ROMANS

Voici une liste non exhaustive et totalement subjective de ce qui nous a plu, remué, intéressé ce mois-ci, au fil et au gré de nos lectures. Pour voir ce qui nous a secoué les mois d’avant, c’est pas compliqué, il vous suffit d’aller farfouiller dans les archives…

L’été circulaire – Marion Brunet

Il y a le Midi, le soleil et  les cigales mais on ne trouvera aucune image d’Epinal et bien peu de douceur dans le beau et sombre roman de Marion Brunet.

Roman social, roman noir, l’été circulaire c’est l’histoire de deux frangines, Céline et Jo, qui traînent leur adolescence dans le lotissement d’une petite ville du Midi. Deux frangines qui aimeraient bien que leur vie commence enfin, qui voudraient y croire mais craignent de passer à côté à l’instar de leurs parents qui à 40 ans ont déjà lâché l’affaire. Des parents qui sans doute les aiment, mais les aiment mal.

Quand est révélée  la grossesse de Céline , dès les premières pages du roman, la violence de père, Manuel,  se déchaîne. La « trahison » de Céline, sa fille magnifique, son unique objet de fierté, le renvoie à un sentiment d’échec insupportable. D’autant que malgré les coups, Céline refuse de divulguer le nom du père de l’enfant.

Par l’histoire, celle de deux gamines trop vite grandies,  L été circulaire fait penser  à D’acier de l’italienne Sylvia Avallone et est tout aussi réussi. Par son écriture précise et efficace, sa description sans artifices psychologiques et sans condescendance  du désarroi des petits blancs du sud, le roman m’apparaît un peu comme le cousin européen de cette famille  de grands écrivains américains qui ont su décrire le quotidien des laissés pour compte : Woodrell, Offutt, D. R Pollock ou Frank Bill. Le roman de Marion Brunet ne souffre  pas de cette comparaison. C’est dire tout le bien que j’en pense.

Albin Michel – 18 euros

FACE AU VENT – JIM LYNCH

Une famille haute en couleurs, des situations cocasses, des personnages attachants : pas de doute, il y a du John Irving dans ce roman de Jim Lynch (on pense en particulier à L’hôtel New Hampshire). L’auteur s’y entend à ficeler une histoire qui nous embarque immédiatement : normal, pour un roman situé dans le  milieu de la voile (et plus précisément dans celui de la construction nautique). Pas besoin cependant d’être un navigateur aguerri pour suivre la famille Johannssen dans ses tribulations et plonger dans la lecture de ce roman tour à tour drôle et émouvant. Face au vent offre à tous un vrai plaisir de lecture et d’évasion.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Jean Esch

Gallmeister – 23.20 euros

LE TRAQUET KURDE – JEAN ROLIN

Qu’y a-t’il de commun entre T. E. Lawrence, St. John Philby, W. Thesiger ou encore R. Meinertzhagen ? Plusieurs choses. Ils sont tout d’abord britanniques, ont vécu au début du XXe siècle marqué par l’impérialisme de leur pays. Ils sont aussi militaires et ont passé beaucoup de temps en Afrique et au Moyen-Orient. Mais surtout ils sont férus d’ornithologie. Fracasser des crânes et observer de petits oiseaux faisaient donc bon ménage à cette époque et il y avait même une course à l’observation et à « la cueillette » d’oiseaux rares.
Quelques décennies plus tard notre narrateur part sur les traces de ces hommes. Du musée de Tring dans le Hertfordshire où sont basées les collections ornithologiques du British Museum aux confins des montagnes irakiennes,

Mais aussi improbable et intéressant que soit ce duo militaro-aviaire, il n’est ici qu’un prétexte pour Jean Rolin et lui permet de dérouler une grande fresque du Moyen Orient. De l’installation du Royaume Ibn Saoud qui débouchera sur l’Arabie Saoudite actuelle, à la bataille rangée que se livrent kurdes, djihadistes et autres factions dans les montagnes du nord de l’Irak, il revient sur plus d’un siècle de turbulences dans cette région.

A la poursuite du Traquet kurde, espèce rare observée pour la première fois en France il y a quelques années, on se rend compte que cette migration ressemble à celle de beaucoup d’autres. Ou comment un petit oiseau devient le symbole d’un monde détraqué.

P.O.L. – 15€

L’ENVERS DE L’ÉPERON – MICHEL BERNANOS

publié chez L’arbre Vengeur, 17€

Un petit bourgeois un peu couard se fait gifler par Joaquim pour son comportement insupportable. Touché dans son orgueil, le jeune lâche rapporte les faits à son père qui demande immédiatement à son tueur attitré de réparer cet affront. Le tueur, c’est Nicontina, le frère de Joaquim. Un homme efficace et droit dans ses bottes . Bien que sa cible se trouve être son propre frère, Nicontina est déterminé à mener sa tâche jusqu’au bout. S’entame alors une course-poursuite mortelle dans la nature impitoyable du Brésil.

