NOS COUPS DE COEUR

Voici une liste non exhaustive et totalement subjective de ce qui nous a plu, remué, intéressé ce mois-ci, au fil et au gré de nos lectures. Pour voir ce qui nous a secoué les mois d’avant, c’est pas compliqué, il vous suffit d’aller farfouiller dans les archives…

VOYAGE EN RÉPUBLIQUE DE CRABE – TARMASZ

Connaissez-vous la République de Crabe?

Cette île marécageuse et pleine de moustiques voraces est perdue au milieu de nulle part et surtout fermée aux étrangers. Ses habitants vivent en complète autarcie grâce à la culture de l’oignon d’eau qui leur sert de nourriture mais aussi de médicament et de textile pour s’habiller entre autres.

Maya, jeune femme dynamique et un peu tête brûlée, est envoyée en mission sur Crabe pour livrer un colis important. Elle a une semaine pour accomplir sa tâche, franchir les obstacles naturels et administratifs qui se dresseront devant elle. Durant son voyage épique elle a eu la bonne idée de tenir un journal avec pléthore de petits détails et d’informations sur les locaux de cette île infernale.

Ce carnet très graphique retranscrit avec beaucoup d’humour le parcours du combattant de Maya: elle se retrouve confrontée à une culture très différente de la sienne où le cours du temps n’a que peu d’importance. Les habitants de l’île de Crabe ont un certain flegme difficile à comprendre pour nous autres occidentaux pressés.

Le dépaysement est total!

Chez Delcourt – 19.99€

CLAUDINE À L’ÉCOLE – Lucie Durbiano

Claudine à l’école par Durbiano : les adolescentes prennent le pouvoir.

Claudine est l’une des grandes de sa classe de jeunes filles et prépare cette année son examen du brevet secondaire. Dans cette France de la Belle époque et de la tranquille Troisième République, Claudine ballade librement son impertinence, à l’école, sur les bancs de la classe de Mlle Sargent, à la maison, où son père s’occupe plus de ses travaux scientifiques que de l’éducation de sa fille, dans la forêt avec Claire, sa soeur de lait devenue gardienne de troupeaux. Avec l’arrivée d’Aimée, la si bien nommée nouvelle institutrice, le petit monde de Montigny va drôlement s’agiter.

Lucie Durbiano illustre et interprète la Claudine de Colette avec une fraîcheur et un plaisir évident. Son dessin faussement naïf dit toujours* bien cette éducation sentimentale : les jeunes filles sont en fleur et charmantes mais affirment leur désir là où on les attend pas. Le gynécée de l’école de jeunes filles est l’objet de toutes les attentions, plus ou moins romantiques. Claudine évolue avec une liberté de ton et de parole incroyable, qui donne à cette comédie du badinage une saveur incomparable.

Gallimard BD – 20 €

*Lisez donc Lo, Orage et désespoir, Le Rouge vous va si bien, Trésor. La ligne claire de Lucie Durbiano est une merveille…

L’ÂME D’UNE PIEUVRE – SY MONTGOMERY

Elle est au cœur de nombreux mythes et légendes, souvent représentée sous forme de monstre gigantesque responsable de nombreux naufrages. Alors qu’elle hante nos cauchemars, la pieuvre se révèle être un animal intelligent, délicat et surprenant. Ces céphalopodes si éloignés de nous en apparence, nous ressemblent bien plus que nous le pensons: elles savent se servir d’outils, sont très curieuses et ont leurs humeurs et leur personnalité.

Sy Montgomery est autrice, journaliste et surtout passionnée par la nature et les animaux. Dans L’âme d’une pieuvre, elle nous raconte comment elle a fait connaissance avec une des plus étranges créatures du globe.
A mille lieues des clichés habituels sur les octopodes, Sy Montgomery nous fait découvrir les pieuvres sous un angle nouveau. Entourée de nombreux soigneurs expérimentés, elle a pu rencontrer quelques spécimens exceptionnels dans le Grand Aquarium de Boston et partager avec eux des moments inoubliables. Toujours en quête de savoir sur ce fantastique animal elle est allée les trouver à l’état sauvage, après un entraînement de plongée intensif.

