ROMANS

Voici une liste non exhaustive et totalement subjective de ce qui nous a plu, remué, intéressé ce mois-ci, au fil et au gré de nos lectures. Pour voir ce qui nous a secoué les mois d’avant, c’est pas compliqué, il vous suffit d’aller farfouiller dans les archives…

PARIS-AUSTERLITZ – RAPHAËL CHIRBES

 

Le narrateur, jeune  peintre espagnol qui a rompu les ponts avec sa famille, se souvient de sa relation avec Michel, ouvrier français de 30 ans son aîné, qui l’hébergea et avec  qui il vécut une relation intense.

Dans ce dernier roman, dont il commença l’écriture dans les années 90 et qu’il reprit peu de temps avant sa mort, le grand écrivain Rafaël Chirbes nous fait vivre avec beaucoup de sensibilité les différents stades d’une passion hors-norme, condamnée d’avance tant les deux protagonistes ont des conceptions  différentes de la vie. Le dénuement commun qui est à l’origine de leur rencontre ne peut masquer longtemps leurs aspirations contradictoires. Cette vie au jour le jour qui est le quotidien de Michel et le satisfait se révèle rapidement étouffante pour le narrateur, incapable par ailleurs de s’abandonner dans la relation totale et exclusive que semble réclamer son amant.  Un très beau roman, roman d’amour mais aussi roman social qui nous dit la peur de la solitude et du vieillissement, la difficulté à surmonter les différences pour vivre  l’idéal amoureux.

traduit de l’espagnol par Denise Laroutis

Rivages – 20 euros

JEU BLANC – RICHARD WAGAMESE

Aujourd’hui, un gros coup de cœur pour le second roman traduit de Richard Wagamese. L’auteur candien, décédé en 2017 et auteur d’une douzaine de romans en anglais, nous livre ici « Jeu Blanc », qui vient de paraître aux Editions Zoé.

Dans ce nouveau texte, l’écrivain indien Ojibwé, nous raconte l’histoire de son peuple à travers la vie d’un jeune garçon, Saul Indian Horse et d’un sport, le Hockey. La trentaine bien passée, alcoolique et envoyé en centre de soins, on lui soumet l’idée de raconter son passé pour se reconstruire. Débute alors une longue descente vers son adolescence dans le Canada profond des années 70 – 80. Une adolescence sans parents, sans foi marquée par la violence, la pauvreté et l’alcool qui viendra éponger tout cela. Seul le Hockey vient alors éclairer ces pages de vie.

On retrouve toute la force de l’écriture qui avait fait connaitre Wagamese au public français avec son premier roman, « Les Etoiles s’éteignent à l’aube » (en poche chez 10/18). Mais outre sa faculté à décrire l’environnement et les traditions indiennes comme peu, l’auteur dresse une grande fresque de la société canadienne de ces années là. On y retrouve la volonté farouche des autorités de sédentariser, d’absorber la culture Ojibwé et à l’opposé, l’impossibilité pour ce peuple de s’intégrer à ce nouveau monde. Alors que les longues descriptions de Hockey pourraient en repousser plus d’un, Wagamese arrive à retranscrire la vitesse et le mouvement perpétuel de ce sport si canadien, mais aussi la joie libératrice qu’il peut procurer à ses joueurs.

Au final, il nous livre une histoire tragique d’un peuple amené à s’intégrer ou à disparaître, si violente soit l’intégration. Un texte dur et magnifique à la fois, sublimé par une écriture magistrale. Ils sont rares les romans si bouleversants qu’ils nécessitent de les poser quelques temps avant des les reprendre : « Jeu Blanc » en fait parti.

LES HUIT MONTAGNES – PAOLO COGNETTI

Prenons de la hauteur et partons vers sommets enneigés avec le nouveau roman de Paolo Cognetti, « Les Huit montagnes » aux Editions Stock.

