ROMANS

Voici une liste non exhaustive et totalement subjective de ce qui nous a plu, remué, intéressé ce mois-ci, au fil et au gré de nos lectures. Pour voir ce qui nous a secoué les mois d’avant, c’est pas compliqué, il vous suffit d’aller farfouiller dans les archives…

POUR SERVICES RENDUS – IAIN LEVISON

Cela fait plaisir de retrouver Iain Levison en si bonne forme. Ce fin observateur des moeurs de la société américaine nous revient avec l’un de ses meilleurs romans. Un livre qui s’inscrit dans la veine d’Arrêtez-moi là, son roman le plus « politique ».  Comme toujours chez Levison, les héros ne sont ni des anges ni des démons, mais des individus conduits à commettre des actes que la loi et/ou leur propre morale réprouve(nt).

Si l’humour est moins présent que dans les tout premiers romans de l’auteur, on retrouve toute l’empathie de Levison pour ses personnages, qui rend ses romans si plaisants et si singuliers. Et comme Levison sait aussi trousser une histoire et ménager le suspense, on dévore d’une seule traite cette histoire où un politicien en quête de réélection se laisse aller à enjoliver un peu trop la réalité de sa conduite durant la guerre du Vietnam.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Fanchita Gonzalz Batlle

Editions Liana Levi – 18 euros

LE LABYRINTHE DES ESPRITS _ CARLOS RUIZ ZAFON

Fin des années 50, Barcelone, la famille Sempere semble couler des jours heureux dans leur petite librairie malgré quelques difficultés financières. Daniel Sempere est encore marqué par les événements de la fin de son adolescence et les révélations sur sa mère. En nouveau père, il a d’autres priorités que d’aller fouiller dans le passé malgré son envie furieuse d’écrire un jour l’histoire de sa famille.
Mais des temps sombres traversent l’Espagne sous le joug de Franco: tous les moyens sont bons pour se faire une place au sommet de ce panier de crabes qu’est le gouvernement espagnol. Les Sempere vont se retrouver à nouveau confrontés malgré eux à une affaire de lutte de pouvoir. Cette fois-ci des personnages bien plus avides et bien plus dangereux vont mettre cette famille en péril.

Si Le labyrinthe des esprits est le quatrième volet de la tétralogie du Cimetière des livres oubliés, il n’en reste pas moins un des romans les plus riches de Carlos Ruiz Zafon. Avec ses personnages toujours plus profonds et intrigants, avec chacun son passif et ses casseroles; avec son ambiance pleine de mystères, de ruelles et de recoins à explorer, ce nouvel opus séduira les lecteurs curieux et assoiffés de lectures immersives. L’auteur joue à merveille avec ses différents personnages et intrigues pour créer un puzzle original et surprenant tout en révélant un des côtés les plus noirs de l’Histoire de l’Espagne.
Les amateurs de L’ombre du vent ne seront pas déçus par ce nouveau roman.

Bonne nouvelle, la série se lit dans n’importe quel ordre! Vous pouvez donc commencer par lire Le labyrinthe des esprits avant de vous jeter sur les autres tomes de la saga!

Traduit de l’espagnol par Marie Vila Casas

Chez Actes Sud – 27€

LE LAMBEAU – Philippe Lançon

Le Lambeau Philippe Lançon
Comment survivre ?

Philippe Lançon est journaliste, à Libération et à Charlie Hebdo. Le 7 janvier 2015, il est dans la salle de rédaction quand deux hommes armés canardent les journalistes et dessinateurs présents, et est blessé aux bras et au visage. Avant et après l’implosion, Philippe Lançon raconte. Son métier de journaliste, cette pièce de théâtre qu’il voit le 6 janvier au soir, la sortie de Soumission de Houellebecq qu’il vient de chroniquer dans Libé et sur laquelle on polémique à Charlie ; puis le quotidien se grippe, Franck, le garde du corps de Charb n’a pas le temps de dégainer, tous tombent à terre. Tout se ralentit alors, et le journaliste va flotter entre deux mondes, ou plutôt se retrouver en retrait du monde, dans le service des soins intensifs puis en chirurgie stomatologique. La reconstruction de son visage et le silence imposé influent profondément sur l’écrivain, de même que la complicité et le soutien des soignants et des policiers. Son expérience de la fragilité et de la faiblesse est racontée et analysée, et répond à cette question fondamentale : comment survivre ? Loin des abstractions, au plus proche de l’intime et du corps, Philippe Lançon nous offre sa réponse, lucide et lumineuse.

