ROMANS

Voici une liste non exhaustive et totalement subjective de ce qui nous a plu, remué, intéressé ce mois-ci, au fil et au gré de nos lectures. Pour voir ce qui nous a secoué les mois d’avant, c’est pas compliqué, il vous suffit d’aller farfouiller dans les archives…

DANS LES ANGLES MORTS – Elizabeth Brundage

Qui a tué Catherine, avec une hache, dans la chambre à coucher ?

Durant l’hiver 1979, une charmante mère de famille est assassinée à la hache. Catherine Clare et son mari, professeur d’histoire de l’art à l’université locale, étaient arrivés avec leur fillette quelques mois plutôt dans cette petite ville de l’état de New York. Peu à peu, l’histoire de ce couple, puis celle de la maison qu’ils ont achetée et de la famille qui l’occupa auparavant nous sont dévoilées.

Dans les angles morts visite les recoins cachés des existences d’une petite communauté : tout le monde a ses secrets, même un mari pour sa femme, ou une mère pour son fils. La famille Hale et la famille Clare, qui occupent successivement la même demeure, sont patiemment effeuillées et scrutées, de même que les décors dans lesquelles elles évoluent (l’université, la ville de Chosen, la ferme des Hale, New York). Elizabeth Brundage a un vrai talent pour le suspense et les personnages, qui ont une belle épaisseur : je vais haïr pendant encore longtemps le personnage de George…

Traduit de l’anglais ( Etats-Unis) par Cécile Arnaud.

La Table Ronde Quai Voltaire – 22,50 €

AMATKA _ KARIN TIDBECK

Couverture: Amatka de Karin TidbeckVanja, jeune assistante d’information est envoyée à Amatka pour faire une enquête de satisfaction sur les produits d’hygiène utilisés par les habitants. Ce qui devait être au départ un bref voyage professionnel prend une tournure inattendue. Cette colonie isolée est rongée par les tabous et les règles de vie strictes: surveiller le moindre de ses effets personnels et l’avancée de leur décomposition est capital pour éviter la contamination de la colonie par une étrange matière donc chaque objet est composé.
Vanja va tenter de s’adapter à ce nouveau mode de vie mais se laissera rattraper par ses propres démons. Elle fera aussi connaissance avec une forme de résistance au pouvoir en place qui mettra à mal toutes ses certitudes.

« Amatka » est une dystopie dans la droite lignée du « 1984 » de Georges Orwell ou de « La servante écarlate » de Margaret Atwood. L’écriture directe et sans fioritures de Karin Tidbeck vous plonge dans une ambiance glaciale et confinée. Elle a su retranscrire les sensations de malaise et de doute des personnages avec beaucoup de finesse et de réalisme. Laissant toujours le lecteur dans une sorte de flou, ne faisant que très peu de révélations sur les mystères d’Amatka, ce roman est une véritable expérience immersive dans une société de la peur et du contrôle.

« Amatka » a su se démarquer des autres romans (très nombreux!) du genre et nous offre un très beau moment de lecture.

Traduit du suédois par Luvan

Chez La Volte – 20€

PATRIA – FERNANDO ARAMBURU

Le Txato, patron d’une petite entreprise de transport du pays basque a refusé de payer l’impôt révolutionnaire exigé par l’ETA et il en est mort. Parmi les terroristes qui l’ont exécuté pourrait bien se trouver Joxe Mari, le fils de Miren et Joxian, les meilleurs amis du Txato et de son épouse Bittori.

Patria, la superbe fresque politique et familiale que signe Fernando Aramburu, s’articule autour de cette scène fondatrice et se structure en une succession d’allers et retours qui s’inscrivent sur une période d’une trentaine d’années (bien avant l’assassinat) jusqu’en 2011, année où l’ETA dépose les armes. C’est à cette époque que Bittori revient au village où elle vécut  avec son mari et ses enfants, un geste considéré comme un défi par la communauté villageoise qui a ostracisé sa famille à partir du moment où il devint évident que le Txato était une cible de l’ETA. Histoire de famille, Patria relate un pan douloureux de l’histoire du Pays Basque où, en dépit de la fin du conflit armé, les rancoeurs restent vives et les plaies toujours ouvertes. A travers les deux figures centrales de Miren et Bittori, deux femmes « fortes » et de leurs proches Patria pose la question du pardon et une interrogation essentielle : comment continuer à vivre aux côtés de ceux et celles qui firent notre malheur ?

Roman phénomène en Espagne, Patria a conquis plus de 500 000 lecteurs. On souhaite à ce texte en tous points superbe de connaître succès comparable en France. Mon gros coup de cœur de ce début 2018.

