S comme

S comme… SOIREES



Prochainement, Elvis chante les textes de Michel Houellebecq aux Buveurs d’encre. Accompagnement musical, Keith Richards (sous réserve).

Non content d’être lecteur, boutiquier et même comptable à ses heures, aujourd’hui le libraire se doit d’avoir aussi des talents de G.O. Puisqu’il lui faut proposer à sa clientèle des « événements », selon le terme consacré. C’est la priorité du jour, l’horizon indépassable du commerce culturel indépendant, sa fierté, sa raison d’être face à Amazon, son ADN.

Sans événements, vous passent sous le nez label LIR (équivalent de l’A.O.C pour la librairie indépendante), les sous du CNL (n’oubliez pas que nous sommes des pandas, donc on nous paie parfois une partie des bambous), la considération des éditeurs et de leurs représentants.

Donc, on organise autant qu’on peut. Dix à quinze fois dans l’année, la librairie vous propose de passer nous voir pour autre chose qu’acheter des livres (mais vous pouvez aussi acheter des livres, hein. Carte bleue acceptée).

La question, c’est « Que va-t-on bien pouvoir vous proposer ? » Parce que vous êtes insaisissables. Au bout de neuf ans de pratique, je ne suis pas tellement plus avancé sur ce qui est susceptible de vous faire venir. En gros, je sais que vous aimez la musique et que vous aimez danser. Les deux plus gros succès ont été enregistrés à l’occasion d’une soirée jazz en 2009, et plus récemment, en décembre dernier, pour une rencontre organisée avec Jacques Vassal, qui traduisait un ouvrage de John Lomax consacré aux racines du blues. 40 personnes pour assister à la présentation (même passionnante) du bouquin assez pointu d’un musicologue mort, agrémenté d’un petit concert de blues à la clef ; le traducteur et le libraire étaient tous deux très agréablement surpris par l’affluence.

En même temps, je ne peux pas vous proposer QUE des concerts ou soirées dansantes, sauf à ouvrir une succursale à Joinville-le-pont mais ce n’est pas d’actualité. C’est là où les choses se corsent, parce que finalement vous ne valez pas mieux que les parisiens (d’ailleurs vous êtes parisiens, ne niez pas). Avouons le, le parisien est un drôle de zèbre. Croisé en province (ok, en région, j’ai du mal à m’y faire) il la joue volontiers party animal, du genre à écumer les bars, les cinémas, les musées, les salles de concert jusqu’au bout de la nuit. La réalité est plus pépère, et j’introduirais volontiers une nuance. Le parisien est un noceur virtuel. Il aime bien avoir le choix et la possibilité de sortir. De ce point de vue, il est d’ailleurs comblé car hyper sollicité. Chaque soir, il a de multiples possibilités de sortie entre lesquelles ne pas choisir. C’est vertigineux tout ce qu’il pourrait faire s’il lui prenait l’envie de se bouger. Cela le paralyse, raison pour laquelle, peut-être, il a tendance rester chez lui.

En gros, pour en revenir à ce qui nous intéresse (à ce qui m’intéresse, moi, en tout cas) on arrive à ce paradoxe qu’avec une affiche équivalente, il est plus facile de remplir une librairie dans une préfecture qu’à la capitale. Interrogez n’importe quel éditeur, il vous le confirmera. Je ne doute pas que les comédiens, les musiciens, partagent le même avis.
Je ne juge pas, je constate. D’ailleurs, je suis mal placé pour vous faire des reproches. Perso, je pourrais facilement me faire trois soirées par semaine mais la plupart du temps je préfère rentrer jouer avec mon chat qui a pourtant des jeux super cons (son préféré : me faire monter et descendre les escaliers, et on recommence ; il a dû être adjudant dans une vie antérieure). Je suis parisien, ceci explique donc peut-être cela.

