Appalaches trip

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Les Appalaches, c’est ce vieux massif montagneux qui forme une parallèle avec la côte l’Est des Etats-Unis, de la frontière canadienne jusqu’aux états du Sud. Des zones accidentées, souvent reculées, dont l’économie s’est développée autour de l’extraction minière et de la métallurgie et qui souffre depuis plusieurs décennies d’une sévère désindustrialisation. Chômage, pauvreté endémique, sentiment de mise à l’écart et de déclassement, ces régions cumulent les handicaps. Cette « Amérique périphérique »  en déliquescence, c’est celle des « petits blancs » qui ont massivement voté pour Donald Trump à la dernière élection présidentielle.

La littérature se fait l’écho de cette Amérique-là ; de nombreux auteurs de talent y ont leurs racines et/ou y ancrent leurs récits. Deux de ces gars-là, Chris Offutt et David Woodrell sortent début 2019 un roman qui mérite la lecture.

Une nouveauté pour Chris Offutt, c’est Nuits appalaches. Un roman qui nous emmène dans le Kentucky des années 50. Tucker a servi en Corée ; il vient d’être démobilisé et rentre chez lui, à pied, en stop. Par hasard il croise Rhonda, quinze ans, qu’il tire d’une situation scabreuse. Les deux ne vont plus se quitter et fonder un foyer uni malgré les maux qui les frappent. Jusqu’au jour où les services sociaux s’en mêlent et veulent leur retirer  leurs enfants…  Chris Offutt écrit au plus près de l’action – les dialogues prennent une part importante- et décrit sans les juger les actes d’un homme qui n’hésite pas à recourir à des actes extrêmes pour protéger ceux qu’il aime. Un très roman social, sec et nerveux. A lire aussi, du même auteur, Le bon frère, disponible en format poche.

Un feu d’origine inconnue, de Daniel Woodrell, est un passage en format poche (Autrement, 2014). West Table, une petite ville du Missouri, un beau soir d’été 1929. C’est soir de bal. Mais ce qui devait être l’événement festif de l’été tourne au  drame. Le dancing qui accueille la soirée s’embrasse puis  le feu provoque une explosion. Les morts se comptent par dizaines et nombreux sont ceux qui resteront à jamais marqués dans leur chair. Cet incendie aux causes non élucidées empoisonne durablement le climat, chacun soupçonnant l’autre. Trente ans plus tard, les questions que pose jeune Alek à sa grand-mère, sœur de l’une des victimes, vont être l’occasion de revenir sur les coulisses du drame et peut-être de connaître enfin la vérité sur ce qui s’est passé ce soir d’été 1929. 

Woodrell est l’auteur de nombreux romans et nouvelles. On recommandera particulièrement Un hiver de glace et Manuel du hors la loi, recueil de nouvelles paru chez Rivages.

Pour des lectures complémentaires, voici  une suggestion de quelques auteurs contemporains situant tout ou partie de leur œuvre dans cette partie de cette Amérique qu’on dit profonde.

De Donald Ray Pollock, on lira en priorité  l’excellent recueil de nouvelles  Knocktemstiff. (éditions libretto, 9.10 euros). Knocktemstiff, c’est le nom du comté de l’Ohio dont Pollock est originaire et où il a vécu et travaillé comme ouvrier pendant 30 ans. Pollock a publié ensuite deux très bons romans : Le diable tout le temps (2012) et Une mort qui en vaut la peine (2016). Mais tout est déjà là dans Knockemstiff, sous une forme concentrée.

Harry Crews, sans doute l’auteur le plus connu de cette  liste, vient de Géorgie.  Une bonne douzaine de ses romans sont traduits aux éditions Gallimard. La foire aux serpents (traduit par Nicolas Richard, 6.80 euros en folio policier) est une bonne introduction à cet auteur à l’écriture âpre, souvent décrit comme borderline.

Frank Bill, quant à lui, situe ses récits dans le sud de l’Idaho. C’est d’ailleurs le sous-titre de son premier recueil de nouvelles sorti en 2013, Chiennes de vie, paru chez Gallimard  (traduction d’Isabelle Maillet, 8.40 euros en folio noir). Misère, abus en tous genres, drogue et gnôle frelatée, c’est pas le cocktail de la joie de vivre mais c’est diablement efficace. Suivra l’année suivante un roman, Donnybrook, toujours chez Gallimard et toujours intéressant.

Autre auteur très recommandable , William Gay, un écrivain disparu en 2012, qui venait  du Tennessee.  Sur les quatre titres disponibles en français, j’ai lu deux très polars La mort au crépuscule et  La demeure éternelle, pleins de personnages assez effrayants (les deux en folio) chez Gallimard. Fin mars 2019, sort une nouveauté, Stoneburner, qui est  paraît-il très bien.

Pour terminer, pas un roman  mais le récit d’un gars grandi dans la région des Appalaches : Hillbilly Elégie. J.D Vance n’est pas écrivain, il a trente et quelques années et de son propre aveu, il n’a rien accompli d’exceptionnel. Ou peut-être que si, finalement. Après une enfance chaotique dans une famille pauvre installée quelque part dans une petite ville de l’Ohio frappée par la désindustrialisation, il était assez mal parti dans l’existence. Déjouant tous les pronostics, il va réussir à entrer à la prestigieuse université de Yale et à en sortir diplômé. Transfuge social, Vance  n’a pas oublié ses origines et signe un témoignage très personnel. « Là où les américains voient des hillbillies, des rednecks ou des white trash, écrit-il, je vois mes voisins, ma famille, mes amis ». Un témoignage ni misérabiliste, ni geignard, ni complaisant.

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