Cette nature, cette jungle, est un personnage à part entière du roman et plus précisément de l’oeuvre de Michel Bernanos. Elle est dure, implacable, lourde de sa présence, complètement imprévisible.
L’auteur, marqué par son adolescence au Brésil, rapporte cette ambiance avec une précision incroyable, nous plonge au cœur de cette jungle épaisse comme si nous y étions. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il est difficile de ressortir indemne des romans de Michel Bernanos.

Paru pour la première fois  vingt ans après le suicide de l’auteur en 1964, « L’envers de l’éperon » est le deuxième volet de la tétralogie de « La montagne morte de la vie ». Il s’inscrit dans la droite lignée de l’univers sombre et envoûtant de Michel Bernanos.
Même s’il a été écrit il y a plus de 50 ans, ce roman n’a pas pris une ride!

L’arbre vengeur- 17€

PARIS-AUSTERLITZ – RAPHAËL CHIRBES

 

Le narrateur, jeune  peintre espagnol qui a rompu les ponts avec sa famille, se souvient de sa relation avec Michel, ouvrier français de 30 ans son aîné, qui l’hébergea et avec  qui il vécut une relation intense.

Dans ce dernier roman, dont il commença l’écriture dans les années 90 et qu’il reprit peu de temps avant sa mort, le grand écrivain Rafaël Chirbes nous fait vivre avec beaucoup de sensibilité les différents stades d’une passion hors-norme, condamnée d’avance tant les deux protagonistes ont des conceptions  différentes de la vie. Le dénuement commun qui est à l’origine de leur rencontre ne peut masquer longtemps leurs aspirations contradictoires. Cette vie au jour le jour qui est le quotidien de Michel et le satisfait se révèle rapidement étouffante pour le narrateur, incapable par ailleurs de s’abandonner dans la relation totale et exclusive que semble réclamer son amant.  Un très beau roman, roman d’amour mais aussi roman social qui nous dit la peur de la solitude et du vieillissement, la difficulté à surmonter les différences pour vivre  l’idéal amoureux.

traduit de l’espagnol par Denise Laroutis

Rivages – 20 euros

JEU BLANC – RICHARD WAGAMESE

Aujourd’hui, un gros coup de cœur pour le second roman traduit de Richard Wagamese. L’auteur candien, décédé en 2017 et auteur d’une douzaine de romans en anglais, nous livre ici « Jeu Blanc », qui vient de paraître aux Editions Zoé.

Dans ce nouveau texte, l’écrivain indien Ojibwé, nous raconte l’histoire de son peuple à travers la vie d’un jeune garçon, Saul Indian Horse et d’un sport, le Hockey. La trentaine bien passée, alcoolique et envoyé en centre de soins, on lui soumet l’idée de raconter son passé pour se reconstruire. Débute alors une longue descente vers son adolescence dans le Canada profond des années 70 – 80. Une adolescence sans parents, sans foi marquée par la violence, la pauvreté et l’alcool qui viendra éponger tout cela. Seul le Hockey vient alors éclairer ces pages de vie.

On retrouve toute la force de l’écriture qui avait fait connaitre Wagamese au public français avec son premier roman, « Les Etoiles s’éteignent à l’aube » (en poche chez 10/18). Mais outre sa faculté à décrire l’environnement et les traditions indiennes comme peu, l’auteur dresse une grande fresque de la société canadienne de ces années là. On y retrouve la volonté farouche des autorités de sédentariser, d’absorber la culture Ojibwé et à l’opposé, l’impossibilité pour ce peuple de s’intégrer à ce nouveau monde. Alors que les longues descriptions de Hockey pourraient en repousser plus d’un, Wagamese arrive à retranscrire la vitesse et le mouvement perpétuel de ce sport si canadien, mais aussi la joie libératrice qu’il peut procurer à ses joueurs.

Au final, il nous livre une histoire tragique d’un peuple amené à s’intégrer ou à disparaître, si violente soit l’intégration. Un texte dur et magnifique à la fois, sublimé par une écriture magistrale. Ils sont rares les romans si bouleversants qu’ils nécessitent de les poser quelques temps avant des les reprendre : « Jeu Blanc » en fait parti.

LES HUIT MONTAGNES – PAOLO COGNETTI

Prenons de la hauteur et partons vers sommets enneigés avec le nouveau roman de Paolo Cognetti, « Les Huit montagnes » aux Editions Stock.

Souvenez-vous, P. Cognetti, c’est le « Garçon sauvage », roman sorti en 2016 qui nous emmène au milieu des arbres et des montagnes. Récit poétique sur la nature et le processus d’écriture, ce texte vient d’ailleurs de sortir en poche (aux Editions 10-18).

Dans « Les Huit Montagnes », l’auteur démontre à nouveau qu’il sait mieux que personne raconter ses Alpes italiennes mais aussi les autres sommets terrestres. Alors qu’une solitude volontaire imprégnait son premier roman, Cognetti ouvre cette fois-ci son récit à d’autres personnages. Pietro, le narrateur, jeune garçon de la ville, découvre les pentes alpines au côté d’un camarade de jeux, Bruno, qui, lui, y est né et ne les a jamais quittées. On retrouve aussi un père, homme central du roman, partagé entre son amour pour la montagne et ses obligations citadines. Tiraillement qui rejaillit sur les relations familiales. Ces relations sont d’ailleurs à l’image du lieu qui les entourent : généreuses mais aussi froides et silencieuses. 