Mais bon, on ne se laisse pas décourager et on continue de vous proposer des trucs variés et je l’espère intéressants. Cette semaine, nous avons reçu David Vann, l’auteur de Sukkwan Island, prix Medicis, pas exactement un inconnu. On était entre 12 et 15 à l’écouter, ce qui n’est pas minable, mais pour un auteur de ce statut j’espérais un peu plus de monde. Les lecteurs et lectrices qui se sont déplacés ont pu profiter de l’auteur, lui causer librement, le toucher, boire des coups avec lui. Comme quoi, le côté confidentiel a aussi ses avantages. Ainsi, les gens qui sont venus étaient-ils très contents. Ceux qui ne sont pas venus aussi, notez bien. Parce que même si vous ne venez pas, vous aimez bien l’idée qu’il se passe des trucs en bas de chez vous et vous nous félicitez pour notre dynamisme. Ca fait chaud au cœur. En même temps, je me dis qu’on pourrait se contenter de faire l’annonce des soirées, ce ferait le même effet pour beaucoup moins de boulot. Mais c’est peut-être que je m’y prends mal pour communiquer, possible. Affichettes en vitrine, flyers en magasin, newsletters et même comble de la modernitude la page facebook (on en a deux, je n’ai pas trop réussi à comprendre pourquoi). Les retombées modestes du media en termes de participation ne sont pas tellement de nature à me réconcilier avec cet outil aussi chronophage qu’inutile. Essaie Twitter, me dis un copain comme il me conseillerait le dernier régime à la mode. Mais bof, j’y crois moyen. Je me dis que je vais plutôt mettre le paquet sur le buffet.

Tiens, cela me fait penser que la bouffe, c’est justement le thème de la prochaine soirée à venir, vendredi 4 octobre 2013. Ne reculant devant aucun sacrifice pour vous faire sortir de votre tanière, la librairie vous propose de vous initier à l’entomophagie. Ce n’est pas sale et vous pouvez amener votre conjoint.

S comme… STAGIAIRE



Des jeunes qui-n’en-veulent, on en veut !

Puisque grâce à la magie de l’internet, l’audience de ce site déborde aujourd’hui des limites du 19ème arrondissement, qu’elle s’étend de l’autre côté du périphérique et atteint des contrées sauvages et reculées, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler à ceux et celles qui nous connaissent par l’entremise de ce blog que notre librairie est cernée par les collèges.

De ce fait, nous constituons une cible de choix pour les élèves des classes de 3ème, lors de la grande transhumance annuelle qui les mène de commerce en bureau à la recherche d’un lieu d’accueil où réaliser le fameux « stage en entreprise », avatar moderne du service national, puisque l’ensemble d’une classe d’âge y est soumis .

Rappelons en quelques mots le principe de ce stage. Le collégien(ne) de 3ème est cruellement arraché(e) à son smartphone pour être plongé(e) dans le grand bain de la vie professionnelle, histoire d’y tremper un orteil pour voir l’effet que ça fait. L’immersion dure une semaine et doit permettre au collégien de prendre conscience du quotidien d’une entreprise. Arriver à peu près à l’heure, ne pas occuper la chaise du chef à la place du chef, tenir la porte aux vieilles dames, apprendre à partager ses Petits Lus, le genre de choses qui fait de nous des êtres civilisés.

La difficile sélection des stagiaires

Avec le nombre de demandes que nous recevons tout au long de l’année (avec un pic en février) nous pourrions sans problème pratiquer l’élevage industriel de stagiaires en batterie, ce qui toutefois n’entre pas dans nos projets, pas tant que l’Union Européenne ne proposera pas des subventions au moins égales à celle offertes pour l’élevage des bêtes à cornes. Dès lors se pose la question : quel collégien prendre et sur quels critères faire ce choix ? Comme demander un CV à des gamins de 13 ans ou faire passer des entretiens d’embauche me semble légèrement grotesque, c’est la bonne vieille méthode du « premier arrivé, premier servi » qui s’applique dans toute sa rigueur. Ce qui en définitive n’est pas plus ridicule que la graphologie, la numérologie, l’astrologie ou la dernière lubie à la mode que les cabinets de recrutement facturent à prix d’or à leurs crédules clients. Par rapport aux techniques précitées, mon système a l’avantage de l’antériorité puisqu’il fut utilisé dès le 6ème siècle par l’Empereur Anastase qui désigna ainsi son successeur, lequel ne s’avéra pas pire qu’un autre (*). Pour être tout à fait honnête, reconnaissons que ce système efficace et juste n’exclut pas une judicieuse dose de piston, pratiqué pour des raisons familiales, amicales ou même commerciales. Mais n’est-il pas justement formulé sur les documents de liaison que me remettent les collégiens que le stage doit permettre de leur donner « une première approche de la vie en entreprise » ? Qui prétendra sérieusement qu’une bonne compréhension du principe du piston aille à l’encontre de cet objectif pédagogique ?