Souvenez-vous, P. Cognetti, c’est le « Garçon sauvage », roman sorti en 2016 qui nous emmène au milieu des arbres et des montagnes. Récit poétique sur la nature et le processus d’écriture, ce texte vient d’ailleurs de sortir en poche (aux Editions 10-18).

Dans « Les Huit Montagnes », l’auteur démontre à nouveau qu’il sait mieux que personne raconter ses Alpes italiennes mais aussi les autres sommets terrestres. Alors qu’une solitude volontaire imprégnait son premier roman, Cognetti ouvre cette fois-ci son récit à d’autres personnages. Pietro, le narrateur, jeune garçon de la ville, découvre les pentes alpines au côté d’un camarade de jeux, Bruno, qui, lui, y est né et ne les a jamais quittées. On retrouve aussi un père, homme central du roman, partagé entre son amour pour la montagne et ses obligations citadines. Tiraillement qui rejaillit sur les relations familiales. Ces relations sont d’ailleurs à l’image du lieu qui les entourent : généreuses mais aussi froides et silencieuses. 

Cognetti signe un roman où l’intime (sûrement autobiographique) se mêle à l’universel, où la Nature est grande et l’homme petit. Ce texte est une véritable invitation poétique à une longue méditation et réflexion sur la montagne et la place que l’homme doit y prendre.

A lire et relire !

traduit de l’italien par Anita Rochedy

Stock – 21.50 euros

 

 

LE JOUR D’AVANT – SORJ CHALANDON

Deux ans après le bouleversant Profession du père, Sorj Chalandon revient avec un roman tout aussi réussi, une histoire de vengeance et de culpabilité qui nous projette au cœur du monde de la mine, dans le Nord  des années 1970. Michel, un gamin d’une dizaine d’années, attend avec  impatience le jour où il pourra descendre « au fond » travailler avec  son grand frère et héros, son modèle absolu, Joseph. Le sort va en décider autrement. Le lendemain de Noël 1974 un coup de grisou survient dans  la Fosse 3 de Liévin, celle de Joseph, et cause la mort de  42 mineurs.  Ce sera la dernière grande tragédie minière en France.

Passe une vie. Michel a aujourd’hui la cinquantaine. Il vient de perdre sa femme, qu’il a fidèlement accompagné au long des derniers mois (très belles pages). Ce retour à la solitude – un thème essentiel du roman- marque pour Michel  l’heure du passage à l’acte et de la vengeance. Toute sa vie, il s’est documenté sur la catastrophe, lui consacrant  le temps libre que lui laissait son métier de chauffeur routier, allant jusqu’à créer une sorte de musée personnel dédié à la mémoire du frère. Une passion morbide qui attristait sa compagne mais qui lui a permis d’acquérir la certitude que la catastrophe de Noël 74 aurait pu être évitée si les précautions indispensables et obligatoires avaient  été respectées. Quarante ans plus tard, les victimes sont oubliées et les coupables n’ont jamais eu à répondre de leurs actes. L’un d’entre eux en particulier, un « porion », contremaître de la mine, devra payer. C’est la mission que se donne Michel.

Finesse psychologique des personnages, construction du récit, sens de l’intrigue : on retrouve avec Le jour d’avant ce qu’on aime d’habitude dans les romans de Chalandon. Ce grand roman sur le sentiment de la culpabilité est l’un de mes coups de cœur de cette rentrée 2017, par ailleurs riche riche en romans de qualité.

Grasset – 20.90 euros

LA FONTE DES GLACES – JOEL BAQUé

Dénicher un manchot empereur dans une brocante de rue peut faire basculer votre  vie et faire de vous une icône mondiale de la cause écologique. C’est le fabuleux destin de Louis, paisible charcutier  à la retraite que rien ne destinait à semblable aventure. Tombé sous le charme de son nouveau copain, Louis va de fil en aiguille se retrouver à arpenter les pôles, l’Antarctique d’abord qui comme chacun sait est le milieu naturel du sympathique oiseau et le Nord ensuite pour des raisons qui regardent le héros et que nous laissons au lecteur la joie de découvrir.