Traduit de l’espagnol par Claude Bleton

Actes Sud – 25 euros

 

vendredi 16/03 rencontre avec ALAIN JOMY pour OLGA ET LES SIENS

RENCONTRE AVEC ALAIN JOMY

vendredi 16 mars à 19h30

à la librairie les buveurs d’encre

Avec Olga et les siens, Alain Jomy nous fait revivre son histoire et celle de sa famille, juifs ashkénazes qui vinrent de Pologne, de Lituanie, de Russie trouver en France une vie meilleure, et qui furent bientôt rattrapés par les tourments de l’Histoire. De la famille (nombreuse !) de l’auteur émerge la figure centrale de la tante maternelle, Olga. Arrivée seule en France, Olga, après bien des voyages, trouvera refuge en Corrèze dans le petit village de Curemonte. Elle réussira à y faire venir son frère et sa belle-sœur ainsi que l’auteur du livre, le petit Alain, âgé d’un an à peine. La famille survivra à ces années de ténèbres grâce au silence complice de la population qui ne trahira pas ces « parisiens » traqués, venus se mêler à elle.
Soixante-dix ans ont passé, mais les liens que l’auteur tissa dès sa petite enfance avec le village de Curemonte sont restés indéfectibles. Car si les racines familiales d’Alain Jomy plongent « là-bas », à l’Est de l’Europe, il est aussi corrézien, désormais, tant les instants de bonheur de ce beau récit familial et mémoriel –instants d’autant plus précieux qu’ils sont fragiles- s’inscrivent dans ce beau village qui fut, pour lui et sa famille un havre en ces temps de barbarie.

Alma éditeur – 23 euros.

Auteur, réalisateur et compositeur, Alain Jomy a composé de nombreuses musiques de films, Il a publié deux romans Heureux comme à Monterey (Calmann-Lévy, 2000) et Le livre d’Héléna (Ramsay, 2007). En tant que documentariste, il a notamment réalisé Ils étaient Juifs et résistants (2016, Ugoprod).

Nous aurons le plaisir de recevoir Alain Jomy à la librairie vendredi 16 mars à 19 heures 30 à la librairie pour un échange autour de son récit, suivi d’une séance de dédicace… et d’un pot amical!

KONBINI – Sayaka Murata

konbini sayaka murata denoel
« Nous jurons d’offrir au client le meilleur des services, afin qu’il choisisse et chérisse toujours notre magasin ! »

Keiko travaille depuis 18 ans dans un Konbini, une supérette ouverte 24h/24. Cette employée zélée n’a pas son pareil pour mettre en valeur les opérations promotionnelles et réciter les formules d’usage du SmileMart. Cet uniforme qu’elle revêt avec tant de plaisir lui permet de masquer une forme d’étrangeté : prenant tout au premier degré, elle ne comprend rien aux conventions sociales. Mais son camouflage commence à prendre l’eau : elle occupe un job à mi-temps depuis trop longtemps, et son célibat devient suspect.

Konbini est un texte bref, incisif et drôle sur le conformisme. Keiko ne refuse pas le jeu des conventions, au contraire, elle souhaite s’y fondre totalement, mais elle ne comprend pas les règles. Mi-autiste, mi-enfantine, elle tente d’absorber les manières de faire et de parler de son entourage, comme un extra-terrestre sous couverture, qui peinerait à intégrer l’implicite et le sous-entendu. Le petit monde de l’entreprise, dès lors que tout est codé, et imprimé dans le manuel, devient un bocal rassurant. C’est farfelu, avec une pointe de malaise qui épice drôlement ce récif.

Traduit du japonais  par Mathilde Tamae-Bouhon.

Denoël – 16,50€

L’été circulaire – Marion Brunet

Il y a le Midi, le soleil et  les cigales mais on ne trouvera aucune image d’Epinal et bien peu de douceur dans le beau et sombre roman de Marion Brunet.

Roman social, roman noir, l’été circulaire c’est l’histoire de deux frangines, Céline et Jo, qui traînent leur adolescence dans le lotissement d’une petite ville du Midi. Deux frangines qui aimeraient bien que leur vie commence enfin, qui voudraient y croire mais craignent de passer à côté à l’instar de leurs parents qui à 40 ans ont déjà lâché l’affaire. Des parents qui sans doute les aiment, mais les aiment mal.

Quand est révélée  la grossesse de Céline , dès les premières pages du roman, la violence de père, Manuel,  se déchaîne. La « trahison » de Céline, sa fille magnifique, son unique objet de fierté, le renvoie à un sentiment d’échec insupportable. D’autant que malgré les coups, Céline refuse de divulguer le nom du père de l’enfant.

Par l’histoire, celle de deux gamines trop vite grandies,  L été circulaire fait penser  à D’acier de l’italienne Sylvia Avallone et est tout aussi réussi. Par son écriture précise et efficace, sa description sans artifices psychologiques et sans condescendance  du désarroi des petits blancs du sud, le roman m’apparaît un peu comme le cousin européen de cette famille  de grands écrivains américains qui ont su décrire le quotidien des laissés pour compte : Woodrell, Offutt, D. R Pollock ou Frank Bill. Le roman de Marion Brunet ne souffre  pas de cette comparaison. C’est dire tout le bien que j’en pense.