Le choix cruel étant fait, c’est en moyenne trois stagiaires de 3ème que nous accueillons chaque année. Nous venons ce mois-ci de « finir » ce qui doit être le vingt-deux ou vingt-troisième stagiaire et attendons la prochaine de pied ferme.

23, c’est un nombre suffisant, me semble-t-il, pour tirer quelques leçons, dégager des constantes et essayer de proposer une petite typologie.

L’ingénu(e). C’est plutôt un garçon, et il habite à moins de 5 minutes de la librairie. C’est d’ailleurs pour le côté pratique qu’il a posé sa candidature. Une raison qui en vaut une autre et qu’il donne en toute innocence. Et puis, la librairie, c’est moins dangereux que la boucherie et moins salissant. D’ailleurs la boucherie ne prend pas de stagiaire. Il le sait car il s’est fait les magasins de la rue un par un, et que le boucher, c’est justement notre voisin. Si nous le refusons, l’ingénu poussera jusqu’au pressing d’à côté. La persévérance est une de ses qualités. De même que l’honnêteté. L’ingénu n’essaie pas de se faire passer pour le lecteur forcené qu’il n’est pas, mais vu qu’il se trouve maintenant dans une librairie et qu’il a bon esprit, il est bien décidé à s’intéresser à la vie de notre petit commerce. Il ne rechigne à aucune tâche, et peut même se révéler tout à fait intéressé. Il en est alors le premier surpris. Sa tâche préférée : le classement des mangas par numéro, la vérification des stocks de mangas, qu’il accomplit avec zèle et sérieux. Il est content d’arriver le lundi et tout aussi content de repartir le vendredi. L’un dans l’autre, tout le monde, stagiaire et libraires a passé un agréable moment. La famille des ingénus constitue le gros des troupes de stagiaires, la majorité silencieuse.

Le dilettante. En règle générale, le stage de 3ème a lieu juste avant les vacances. Mais pour le dilettante, le stage de 3ème c’est déjà les vacances. Je dis le dilettante, car si la version féminine existe, nous ne l’avons pas encore rencontrée. Le dilettante est plus sûr de lui que l’ingénu, ce qu’on vérifie par sa maîtrise précoce du pipeau, pratique qu’il portera à la hauteur d’un art dans quelques années, par la fréquentation d’une école de commerce. Le dilettante nous a choisi entre toutes les possibilités qui s’offraient à lui, et n’envisageait pas un instant de faire son stage dans un autre endroit, parce ce que nous le valons bien. C’est en tout cas ce qu’il nous dit en déposant sa candidature. La tâche préférée du dilettante est de tenir la caisse. C’est ce qui lui paraît le plus proche du rôle qu’il mérite : chef d’orchestre, en pleine lumière. Tenir la caisse offre l’avantage non négligeable de lui permettre d’utiliser la douchette-scanneuse de code-barres dont le maniement est pour lui une source de jeux, de joie et d’étonnement infinis.

La passionnée. C’est toujours une fille. Pas étonnant, car à 13 ou 14 ans, elles représentent au bas mot 90% des lecteurs réguliers. J’entends par lecteur régulier les boloss (**) qui trouvent que les lectures que donne la prof, c’est pas suffisant et trouvent fun de s’envoyer 3 ou 400 pages sans image, sans baston, sans Naruto, sans rien, quoi. La passionnée compte les jours qui la séparent des débuts de son stage, revient plusieurs fois pour être bien sûre qu’on ne l’a pas oubliée. Une fois dans la place, elle n’hésite pas à faire du rab’. On est presque obligés de la mettre dehors le soir. Sa tâche préférée ? Toutes, sans exception. Son objectif, c’est de comprendre notre travail en long, en large et en travers. D’où une incessante batterie de questions. Avec elle, c’est bien simple, c’est nous qui avons l’impression de passer un examen.