Roman écologiste sans doute,  qui brocarde avec pas mal d’acidité la mode du greenwashing, mais surtout énorme éclat de rire, La fonte des glaces est un petit bijou d’humour absurde réjouissant de la première à la dernière page.

P.O.L – 17 euros

LA SALLE DE BAL – ANNA HOPE

Yorkshire, 1911 : Ella  travaille dans une usine de filature. Après une crise d’hystérie qui la pousse à briser l’une des fenêtres de l’entreprise, la jeune femme est internée dans l’asile de Sharston. Déboussolée, paniquée à l’idée de perdre sa liberté, elle ne pense d’abord qu’à sortir de cet endroit. Petit à petit elle prend ses marques dans la vieille demeure et noue une amitié avec une autre pensionnaire à qui elle se confie.
Chaque vendredi un bal est organisé par le médecin principal pour les patients les plus sages. C’est le seul moment de la semaine où les hommes et les femmes se retrouvent ce qui en fait un véritable événement. Ella y fait la rencontre de John, un irlandais mélancolique interné depuis des années. Ils vont rapidement entamer une correspondance secrète qui va bouleverser leur vie.
Anna Hope nous propose les trois points de vue différents d’Ella, de John et de Charles le médecin. Ce dernier est un homme passionné de musique et animé par la volonté de prendre une place importante dans l’histoire de la psychiatrie. Il rêve de s’entretenir avec Darwin et Churchill au sujet de l’eugénisme et des méthodes modernes pour soigner les malades mentaux mais son grand projet risque d’être compromis par l’idylle de John et Ella.

Dans ce roman nous entrons dans l’intimité de ces personnages et découvrons ce que pouvait être un asile au début du XXème siècle. Inspirée par le vécu de son grand-père, Anna Hope a su donner à son roman un souffle de réalisme étonnant sans entrer dans les détails sordides. A la fois mélancolique et poétique, c’est un récit touchant et une belle histoire d’amour.

traduit de l’anglais par Elodie Leplat

Chez Gallimard – 22€

MERCY MARY PATTY – LOLA LAFON

En 1974, Patricia Hearst, petit-fille d’une grande personnalité de la presse, est enlevée contre une rançon par un groupe de révolutionnaires marxistes. Contre toute attente, la jeune fille se rallie à leur cause de manière radicale. L’Amérique entière est émue par cet événement et tous pensent que la jeune femme est une victime manipulée.
Gene Neveva, une femme au caractère fort, est chargée d’étudier l’épais dossier de Patricia pour sa défense lors de son procès. Elle dispose pour cela d’une courte période qu’elle décide de passer dans un cabinet d’avocat du Sud-Ouest de la France. Elle y recrute une assistante, Violaine, une jeune femme timide de l’âge de Patricia . Ensemble elles vont éplucher le dossier truffé de témoignages écrits, de photos publiées dans les journaux et de messages enregistrés par Patricia Hearst. Elles y plongent à corps perdu pendant deux semaines afin de déterminer la véritable volonté et la personnalité de Patty.

Ce roman à multiples points de vue déroute le lecteur par sa forme. La narratrice nous interpelle et nous implique directement. Lola Lafon y questionne la possibilité de faire des choix radicaux, à l’encontre d’un destin lisse et tout tracé.
Les trois personnages de Patricia, Gene et Violaine se rencontrent, se mêlent, et chacune verra sa vie bouleversée par cette actualité brûlante.
Politique, résolument féministe, Mercy Mary Patty est un livre profond dont on ne ressort pas indemne.

Editions Actes Sud – 19.80€

DENALI – patrice gain

A cette période de l’été où les libraires sont plongés dans la lecture de la rentrée  littéraire qui bientôt pointe son nez et où tout livre de plus de deux mois fait figure d’incunable, je me suis attardé sur le roman de Patrice Gain dont la superbe couverture (une mouche mais perso cela évoque plutôt la coiffe de chef indien) me faisait de l’œil depuis quelques temps.