Bien plus qu’un simple reportage animalier, L’âme d’une pieuvre se dévore comme un roman avec des moments émouvants et des découvertes à chaque pages.

Traduit de l’anglais (US) par Gabriella Zimmermann.

Calmann-Lévy – 20.90€

DANS LES ANGLES MORTS – Elizabeth Brundage

Qui a tué Catherine, avec une hache, dans la chambre à coucher ?

Durant l’hiver 1979, une charmante mère de famille est assassinée à la hache. Catherine Clare et son mari, professeur d’histoire de l’art à l’université locale, étaient arrivés avec leur fillette quelques mois plutôt dans cette petite ville de l’état de New York. Peu à peu, l’histoire de ce couple, puis celle de la maison qu’ils ont achetée et de la famille qui l’occupa auparavant nous sont dévoilées.

Dans les angles morts visite les recoins cachés des existences d’une petite communauté : tout le monde a ses secrets, même un mari pour sa femme, ou une mère pour son fils. La famille Hale et la famille Clare, qui occupent successivement la même demeure, sont patiemment effeuillées et scrutées, de même que les décors dans lesquelles elles évoluent (l’université, la ville de Chosen, la ferme des Hale, New York). Elizabeth Brundage a un vrai talent pour le suspense et les personnages, qui ont une belle épaisseur : je vais haïr pendant encore longtemps le personnage de George…

Traduit de l’anglais ( Etats-Unis) par Cécile Arnaud.

La Table Ronde Quai Voltaire – 22,50 €

QUI MENT? – KAREN MCMANUS

Couverture: Qui ment? Karen McManusDans un lycée aux Etats Unis, cinq élèves très différents se retrouvent en colle pour une histoire de téléphone portable. Tous se défendent d’avoir utilisé leur smartphone en classe mais leur surveillant reste de marbre. Alors qu’un accident de voiture anodin se produit sur le parking, le surveillant laisse les élèves seuls et l’un d’entre eux meurt subitement de ce qui semble être une allergie aux arachides.

Tous les élèves du lycée sont choqués mais rapidement, une question revient sur toutes les lèvres: Qui a tué Simon? Le jeune homme prenait trop de précautions avec ses allergies alimentaires: son décès ne peut être un accident. D’autant qu’avec son blog diffusant régulièrement des informations humiliantes et des petits secrets des élèves, il n’avait pas que des amis!

Très vite l’enquête se concentre sur les quatre lycéens présents avec lui en salle de colle. Quels sont leurs secrets? Quels sont leurs liens avec Simon?

« Qui ment? » est un roman qui vous immerge dans l’univers impitoyable des lycées américains. Chacun juge les autres et le paraître est d’une importance capitale. Suivez le quotidien de ces quatre élèves enfermés dans leur supposée identité et étouffés par les étiquettes.
Dans ce roman, le monde cruel de l’adolescence est retranscrit avec beaucoup de réalisme. Vous découvrirez des personnages plus complexes qu’il n’y paraît et une intrigue bien ficelée qui vous tiendra en haleine.

Un roman à lire d’une traite dès 14 ans.

Traduit de l’américain par Anne Delcourt

Chez Nathan –  17.95€

AMATKA _ KARIN TIDBECK

Couverture: Amatka de Karin TidbeckVanja, jeune assistante d’information est envoyée à Amatka pour faire une enquête de satisfaction sur les produits d’hygiène utilisés par les habitants. Ce qui devait être au départ un bref voyage professionnel prend une tournure inattendue. Cette colonie isolée est rongée par les tabous et les règles de vie strictes: surveiller le moindre de ses effets personnels et l’avancée de leur décomposition est capital pour éviter la contamination de la colonie par une étrange matière donc chaque objet est composé.
Vanja va tenter de s’adapter à ce nouveau mode de vie mais se laissera rattraper par ses propres démons. Elle fera aussi connaissance avec une forme de résistance au pouvoir en place qui mettra à mal toutes ses certitudes.