L’expert. Si les petits cochons ne le mangent pas en route, il entrera à Polytechnique un jour, car il a déjà compris le mot d’ordre de cette noble institution « La première fois tu m’expliques, la fois suivante c’est moi qui te dis comment faire ». Avec lui ou avec elle, vous bénéficiez d’un consultant à l’oeil. Libre à vous d’en tirer parti, il est là pour cela. Il n’hésite pas à vous conseiller dans votre stratégie d’achat, à interrompre le représentant qui présente ses nouveautés, « Pourquoi tu prends pas ce bouquin ? ça a l’air très bien ». L’expert est en général ravi de son stage et il ne doute pas que ce fut un grand moment pour nous. Au moment de vous quitter, il a tout de même un petit pincement au cœur : comment diable allez-vous bien faire pour vous en sortir sans lui ?

Je m’en voudrais de terminer ce petit laïus sans vous entretenir d’un phénomène curieux mais que j’observe de manière systématique. Je crois utile de préciser que je ne fais pas partie des vieux schnocks sortis de l’école depuis 30 ans et qui critiquent toute nouveauté et disent systématiquement que c’était mieux avant (moi, je me contente de penser que c’était mieux avant). Mais bon, il faut le dire, il faut l’écrire, les choses filent en quenouille.

Je ne parle pas de l’orthographe, bien sûr, qui n’est qu’une survivance rigolote et un peu désuète, un peu comme la pince à sucre, c’est amusant mais on peut vivre sans. De toute manière, je m’empresse de rassurer les parents dont la progéniture fait preuve d’une orthographe créative, on peut faire carrière sans. Même dans l’édition. J’en veux pour preuve les courriels adressés par certains directeurs commerciaux de maisons d’éditions de premier plan, que seules la charité, la crainte de possibles rétorsions commerciales et aussi une certaine forme de lâcheté m’interdisent de nommer. Fermons la parenthèse. C’est de l’ordre alphabétique dont je veux causer. Parce qu’à l’instar du gypaète barbu, il est sérieusement menacé de disparition. Le A, le B ça va, c’est après que ça se complique. Chacun a sa propre idée sur l’ordre à respecter. Ce qui explique le temps que nous mettons à mettre la main sur les commandes (mal) rangées à votre nom dans l’armoire derrière la caisse. On voit des choses surprenantes, vraiment. Mais bon, quand je vois la vitesse avec laquelle ils apprennent à se servir du bouzin informatique qui nous sert à faire à peu près tout, instrument avec lequel j’entretiens encore des relations distantes après bien des années d’utilisation, je fais moins mon malin. Comme quoi, le stage de 3ème, c’est bien utile, et pas que pour les élèves de 3ème.

(*) page 65 de L’écriture du monde, l’excellent roman que François Taillandier vient de faire paraître chez Stock.

(**) une sorte de blaireau 2.0

S comme… SAC PLASTIQUE


No comment. (et merci à Pénélope Bagieu)

Est-ce que vous voulez un sac plastique ? Je pose la question plusieurs dizaines de fois par jour, bien que la plupart du temps, je puisse deviner la réponse, un peu comme ces marchands de souvenirs qui se targuent assez sottement mais avec raison de trouver la nationalité d’un touriste avant même que celui-ci ouvre la bouche.
Quel est mon truc ? Honnêtement, je ne sais pas. L’expérience sans doute, toujours est-il que très vite, je peux dire à quelle famille vous appartenez. D’ailleurs, vous allez sans doute vous reconnaître…