Gallimard – 21€

LA VÉRITÉ ATTENDRA L’AURORE – AKLI TADJER

Mohamed est un ébéniste de talent mais c’est surtout un homme mélancolique et seul. Dans l’atelier parisien du passage du Grand-Cerf qui est aussi son antre, cela fait plus de vingt ans qu’il occupe ses jours sans les vivre véritablement. Car sa vie a volé en éclats un jour d’été 1993 lorque, en vacances en Kabylie avec son frère Lyes, les deux jeunes hommes furent enlevés par un commando des GIA. Seul Mohamed parvint à s’enfuir, et il n’arrive pas à se consoler de la perte du frère adoré, si brillant, promis à un si bel avenir. Par sentiment de culpabilité peut-être, parce qu’il lui est de mettre les mots sur la douleur qui l’assaille, il quitte Nelly, son amoureuse, sans lui donner d’explications. Ce sont les retrouvailles tout à fait fortuites avec Nelly, bien des années après, qui vont replonger Mohamed dans une histoire qu’il pensait définitivement écrite.

Livre plein de nostalgie et de poésie, vibrant hommage aux cinémas de quartier,  La vérité attendra l’aurore est aussi un roman à l’intrigue très habilement ficelée qui happe le lecteur dès les premières lignes et le tient en haleine jusqu’à la toute fin. C’est également un très beau roman familial où sont explorés les thèmes de la double culture, de la difficulté parfois à trouver sa place. Le portrait du père, plein de pudeur et d’émotion, est tout simplement superbe. Une très belle lecture, hautement recommandée.

Editions Jean-Claude Lattès – 18 euros

L’URUGAYENNE – PEDRO MAIRAL

Cela va moyen moyen dans la vie de Lucas Pereyra, écrivain argentin d’une petite quarantaine d’années. Sa vie est un enfer domestique entre son gamin qui accapare tout son temps et sa femme qui s’éloigne peu à peu. Financièrement il tire le diable par la queue et professionnellement ce n’est pas tellement plus brillant puisqu’il n’arrive pas à écrire le roman qu’il doit à son éditeur. Seul rayon de soleil, le voyage express que Pereyra doit faire à Montevideo, la toute proche capitale de l’Uruguay pour récupérer en personne l’argent des droits des ventes uruguayennes de ses bouquins et échapper ainsi à un taux de change argentin trop défavorable. La femme de Pereyra compte beaucoup sur cet argent mais ce qu’elle ignore c’est que son mari compte bien mettre à profit cette escapade pour revoir la pétillante Guerra, jeune uruguayenne qu’il a vaguement baisouillé à l’occasion d’une convention littéraire que tous deux ont fréquenté l’année d’avant. Aussi riche de promesses qu’elle paraisse, l’équipée uruguayenne de Pereyra ne va pas s’avérer de tout repos…

Un récit désopilant sur la vie de couple et les petites compromissions… et d’une certaine manière un hymne à la liberté et une leçon d’optimisme!

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin

Editions Buchet Chastel – 14 euros

LA SAISON DES FEUX – Celeste Ng

La Saison des feux celeste ng
La banlieue de rêve a des allures de trompe-l’oeil…

Pourquoi Izzy, la petite dernière d’une famille tout ce qu’il y a de plus comme il faut, a incendié son foyer dans cette banlieue toute proprette ? Les Shaker Heights, avec ses pelouses bien taillées et ses demeures cossues, situés à une distance raisonnable de Cleveland, sont le décor d’une rencontre entre deux familles, les Richardson, implantés depuis quatre générations, une mère journaliste locale et un père avocat, quatre enfants beaux et talentueux (Izzy, la dernière, a tout de même un caractère trempé) et les Warren, Mia, artiste photographe, et sa fille Pearl, qui s’installent pour de bon après des années d’errance. Entre les enfants, des liens se tissent, mais aussi entre Mia et Izzy, et Pearl et Mme Richardson.

Celest Ng joue avec le feu et les relations incandescentes entre mères (choisies, subies, détestées, adorées…) et filles (rebelles, cachées, adoptées, inquiétantes…) : les combinaisons changent et les personnages tendent aux autres des miroirs révélateurs. En filigrane, le secret des origines de Pearl, mais aussi le destin de la petite May Ling, tiennent en haleine un lecteur fasciné par ces personnages très bien dessinés.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau.

Sonatine – 21€

LE NUAGE POURPRE _ M.P. SHIEL

Après une expédition plus que mouvementée dans le froid du Pôle Nord, dont il reviendra seul, Adam se rend rapidement compte que l’humanité entière a succombé aux vapeurs d’un nuage toxique. Seul survivant de la planète bleue, il erre d’un point à l’autre du globe détruisant de grandes cités d’une part, construisant des palais de l’autre, tentant de trouver un sens à sa vie solitaire. Un comble de s’appeler Adam lorsqu’on est le dernier homme sur Terre.

M. P. Shiel s’amuse à torturer son personnage, un être social, par cette solitude immense et irrévocable. Cet isolement pousse Adam dans ses derniers retranchements et à beaucoup d’introspection: quelle peut être notre place dans le monde lorsqu’on y est seul pour le restant de nos jour?
Evidemment c’est la folie qui l’emporte, une mégalomanie qui le pousse à détruire les trésors de l’humanité pour construire de vains châteaux à la gloire de personne.

