la mer, le casino de Nice ; elle a une liaison avec l’avocat Jean-Maurice Agnelet (marié et père de trois garçons), et lors d’un conseil d’administration, elle cède ses parts à Jean-Dominique Fratoni, qui met ainsi la main sur l’établissement. Peu de temps après, Agnès Le Roux disparaît ; on n’a plus eu aucune trace d’elle. Les soupçons se portent sur cet avocat, mais sans preuve formelle. La famille s’obstine, il est condamné, le jugement est cassé par la Cour Européenne, la procédure reprend, et en 2014, son fils Guillaume, qui jusque là avait soutenu son père, fait une déposition à charge. C’est cet épisode et cet homme qui sont au centre de ce passionnant roman : Pascale Roger-Diard cherche à comprendre ce qui s’est passé dans cette famille pendant toutes ces années, et retrace le parcours de Guillaume Agnelet. Avec précision et intelligence, elle narre les péripéties, pistes et fausses pistes de cette affaire au long cours, approfondit les psychologies de Jean-Maurice Agnelet, ses femmes et ses enfants, et nous immerge dans le passionnant théâtre de la justice. Le texte se lit d’une traite et ouvre le champs de la réflexion sur la personnalité de Jean-Maurice Agnelet, sur la composition, et la décomposition, d’une famille. Une histoire qui vous poursuit longtemps.

L’Iconoclaste – 19€

ON VA DEGUSTER – F.-R. GAUDRY & MIAM! – L. ROWE

On déguste et on savoure...
On déguste et on savoure…

Offrir un bouquin de cuisine part souvent d’une bonne intention (ou d’une arrière-pensée bien peu charitable), mais pour être original sur ce créneau il faut parfois chercher longtemps. On vous conseille chaudement deux parutions de fin d’année qui changent de l’ordinaire.

On va déguster de François-Régis Gaudry & ses amis reprend les chroniques de l’excellente émission culinaire de France Inter, celle du dimanche matin, qui vous accompagne quand vous vous mettez aux fourneaux après avoir fait le marché. La mise en page vivante et aérée reprend le ton de l’émission, et l’on apprend des tonnes de choses, petites ou essentielles, qui intéresseront les simples curieux, les apprentis chefs ou les exigeants gourmets. Des recettes donc, mais pas seulement, ce qui fait tout le sel de ce très bel ouvrage.

Un joli fourre-tout pour mettre en appétit, ou digérer intelligemment.
Un joli fourre-tout pour mettre en appétit, ou digérer intelligemment.

Miam! de Laura Rowe est sous-titré Miscellanées culinaires : vous y apprendrez en effet tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’avocat, le fromage ou le potentiel énergétique du criquet. Sous forme de documentaire illustré très graphique, on s’instruit sur les produits, les techniques, l’histoire de ce noble art. C’est amusant et didactique, de quoi sécher votre auditoire quand vous réciterez tous les accords gustatifs du citron ou de la mangue.

On va déguster – François-Régis Gaudry & ses amis – Marabout (35€)

Miam! – Laura Rowe – Robert Laffont (23,50€)

Forms of Japan – Michael Kenna / Inde – Steve McCurry

indeForms of Japan Michael Kenna engl von Yvonne Meyer-Lohr

 

Les amoureux de l’Asie et de la photographie ne manqueront pas la sortie quasi simultanée de deux ouvrages magnifiques, que l’on doit à deux artistes de grand talent aux styles très différents.

Michael Kenna, dont la spécialité est la photographie de paysages en noir et blanc, nous offre un somptueux album sur le Japon. La technique de Kenna, l’attention qu’il porte au moindre détail, conviennent particulièrement bien au sujet et font de cet album un objet superbe, résolument zen.

Steve McCurry est photo reporter, peut-être le plus fameux de sa profession. Ses photographies en couleurs, dans la tradition du reportage documentaire, sont connues dans le monde entier : la fameuse photo de la jeune afghane aux yeux verts, c’est lui. Inde propose une sélection d’une centaine de photographies de ce grand pays, essentiellement prises dans le Rajasthan, mais également au Bengale et dans d’autres Etats. Vous y trouverez des portraits et également des scènes de rue d’une rare beauté.

Forms of Japan (en anglais) – éditions Prestel – 68 euros

Inde – éditions Phaïdon – 49.95 euros

 

Encaisser ! – Marlène Benquet / Un séjour en france – Bérengère Lepetit

ENCAISSERDeux livres très intéressants viennent de paraître, qui nous parlent chacun à leur manière de l’entreprise et des conditions de travail.