1. Le saccuplastikophile (ou collectionneur de sacs plastiques, puisque toutes les perversions sont dans la nature) est un être suffisamment fascinant pour qu’on prenne la peine de lui consacrer deux sous-catégories. Nécessaire précaution, puisque comme le philatéliste, le saccuplatikophile moyen n’existe pas et s’épanouit dans les extrêmes. A l’instar de son lointain cousin (philatelistus commun), le saccuplastikophile courant a soit dépassé la soixantaine soit use encore les bancs du collège.
Privilège de l’âge, intéressons-nous d’abord au saccuplastikophile senior, Il (elle, en fait, dans la majorité des cas) débarque à la librairie lourdement chargée de ses trophées du jour. L’œil exercé du libraire reconnaît sans peine au bras de la saccuplastikophile senior, le sac de la boucherie d’à côté, celui de la poissonnerie et des autres commerces du coin qui distribuent encore du pochon en veux-tu en voilà. Le livre qui fait l’objet de la transaction du jour tiendrait bien 12 fois dans le sac king size du magasin de chaussures (qui ne contient sans doute qu’une paire de chaussettes) mais je vais quand même poser la question dont, je vous l’ai dit, je connais la réponse. Ca ne rate pas « Oh oui, un petit sac. Ils sont tellement bien, vos sacs plastiques ». Compliment qui me va droit au cœur et vaut à la flatteuse une brassée supplémentaire de pochons. « En plus, précise-t-elle souvent malicieusement, je vous fais de la publicité ».
Le saccuplastikophile junior est moins enclin à jouer l’homme sandwich pour les beaux yeux de la librairie. D’ailleurs, son livre une fois emballé, il va l’enfouir dans le sac Eastpack de 27 kilos sous lequel il ploie et dans lequel règne un indescriptible bordel. Le sac rouge et blanc des buveurs d’encre joue essentiellement le rôle d’une balise Argos qui lui permettra de localiser l’objet à l’heure du cours de français.
Si les saccuplastikophiles ne constituent qu’une petite partie de notre clientèle, l’espèce ne semble pas menacée, compte tenu de l’apport de sang neuf venu des collèges autour. Aussi, confiants en l’avenir, venons-nous de repasser une commande annuelle de 26 000 sacs plastiques, la même que l’année dernière.

2. L’abstinent : les rares fois où je ne le détecte à temps et que je lui pose LA question qui tue, l’abstinent(e) me regarde comme si je venais de lui proposer un truc franchement dégueu. « Un sac plastique, tu m’as bien regardé, sinistre individu ? » Tu ne répandras pas le plastique en vain pourrait être son estimable credo. J’encaisse alors l’affront, remballe la marchandise et me dis que mon heure viendra bientôt. Car même L’abstinent, parfois, est obligé de mettre du vin dans son eau. Ainsi j’en vois parfois, venant du NATURALIA d’à côté, franchir les portes de la librairie, les bras chargés de produits bons pour la santé, sans doute, mais compliqués à transporter à pied ou à vélo. Que cherchent-ils ? Un livre ? Un conseil ? Non pas : juste l’une de ces choses honnies mais bien utiles que Naturalia ne distribue pas, pas gratuitement en tout cas. J’obtempère, en ce cas. La satisfaction procurée vaut bien les quelques centimes du pochon.

3. Le centriste également appelé écologiste intermittent est tiraillé entre deux aspirations contradictoires. La première le pousse à se faciliter la vie, et donc à accepter le sac tendu par le libraire obligeant. L’autre – son inclinaison naturelle – le conduit à privilégier la protection de l’environnement, à rêver donc d’un monde meilleur, sans sac plastique. Heureusement, j’ai l’argument qui va permettre au centriste de sortir de ce dilemme par le haut. « Nos sacs plastiques sont biodégradables », rassuré-je le centriste, Cela suffit, généralement à faire taire ses scrupules. Mais au juste, combien de temps le plastique ainsi traité met-il à se dissoudre ? Eh bien, c’est un peu comme le fût du canon (*), il met un certain temps. En poussant un peu l’enquête, on trouve sur le net des vidéos qui nous montrent le truc se décomposer en accéléré, processus qui prend environ 3 ans. Fascinant spectacle… Quant aux sacs papier, qu’on nous réclame à cor et à cri, je suis navré de doucher votre enthousiasme mais, non, on n’en aura pas. Pas de place pour les stocker, ils prennent à peu près 10 fois plus de place et puis ils coûtent presque 3 fois plus cher. Il faudra donc vous contenter de ce qu’on a en magasin. Bon, c’est pas le tout, je vous mets un livre, avec votre sac plastique ?

(*) fine allusion qui fera pouffer dans les maison de retraites. Les plus jeunes cliqueront sur ce lien pour découvrir ce qui faisait rire leurs grands-parents dans les années 60 du siècle dernier. Impossible de trouver trace du cultissime « fut du canon » mais le 22 à Asnières est pas mal dans le genre, et tout aussi hermétique pour la jeune génération.

S comme… SAMEDI

Le samedi, le libraire prend la vague.