Le nuage pourpre est un livre intense, d’une écriture précise et sans détour. C’ est un roman ambitieux qui tient ses promesses de chef d’oeuvre post-apocalyptique. On a peine a croire que ce roman fut écrit au début du vingtième siècle!

Traduit de l’anglais par Jean Gibet

Chez L’Arbre vengeur – 18€

DANS LES ANGLES MORTS – Elizabeth Brundage

Qui a tué Catherine, avec une hache, dans la chambre à coucher ?

Durant l’hiver 1979, une charmante mère de famille est assassinée à la hache. Catherine Clare et son mari, professeur d’histoire de l’art à l’université locale, étaient arrivés avec leur fillette quelques mois plutôt dans cette petite ville de l’état de New York. Peu à peu, l’histoire de ce couple, puis celle de la maison qu’ils ont achetée et de la famille qui l’occupa auparavant nous sont dévoilées.

Dans les angles morts visite les recoins cachés des existences d’une petite communauté : tout le monde a ses secrets, même un mari pour sa femme, ou une mère pour son fils. La famille Hale et la famille Clare, qui occupent successivement la même demeure, sont patiemment effeuillées et scrutées, de même que les décors dans lesquelles elles évoluent (l’université, la ville de Chosen, la ferme des Hale, New York). Elizabeth Brundage a un vrai talent pour le suspense et les personnages, qui ont une belle épaisseur : je vais haïr pendant encore longtemps le personnage de George…

Traduit de l’anglais ( Etats-Unis) par Cécile Arnaud.

La Table Ronde Quai Voltaire – 22,50 €

AMATKA _ KARIN TIDBECK

Couverture: Amatka de Karin TidbeckVanja, jeune assistante d’information est envoyée à Amatka pour faire une enquête de satisfaction sur les produits d’hygiène utilisés par les habitants. Ce qui devait être au départ un bref voyage professionnel prend une tournure inattendue. Cette colonie isolée est rongée par les tabous et les règles de vie strictes: surveiller le moindre de ses effets personnels et l’avancée de leur décomposition est capital pour éviter la contamination de la colonie par une étrange matière donc chaque objet est composé.
Vanja va tenter de s’adapter à ce nouveau mode de vie mais se laissera rattraper par ses propres démons. Elle fera aussi connaissance avec une forme de résistance au pouvoir en place qui mettra à mal toutes ses certitudes.

« Amatka » est une dystopie dans la droite lignée du « 1984 » de Georges Orwell ou de « La servante écarlate » de Margaret Atwood. L’écriture directe et sans fioritures de Karin Tidbeck vous plonge dans une ambiance glaciale et confinée. Elle a su retranscrire les sensations de malaise et de doute des personnages avec beaucoup de finesse et de réalisme. Laissant toujours le lecteur dans une sorte de flou, ne faisant que très peu de révélations sur les mystères d’Amatka, ce roman est une véritable expérience immersive dans une société de la peur et du contrôle.

« Amatka » a su se démarquer des autres romans (très nombreux!) du genre et nous offre un très beau moment de lecture.

Traduit du suédois par Luvan

Chez La Volte – 20€

PATRIA – FERNANDO ARAMBURU

Le Txato, patron d’une petite entreprise de transport du pays basque a refusé de payer l’impôt révolutionnaire exigé par l’ETA et il en est mort. Parmi les terroristes qui l’ont exécuté pourrait bien se trouver Joxe Mari, le fils de Miren et Joxian, les meilleurs amis du Txato et de son épouse Bittori.

Patria, la superbe fresque politique et familiale que signe Fernando Aramburu, s’articule autour de cette scène fondatrice et se structure en une succession d’allers et retours qui s’inscrivent sur une période d’une trentaine d’années (bien avant l’assassinat) jusqu’en 2011, année où l’ETA dépose les armes. C’est à cette époque que Bittori revient au village où elle vécut  avec son mari et ses enfants, un geste considéré comme un défi par la communauté villageoise qui a ostracisé sa famille à partir du moment où il devint évident que le Txato était une cible de l’ETA. Histoire de famille, Patria relate un pan douloureux de l’histoire du Pays Basque où, en dépit de la fin du conflit armé, les rancoeurs restent vives et les plaies toujours ouvertes. A travers les deux figures centrales de Miren et Bittori, deux femmes « fortes » et de leurs proches Patria pose la question du pardon et une interrogation essentielle : comment continuer à vivre aux côtés de ceux et celles qui firent notre malheur ?

Roman phénomène en Espagne, Patria a conquis plus de 500 000 lecteurs. On souhaite à ce texte en tous points superbe de connaître succès comparable en France. Mon gros coup de cœur de ce début 2018.

Traduit de l’espagnol par Claude Bleton

Actes Sud – 25 euros