La couverture et la curiosité aussi, car ce roman qui convoque les images les plus emblématiques du nature writing est écrit par un Français. Or un auteur français  qui nous parle de l’Amérique, cela donne souvent des résultats intéressants : il suffit de penser à Frédéric Roux, Tanguy Viel sans remonter aux plus  anciens.

La langue, la construction du récit et l’épaisseur du personnage principal m’ont plu de bout en bout dans cette histoire de délitement familial où un ado, Matt, voit son univers s’écrouler à la suite de la disparition de son père en montagne. Denali est un récit sombre, qui mêle avec un bonheur certain des genres différents : nature writing mais aussi roman noir, drame social et roman d’apprentissage. Denali nous rappelle, avec sa personnalité propre, Sukkwan Island, l’ inoubliable premier roman de David Vann et c’est un sacré compliment.

Le mot et le reste – 21 euros

DANS LES EAUX DU GRAND NORD – IAN MCGUIRE

Patrick Sumner est un ancien chirurgien militaire, rongé par son passé. Avec la volonté de fuir son ancienne vie en Inde, il décide de se faire médecin à bord du baleinier anglais, le « Volunteer ». Il espère trouver à bord une vie rude mais éloignée de tous ses soucis.
A bord de ce navire se trouve également Henry Drax: harponneur brutal mais respecté par ses pairs. Alcoolique, Drax est un homme cruel dirigé par ses pulsions qui n’est capable d’aucune empathie.

Appâté par le gain, avec une volonté féroce de tuer le peu de baleines qu’il reste alors en Arctique, l’équipage du baleinier doit remonter toujours plus au nord, dans les eaux glaciales et imprévisibles.
Des rumeurs circulent, le capitaine porterait la poisse et on se demande qui a bien pu s’en prendre à un jeune mousse. Les catastrophes se succèdent et Sumner doit se rendre à l’évidence: ce n’est pas sur le « Volunteer » qu’il trouvera la paix tant espérée.

A mi-chemin entre le roman noir et l’épopée maritime, « Dans les eaux du Grand Nord » nous plonge dans un récit sombre et brutal. Chaque personnage est animé par la haine, la cruauté ou un passé douloureux et l’environnement glacial renforce l’aspect cauchemardesque de ce voyage. Cette ambiance polaire et sordide est décrite à merveille par Ian McGuire qui réussit le pari de nous faire frissonner en plein mois de Juillet.

Traduit de l’anglais par Laurent Bury.

Editions 10-18 – 17.90€

 

INDIAN PSYCHO – arun krishnan

Faites connaissance avec Arjun Clarkson, le serial killer le plus sympa depuis Dexter ! Mis à part son accent indubitablement indien et qu’il n’assume pas (un petit complexe qui sera lourd de conséquences ), Arjun est parfaitement intégré à la société étatsunienne : une véritable incarnation du rêve américain à lui tout seul! Médiaplanneur pour une agence spécialisée dans la communication numérique avec un salaire à six chiffres, « l’indien préféré du patron » est un employé modèle. Ce qui ne l’empêche pas de supprimer une ex-collègue et de  se lancer sans trop de remords dans une vaste entreprise de dégommage pour couvrir les traces de ce premier homicide commis à l’occasion d’un léger cafouillage. Le résultat inattendu de ces meurtres à répétition dont les victimes semblent sélectionnées sur la base de leur profil MyFace est de faire vaciller sur ses bases le tout puissant numéro 1 des réseaux sociaux.

Thriller très marrant et franchement original, Indian Psycho est aussi une critique en règle des réseaux sociaux et de ceux/celles (nous tous ?) qui s’affichent plus beaux que nature dans ce miroir aux alouettes. Pour les amateurs de thriller, mais pas que.

Traduit de l’anglais (Inde) par Marthe Picard

Editions Asphalte – 22 euros