Le week-end, avec son vendredi soir plein d’espoir, son samedi flânerie, et son dimanche reposant… tout être humain normalement constitué adore le week-end, et le samedi en particulier, puisqu’on se ballade, tout est ouvert, il y a du monde ; le dimanche c’est plus triste, enfin surtout si vous avez grandi en province : il gardera toujours un goût d’ennui. Quoiqu’il en soit, le libraire normalement constitué aime aussi le samedi, mais pour d’autres raisons : le samedi, c’est jour compte triple, comme au scrabble. On a bûché toute la semaine à débiter du carton, des offices, des commandes pour quoi ? pour le samedi pardi. C’est le jour phare de la semaine, celui qu’on attend avec impatience pour vider la réserve.

Donc nous, on bosse, pendant que vous, vous êtes censés faire du shopping, consommer, et dilapider la paye de la semaine. Normalement. Parfois vous avez la mauvaise idée de partir en week-end, de faire le pont (maudit mois de mai), ou d’être en vacances, et de nous laisser à notre triste sort. Un truc presque infaillible pour savoir si on va avoir du monde le samedi, c’est l’oracle de la boucherie : s’il y a la queue à la boucherie, on fera le plein aussi à la librairie. Comme quoi la consommation de viande est à pondérer avec les appétits de lecture.

Le truc chouette du samedi, c’est qu’on passe du temps avec vous, chers clients. Pas de montagne de cartons à bipper dans la remise, pas d’office monstrueux à caser sur la table, pas de distributeurs ou de représentants à appeler pour demander ceci ou cela. Non non non le client est roi, les autres jours aussi, mais surtout le samedi.

Les foules ne font tout de même pas la queue devant le rideau à l’ouverture, mais ça commence souvent dès le lever de rideau de fer (on est un peu jaloux de Naturalia pour ça, eux les gens trépignent sur le trottoir en attendant l’ouverture). Avant 14h, les clients sont souvent de jeunes gens invités qui viennent chercher les cadeaux pour goûter d’anniversaire, espérant rafler le titre de meilleur camarade de classe avec le dernier opus des Légendaires. La moyenne d’âge est donc très basse : on peut dénombrer en heure de pointe jusqu’à 3 poussettes dans la librairie + 8 enfants âgés de 6 à 10 ans + 4 adultes oscillant entre l’aîné surexcité par la perspective de ce Saturday afternoon fever, et le cadet boudeur à l’idée d’aller au parc, qui s’en prend donc à la vitrine, et le petit dernier qui dans le meilleur cas babille dans la poussette, dans le pire braille parce qu’il se découvre une allergie à la librairie. Mention spéciale pour ce samedi où trois garçonnets avaient décidé de faire la bataille, pendant que le voisin du dessus se lançait dans l’exploration des capacités de sa nouvelle perceuse, et que le téléphone sonnait à tout-va : la symphonie du samedi en ut.

Une fois le tardif déjeuner consommé, les clients arrivent, par vagues. Une déferlante avec 15 personnes dans la librairie, qui veulent causer, jouer aux devinettes (« il me semble que le livre s’appelle Mes anges sont tombés ; vous l’auriez ? » « – Attendez. [rien sur Electre ni sur Librisoft ; concentration maximale]. Vous êtes sûre que c’est le bon titre ? non ? ce ne serait pas Mes étoiles on filé ? » « – Tout à fait ! »), qui ont besoin de paquets cadeaux, qui veulent le dernier exemplaire dans la vitrine. Il y a la queue à la caisse, c’est formidable, on se frotte les mains comme des petits écureuils gourmands.

Ensuite le ressac ; plus personne. Une impression de vide, comme une salle de concert après la fermeture de la buvette. La fête est finie et il n’y a plus que nous qui restons. On s’occupe, genre exercice de rédaction : qui écrit sa notule sur un petit carton orange et hop ! on colle sur le livre, qui écrit une critique sur le site, qui écrit un article pour le blog, genre ce que je fais actuellement. On peut aussi ranger, les déferlantes sont parfois dévastatrices, surtout dans le rayon jeunesse. Et puis nouvelle vague arrive.