Le premier, Encaisser !  est le passage en poche de l’essai que consacre Marlène Benquet au monde de la grande distribution à travers l’étude qu’elle a menée pendant plusieurs années au sein de l’un des principaux acteurs du secteur. Encaisser est un ouvrage de sociologie  qui se nourrit d’une expérience personnelle. Marlène Benquet a travaillé plusieurs mois incognito comme caissière. Plus tard, sans dissimuler son identité, elle a également effectué des stages au siège du distributeur et au sein de la section du principal syndicat représenté dans l’enseigne.

L’objectif de la chercheuse était d’étudier l’impact des modifications de la structure capitalistique de l’enseigne (passage d’un entrepreneuriat familial à un capitalisme financier) et des changements induits dans l’identité et les valeurs du groupe sur les modes de management, les relations entre les différentes strates de l’entreprise et à l’intérieur de chacune de ces strates. C’est une enquête extrêmement fouillée et passionnante qui pousse loin l’analyse, et à ce titre bien plus intéressante qu’un énième coup de gueule sur le monde impitoyable de la grande distribution. On en recommandera en particulier la lecture aux étudiants d’écoles de commerce ou de management.

SEJOURLe deuxième livre, Un séjour en France, prend la forme d’un témoignage. L’auteur, journaliste au Parisien s’est faite embaucher début 2015 chez un industriel breton de l’agro-alimentaire.  Quinze jours passés à emballer des poulets dans des caisses et à partager le quotidien de femmes travaillant ici depuis un an, dix ans, sans réelles perspectives que de parvenir au bout d’une journée de travail aliénante pour enfin commencer à vivre. Un témoignage plein d’empathie et sans aucune condescendance.

Encaisser ! enquête en immersion dans la grande distribution – La Découverte – 11.50 euros (édition poche)

Un séjour en France chronique d’une immersion – Plein Jour – 17 euros

 

DES GUIDES HORS DES SENTIERS BATTUS

shekhawatiAvec ce beau soleil qui nous incite à aller voir ailleurs, nous attirons votre attention sur une collection de guides aussi originale qu’intéressante. Les cartes des architectures discrètes, c’est le nom de cette collection, abordent les lieux à travers les particularités architecturales qui font l’intérêt d’un endroit. Ouvrages collectifs conçus par des architectes, ces guides ne s’adressent pas à des spécialistes mais visent un large public curieux.

Deux guides sont d’ores et déjà disponibles sur Shanghai et le Shekhawati. Le guide sur Shanghai est consacré aux maisons traditionnelles, qui comme ailleurs en Chine, sont menacées par une modernisation galopante. Il nous dévoile 20 sites traditionnels de la cité chinoise.

Le guide sur le Shekhawati est d’autant plus intéressant qu’il n’existe pas énormément de littérature touristique sur cette très belle partie du Rajasthan, située à l’écart des principaux itinéraires touristiques. Une région particulièrement aride où la maîtrise de la conservation et de la distribution de l’eau revêtent une importance fondamentale. Les habitants ont ainsi développé un savoir-faire particulier que cet ouvrage nous permet d’apprécier en nous guidant à travers 20 sites particulièrement remarquables.

Un troisième guide devrait être publié prochainement, qui sera consacré à Barcelone et ses marchés. Chaque guide est en vente au prix de 15 euros.

 

LE MEILLEUR POUR MON ENFANT – Guillemette Faure

meilleur pour mon enfantJe suis honnête, les seuls ouvrages de psychologie et d’éducation pour enfants que j’ai lus sont J’ai tout essayé et Il me cherche d’Isabelle Filliozat. C’étaient les premiers livres que je trouvais à la fois intéressants, non culpabilisants et apportant de précieux conseils concrets.

Les Arènes viennent de publier un livre qui m’a interpellé : le titre « Le meilleur pour mon enfant », le sous-titre « la méthode des parents qui ne lisent pas de livres d’éducation », une couverture jaune assez flash et un dessin signé Marc Boutavant !

Première réaction : pourquoi pas ! Conclusion : j’ai même lu des chapitres qui ne m’intéressaient pas de prime abord ! Instructif sans être donneur de leçons, intéressant dans la démarche car l’auteur mêle des expériences de parents à des analyses de spécialistes, facile d’accès grâce à une maquette aérée et surtout au côté synthétique et clair des réflexions de l’auteur.

Bref, 14 problématiques abordées bien sélectionnées (les repas, les punitions, l’autonomie, les écrans…) qui répondent aux principales interrogations des parents.