Albin Michel – 18 euros

FACE AU VENT – JIM LYNCH

Une famille haute en couleurs, des situations cocasses, des personnages attachants : pas de doute, il y a du John Irving dans ce roman de Jim Lynch (on pense en particulier à L’hôtel New Hampshire). L’auteur s’y entend à ficeler une histoire qui nous embarque immédiatement : normal, pour un roman situé dans le  milieu de la voile (et plus précisément dans celui de la construction nautique). Pas besoin cependant d’être un navigateur aguerri pour suivre la famille Johannssen dans ses tribulations et plonger dans la lecture de ce roman tour à tour drôle et émouvant. Face au vent offre à tous un vrai plaisir de lecture et d’évasion.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Jean Esch

Gallmeister – 23.20 euros

LE TRAQUET KURDE – JEAN ROLIN

Qu’y a-t’il de commun entre T. E. Lawrence, St. John Philby, W. Thesiger ou encore R. Meinertzhagen ? Plusieurs choses. Ils sont tout d’abord britanniques, ont vécu au début du XXe siècle marqué par l’impérialisme de leur pays. Ils sont aussi militaires et ont passé beaucoup de temps en Afrique et au Moyen-Orient. Mais surtout ils sont férus d’ornithologie. Fracasser des crânes et observer de petits oiseaux faisaient donc bon ménage à cette époque et il y avait même une course à l’observation et à « la cueillette » d’oiseaux rares.
Quelques décennies plus tard notre narrateur part sur les traces de ces hommes. Du musée de Tring dans le Hertfordshire où sont basées les collections ornithologiques du British Museum aux confins des montagnes irakiennes,

Mais aussi improbable et intéressant que soit ce duo militaro-aviaire, il n’est ici qu’un prétexte pour Jean Rolin et lui permet de dérouler une grande fresque du Moyen Orient. De l’installation du Royaume Ibn Saoud qui débouchera sur l’Arabie Saoudite actuelle, à la bataille rangée que se livrent kurdes, djihadistes et autres factions dans les montagnes du nord de l’Irak, il revient sur plus d’un siècle de turbulences dans cette région.

A la poursuite du Traquet kurde, espèce rare observée pour la première fois en France il y a quelques années, on se rend compte que cette migration ressemble à celle de beaucoup d’autres. Ou comment un petit oiseau devient le symbole d’un monde détraqué.

P.O.L. – 15€

L’ENVERS DE L’ÉPERON – MICHEL BERNANOS

publié chez L’arbre Vengeur, 17€

Un petit bourgeois un peu couard se fait gifler par Joaquim pour son comportement insupportable. Touché dans son orgueil, le jeune lâche rapporte les faits à son père qui demande immédiatement à son tueur attitré de réparer cet affront. Le tueur, c’est Nicontina, le frère de Joaquim. Un homme efficace et droit dans ses bottes . Bien que sa cible se trouve être son propre frère, Nicontina est déterminé à mener sa tâche jusqu’au bout. S’entame alors une course-poursuite mortelle dans la nature impitoyable du Brésil.

Cette nature, cette jungle, est un personnage à part entière du roman et plus précisément de l’oeuvre de Michel Bernanos. Elle est dure, implacable, lourde de sa présence, complètement imprévisible.
L’auteur, marqué par son adolescence au Brésil, rapporte cette ambiance avec une précision incroyable, nous plonge au cœur de cette jungle épaisse comme si nous y étions. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il est difficile de ressortir indemne des romans de Michel Bernanos.

Paru pour la première fois  vingt ans après le suicide de l’auteur en 1964, « L’envers de l’éperon » est le deuxième volet de la tétralogie de « La montagne morte de la vie ». Il s’inscrit dans la droite lignée de l’univers sombre et envoûtant de Michel Bernanos.
Même s’il a été écrit il y a plus de 50 ans, ce roman n’a pas pris une ride!

L’arbre vengeur- 17€

PARIS-AUSTERLITZ – RAPHAËL CHIRBES

 

Le narrateur, jeune  peintre espagnol qui a rompu les ponts avec sa famille, se souvient de sa relation avec Michel, ouvrier français de 30 ans son aîné, qui l’hébergea et avec  qui il vécut une relation intense.

Dans ce dernier roman, dont il commença l’écriture dans les années 90 et qu’il reprit peu de temps avant sa mort, le grand écrivain Rafaël Chirbes nous fait vivre avec beaucoup de sensibilité les différents stades d’une passion hors-norme, condamnée d’avance tant les deux protagonistes ont des conceptions  différentes de la vie. Le dénuement commun qui est à l’origine de leur rencontre ne peut masquer longtemps leurs aspirations contradictoires. Cette vie au jour le jour qui est le quotidien de Michel et le satisfait se révèle rapidement étouffante pour le narrateur, incapable par ailleurs de s’abandonner dans la relation totale et exclusive que semble réclamer son amant.  Un très beau roman, roman d’amour mais aussi roman social qui nous dit la peur de la solitude et du vieillissement, la difficulté à surmonter les différences pour vivre  l’idéal amoureux.

traduit de l’espagnol par Denise Laroutis

Rivages – 20 euros