Comme il n’y a pas de coefficient de consommation aussi fiable que les coefficients de marée, nous sommes toujours à la merci du hasard pour ce qui est de la régularité des vagues. Quant à l’amplitude, eh bien le mois de décembre est en général le mois des grandes marées. Le dernier samedi avant Noël a des airs de Tsunami humain. Tout ça pour vous dire que Noël approche, et qu’il est grand temps de préparer vos cadeaux. Avant que nous, surfeurs, pardon, libraires, soyons totalement lessivés…

S comme… SYMPA

Norbert est un mec sympa, qui lit un livre sympa, dans un décor et une position tout aussi sympas.


Malgré un entraînement de kamikaze, une formation de haute volée, une expérience de mercenaire et/ou un aplomb naturel, il nous arrive toujours de glisser sur une peau de banane et de se faire voir pour la énième fois par un truc vieux comme le monde : impossible d’effacer de mon visage ce grand sentiment d’interlocation (je sais ça n’existe pas ce mot-là, c’est dire le niveau), entre l’incompréhension et la surprise, genre la face de poisson sur l’étal du marché, lorsque l’on vient me demander un « livre sympa ». Je devrais être parée, depuis le temps, puisque c’est l’une des demandes les plus récurrentes. Je ne peux m’empêcher de penser qu’une frusque, un dessus de lit, une couleur, un bar, ou même une personne qu’on croise de loin en loin peut être sympa ; mais un livre ? est-ce que littérature est sympa ?

Mon problème avec « sympa », c’est que cela ne veut rien dire ; un demi-mot, un mot tronqué, qui est à contre-sens de son étymologie (participation à la souffrance d’autrui : la fête donc). C’est un mot mou, qui recouvre tout et n’importe quoi, à considérer comme un compliment ou une insulte.

Une fois passé le moment d’égarement, on passe à l’action, en ravalant ces considérations de linguistique. En parlant de livres sympas les gens cherchent quelque chose de léger et de drôle, et malheureusement il n’y en a pas des quantités faramineuses. La vérité est bien cruelle, le rire (dans un roman) est rare. D’ailleurs je profite de vous et vous mets à contribution sans vergogne ; si vous avez des titres sous le bras, vous êtes priés de les laisser dans les commentaires. En plus d’être rare, il est relatif. Il arrive que l’expression du poisson interloqué se transmette au client quand le libraire se lance dans une apologie d’une série noire particulièrement loufoque avec un gros lézard préhistorique qui rend fou tout une station balnéaire en diffusant des phéromones, et à la poursuite duquel se lance une gentille folle qui se prend pour Xena la guerrière et un sherif qui carbure aux pétards*. Personnellement cela me fait hurler de rire, mais j’admets que cela ne soit pas contagieux.

D’autre part le « sympa » genre divertissement genre « un livre qui ne prend pas la tête », c’est encore plus compliqué. Exit les sujets qui fâchent, la mort, les dénouements malheureux, les histoires d’amour qui finissent dans un bain de sang. Cela réduit franchement le corpus… allez savoir pourquoi la littérature contemporaine, comme la moderne ou l’antique, recèle d’une multitude d’histoires tristes. Poignantes, et pas forcément marrantes.

Et puis si un livre ne me prend pas la tête, je ne vois pas ce qu’il va me prendre. Par définition, il ne marquera pas son lecteur, alors à quoi s’en souvenir ? et si certains éditeurs se sont fait une profession de pondre des livres calibrés à ce dessein, on doutera que ces livres jetables (au pied de la lettre : pilonné ou épuisé, tel sera son court destin) rentre un jour dans la Pléiade. Pourquoi perdre son temps et son argent avec des quantités négligeables ?
Rhôôôôô mais qu’est-ce qu’ils sont rabat-joie ces libraires. Tout de suite ils veulent vous vendre une chronique sur un enfant né au goulag qui se retrouve dans un cirque à cause d’une difformité spectaculaire et qui finit lynché, accusé à tort, victime des préjugés, alors qu’il avait une âme de poète**. On veut un petit bouquin pour lire dans le métro et voilà le travail ; c’est comme me présenter une robe de soirée avec froufrous et paillettes quand je cherche juste un t-shirt pour faire du jogging.
Oui je sais. Je ne suis pas sympa. Merci pour le compliment.

* Cherchez.

** Cherchez pas.