Editions Les Arènes – 19,90 €

 

TRAITE DE MIAMOLOGIE – Stephan Lagorce, Eric Fénot, Delphine Brunet & Rémi Wyart

Un livre de cuisine original, pour les novices, les curieux, les perfectionnistes et ceux qui veulent avoir réponse à tout...
Un livre de cuisine original, pour les novices, les curieux, les perfectionnistes et ceux qui veulent avoir réponse à tout…

La revue culinaire 180°C, qui sort son 5ème numéro en avril, se lance dans l’édition. Une excellente idée, vu le ton décalé, le graphisme léché et l’approche originale de la cuisine. Mais comment se démarquer dans un rayon qui décline à l’infini les mêmes recettes ? Ils ont décidé non pas de vous donner le mode d’emploi d’une préparation, mais de vous expliquer pourquoi on fait ainsi. Si vous êtes comme moi, une piètre cuisinière qui en plus estime qu’elle peut prendre quelques libertés avec ces modes d’emploi totalitaires que sont les recettes de cuisine, voilà le graal. Enfin je vais comprendre pourquoi on me demande de couper les carottes en brunoise (et accessoirement découvrir ce qu’est la brunoise), pourquoi le risotto se cuit en versant louche par louche le bouillon. Et effectivement, ce principe pédagogique de base, expliquer un geste, c’est en comprendre le sens et donc l’assimiler, fait des merveilles sur les têtes de mule et autres esprits hermétiques à l’impératif catégorique (encore moi).

L’ouvrage s’adresse à tous, néophytes ou spécialistes ; la première partie théorique explique les principes de découpe, de cuisson et d’assaisonnement, et la seconde vous donne des recettes (3 niveaux de compétences tout de même), avec l’explication des gestes. C’est bien écrit, drôle, et je me lance dans la recette de la page 148 dès samedi. Je vous dirai si de nets progrès ont été constatés par les convives…

Thermostat 6 – 25€

Pari tenu ! J’ai fait la blanquette !

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LA POESIE DU GERONDIF – Jean-Pierre Minaudier

gerondif Qui eut cru qu’un livre traitant exclusivement de la grammaire pût être si drôle, si inventif et si passionnant à la fois ? Inutile d’être un fanatique du Grévisse pour se plonger avec délectation dans l’ouvrage de Jean-Pierre Minaudier. Un peu de curiosité suffit pour accompagner l’auteur dans ce tour du monde linguistique aussi dépaysant que riche d’enseignements, qui nous en dit long sur les langues, bien sûr, mais aussi et surtout sur les hommes et les femmes qui les parlent.

Son addiction aux grammaires exotiques conduit Jean-Pierre Minaudier à traquer dans les moindres recoins de l’internet les ouvrages les plus improbables. Il est ainsi l’heureux propriétaire d’une bibliothèque comptant 1163 ouvrages à la dernière recension. Plus la grammaire est complexe et différente de la nôtre, plus Jean-Pierre Minardier est conquis, car ce qui l’intéresse avant tout, c’est la découverte de l’autre, la manière dont la construction de la langue influe influe sur la structure mentale de ceux qui les parlent… à moins que ce ne soit l’inverse. La grammaire est donc, aussi, du point de vue défendu par l’auteur, un humanisme. Excellent !

Editions Le tripode – 14,70 euros

VIES ET MORT DE VINCE TAYLOR – Fabrice Gaignault

VINCE Trouble et charismatique, celui qui avait tout pour devenir un nouvel Elvis termina son existence dans la déchéance la plus absolue. Brian Maurice Holden alias Vince Taylor est l’archétype de ces loosers magnifiques, chanteurs météorites qui connurent une chute aussi brutale que leur ascension parut irrésistible.

Dans ce récit impeccable, Fabrice Gaignault nous fait revivre l’itinéraire de celui qu’il qualifie d' »Antonin Artaud du rock ». Un livre à recommander à ceux et celles que fascinent les destins hors norme, sans qu’ils soient nécessairement lecteurs assidus de littérature rock. Très vivant et documenté sans abreuver le lecteur de références le livre privilégie le romanesque et évite l’écueil du bouquin pour spécialistes.

Au-delà de l’interprète et de l’auteur (on doit à Vince Taylor Brand New Cadillac, reprise par le Clash sur le mythique London Calling), Fabrice Gaignault s’intéresse surtout à l’homme qui se cache derrière Vince Taylor, ce jeune anglais grandi en Californie qui choisit la France comme terre d’élection parce qu’à l’instar de César il préférait être le premier dans un village qu’un second couteau à Rome. (Niveau Rock, la France du début des années 60 n’a pas tellement changé depuis la Gaule d’Assurancetourix).

Pris en main par Eddy Barclay qui voulut un temps en faire le rival de Johnny, Vince Taylor sera ensuite vite écarté par les producteurs comme par les patrons de salle en raison de son caractère ingérable et de la tournure extrêmement violente que prenaient ses concerts. La gloire dura donc deux ans, et précéda une dégringolade inexorable, rythmée par des come-backs de plus en plus improbables et pathétiques.

Un excellent bouquin, chaudement recommandé.

éditions Fayard – 18 euros