Cognetti signe un roman où l’intime (sûrement autobiographique) se mêle à l’universel, où la Nature est grande et l’homme petit. Ce texte est une véritable invitation poétique à une longue méditation et réflexion sur la montagne et la place que l’homme doit y prendre.

A lire et relire !

traduit de l’italien par Anita Rochedy

Stock – 21.50 euros

 

 

LE JOUR D’AVANT – SORJ CHALANDON

Deux ans après le bouleversant Profession du père, Sorj Chalandon revient avec un roman tout aussi réussi, une histoire de vengeance et de culpabilité qui nous projette au cœur du monde de la mine, dans le Nord  des années 1970. Michel, un gamin d’une dizaine d’années, attend avec  impatience le jour où il pourra descendre « au fond » travailler avec  son grand frère et héros, son modèle absolu, Joseph. Le sort va en décider autrement. Le lendemain de Noël 1974 un coup de grisou survient dans  la Fosse 3 de Liévin, celle de Joseph, et cause la mort de  42 mineurs.  Ce sera la dernière grande tragédie minière en France.

Passe une vie. Michel a aujourd’hui la cinquantaine. Il vient de perdre sa femme, qu’il a fidèlement accompagné au long des derniers mois (très belles pages). Ce retour à la solitude – un thème essentiel du roman- marque pour Michel  l’heure du passage à l’acte et de la vengeance. Toute sa vie, il s’est documenté sur la catastrophe, lui consacrant  le temps libre que lui laissait son métier de chauffeur routier, allant jusqu’à créer une sorte de musée personnel dédié à la mémoire du frère. Une passion morbide qui attristait sa compagne mais qui lui a permis d’acquérir la certitude que la catastrophe de Noël 74 aurait pu être évitée si les précautions indispensables et obligatoires avaient  été respectées. Quarante ans plus tard, les victimes sont oubliées et les coupables n’ont jamais eu à répondre de leurs actes. L’un d’entre eux en particulier, un « porion », contremaître de la mine, devra payer. C’est la mission que se donne Michel.

Finesse psychologique des personnages, construction du récit, sens de l’intrigue : on retrouve avec Le jour d’avant ce qu’on aime d’habitude dans les romans de Chalandon. Ce grand roman sur le sentiment de la culpabilité est l’un de mes coups de cœur de cette rentrée 2017, par ailleurs riche riche en romans de qualité.

Grasset – 20.90 euros

LA FONTE DES GLACES – JOEL BAQUé

Dénicher un manchot empereur dans une brocante de rue peut faire basculer votre  vie et faire de vous une icône mondiale de la cause écologique. C’est le fabuleux destin de Louis, paisible charcutier  à la retraite que rien ne destinait à semblable aventure. Tombé sous le charme de son nouveau copain, Louis va de fil en aiguille se retrouver à arpenter les pôles, l’Antarctique d’abord qui comme chacun sait est le milieu naturel du sympathique oiseau et le Nord ensuite pour des raisons qui regardent le héros et que nous laissons au lecteur la joie de découvrir.

Roman écologiste sans doute,  qui brocarde avec pas mal d’acidité la mode du greenwashing, mais surtout énorme éclat de rire, La fonte des glaces est un petit bijou d’humour absurde réjouissant de la première à la dernière page.

P.O.L – 17 euros

LA SALLE DE BAL – ANNA HOPE

Yorkshire, 1911 : Ella  travaille dans une usine de filature. Après une crise d’hystérie qui la pousse à briser l’une des fenêtres de l’entreprise, la jeune femme est internée dans l’asile de Sharston. Déboussolée, paniquée à l’idée de perdre sa liberté, elle ne pense d’abord qu’à sortir de cet endroit. Petit à petit elle prend ses marques dans la vieille demeure et noue une amitié avec une autre pensionnaire à qui elle se confie.
Chaque vendredi un bal est organisé par le médecin principal pour les patients les plus sages. C’est le seul moment de la semaine où les hommes et les femmes se retrouvent ce qui en fait un véritable événement. Ella y fait la rencontre de John, un irlandais mélancolique interné depuis des années. Ils vont rapidement entamer une correspondance secrète qui va bouleverser leur vie.
Anna Hope nous propose les trois points de vue différents d’Ella, de John et de Charles le médecin. Ce dernier est un homme passionné de musique et animé par la volonté de prendre une place importante dans l’histoire de la psychiatrie. Il rêve de s’entretenir avec Darwin et Churchill au sujet de l’eugénisme et des méthodes modernes pour soigner les malades mentaux mais son grand projet risque d’être compromis par l’idylle de John et Ella.

Dans ce roman nous entrons dans l’intimité de ces personnages et découvrons ce que pouvait être un asile au début du XXème siècle. Inspirée par le vécu de son grand-père, Anna Hope a su donner à son roman un souffle de réalisme étonnant sans entrer dans les détails sordides. A la fois mélancolique et poétique, c’est un récit touchant et une belle histoire d’amour.

traduit de l’anglais par Elodie Leplat

Chez Gallimard – 22€