« Amatka » est une dystopie dans la droite lignée du « 1984 » de Georges Orwell ou de « La servante écarlate » de Margaret Atwood. L’écriture directe et sans fioritures de Karin Tidbeck vous plonge dans une ambiance glaciale et confinée. Elle a su retranscrire les sensations de malaise et de doute des personnages avec beaucoup de finesse et de réalisme. Laissant toujours le lecteur dans une sorte de flou, ne faisant que très peu de révélations sur les mystères d’Amatka, ce roman est une véritable expérience immersive dans une société de la peur et du contrôle.

« Amatka » a su se démarquer des autres romans (très nombreux!) du genre et nous offre un très beau moment de lecture.

Traduit du suédois par Luvan

Chez La Volte – 20€

PATRIA – FERNANDO ARAMBURU

Le Txato, patron d’une petite entreprise de transport du pays basque a refusé de payer l’impôt révolutionnaire exigé par l’ETA et il en est mort. Parmi les terroristes qui l’ont exécuté pourrait bien se trouver Joxe Mari, le fils de Miren et Joxian, les meilleurs amis du Txato et de son épouse Bittori.

Patria, la superbe fresque politique et familiale que signe Fernando Aramburu, s’articule autour de cette scène fondatrice et se structure en une succession d’allers et retours qui s’inscrivent sur une période d’une trentaine d’années (bien avant l’assassinat) jusqu’en 2011, année où l’ETA dépose les armes. C’est à cette époque que Bittori revient au village où elle vécut  avec son mari et ses enfants, un geste considéré comme un défi par la communauté villageoise qui a ostracisé sa famille à partir du moment où il devint évident que le Txato était une cible de l’ETA. Histoire de famille, Patria relate un pan douloureux de l’histoire du Pays Basque où, en dépit de la fin du conflit armé, les rancoeurs restent vives et les plaies toujours ouvertes. A travers les deux figures centrales de Miren et Bittori, deux femmes « fortes » et de leurs proches Patria pose la question du pardon et une interrogation essentielle : comment continuer à vivre aux côtés de ceux et celles qui firent notre malheur ?

Roman phénomène en Espagne, Patria a conquis plus de 500 000 lecteurs. On souhaite à ce texte en tous points superbe de connaître succès comparable en France. Mon gros coup de cœur de ce début 2018.

Traduit de l’espagnol par Claude Bleton

Actes Sud – 25 euros

 

COURTES DISTANCES – Joff Winterhart

Courtes distances Joff Winterhart Cà et là
Tout est dans le win-win.

Sam est une grande tige de 27 ans, complètement paumé, après trois échecs universitaires, des jobs en free lance qui n’aboutissent pas, et un passage par la case hôpital psy. Le voilà de retour chez sa mère, dans une petite ville de province, prêt à faire n’importe quel boulot. Il se retrouve aux côtés de Keith, un bedonnant commercial sexagénaire. Son activité professionnelle restera nébuleuse, l’ensemble consistant à rendre visite à des connaissances de Keith, à écouter ses histoires dans l’habitacle de l’Audi, à faire signer des formulaires, à patienter dans des salles d’attente. Et à se rendre à la réunion rôtisserie bi-mensuelle. Dans ce vide, Sam récolte de précieux détails, pose son regard sensible sur de petites choses et de banals personnages. Les habitudes de Keith, son chien et sa solitude, deviennent touchantes ; Kenny, considéré comme l’idiot du village, fait des interventions quasi poétiques. Un vieux panneau a des qualités esthétiques. Les discussions avec Valerie en fumant voient naître une complicité profonde. La difficulté d’être du personnage est bien rendue, mais aussi la manière dont ce grand poucet parvient à s’en tirer, en saisissant ces petits riens qui le raccrochent au monde et aux gens.

L’été des Bagnold du même auteur saisissait déjà subtilement les rapports entre une mère et son fils. Ce nouveau livre de Joff Winterhart confirme son talent : un regard décalé, un sens du dérisoire et un humour dépressif franchement singulier dans le paysage de la bande dessinée.

Traduit de l’anglais par Martin Richet.

Çà et là – 24 €

vendredi 16/03 rencontre avec ALAIN JOMY pour OLGA ET LES SIENS

RENCONTRE AVEC ALAIN JOMY

vendredi 16 mars à 19h30

à la librairie les buveurs d’encre

Avec Olga et les siens, Alain Jomy nous fait revivre son histoire et celle de sa famille, juifs ashkénazes qui vinrent de Pologne, de Lituanie, de Russie trouver en France une vie meilleure, et qui furent bientôt rattrapés par les tourments de l’Histoire. De la famille (nombreuse !) de l’auteur émerge la figure centrale de la tante maternelle, Olga. Arrivée seule en France, Olga, après bien des voyages, trouvera refuge en Corrèze dans le petit village de Curemonte. Elle réussira à y faire venir son frère et sa belle-sœur ainsi que l’auteur du livre, le petit Alain, âgé d’un an à peine. La famille survivra à ces années de ténèbres grâce au silence complice de la population qui ne trahira pas ces « parisiens » traqués, venus se mêler à elle.
Soixante-dix ans ont passé, mais les liens que l’auteur tissa dès sa petite enfance avec le village de Curemonte sont restés indéfectibles. Car si les racines familiales d’Alain Jomy plongent « là-bas », à l’Est de l’Europe, il est aussi corrézien, désormais, tant les instants de bonheur de ce beau récit familial et mémoriel –instants d’autant plus précieux qu’ils sont fragiles- s’inscrivent dans ce beau village qui fut, pour lui et sa famille un havre en ces temps de barbarie.

Alma éditeur – 23 euros.

Auteur, réalisateur et compositeur, Alain Jomy a composé de nombreuses musiques de films, Il a publié deux romans Heureux comme à Monterey (Calmann-Lévy, 2000) et Le livre d’Héléna (Ramsay, 2007). En tant que documentariste, il a notamment réalisé Ils étaient Juifs et résistants (2016, Ugoprod).

Nous aurons le plaisir de recevoir Alain Jomy à la librairie vendredi 16 mars à 19 heures 30 à la librairie pour un échange autour de son récit, suivi d’une séance de dédicace… et d’un pot amical!

KONBINI – Sayaka Murata

konbini sayaka murata denoel
« Nous jurons d’offrir au client le meilleur des services, afin qu’il choisisse et chérisse toujours notre magasin ! »

Keiko travaille depuis 18 ans dans un Konbini, une supérette ouverte 24h/24. Cette employée zélée n’a pas son pareil pour mettre en valeur les opérations promotionnelles et réciter les formules d’usage du SmileMart. Cet uniforme qu’elle revêt avec tant de plaisir lui permet de masquer une forme d’étrangeté : prenant tout au premier degré, elle ne comprend rien aux conventions sociales. Mais son camouflage commence à prendre l’eau : elle occupe un job à mi-temps depuis trop longtemps, et son célibat devient suspect.

Konbini est un texte bref, incisif et drôle sur le conformisme. Keiko ne refuse pas le jeu des conventions, au contraire, elle souhaite s’y fondre totalement, mais elle ne comprend pas les règles. Mi-autiste, mi-enfantine, elle tente d’absorber les manières de faire et de parler de son entourage, comme un extra-terrestre sous couverture, qui peinerait à intégrer l’implicite et le sous-entendu. Le petit monde de l’entreprise, dès lors que tout est codé, et imprimé dans le manuel, devient un bocal rassurant. C’est farfelu, avec une pointe de malaise qui épice drôlement ce récif.

Traduit du japonais  par Mathilde Tamae-Bouhon.

Denoël – 16,50€