J comme

J comme… JEDI

Chevalier servant, de 10h à 19h30, du mardi au samedi, le lundi à partir de 14h.

Youpala c’est le printemps, et ses vertus requinquantes ; on se recharge les batteries, on respire à pleins poumons, on bombe le torse et on avance d’un pas assuré vers un destin grandiose. Au boulot. Les plus téméraires enfourchent leur monture mécanique et la croisade commence. Vous ne pensiez tout de même pas que le bigleux libraire se satisfait du simple horizon de son tiroir caisse, qu’il se cache au monde derrière ses montagnes de cartons de livres craignant l’intrusion d’un hostile client dans sa grotte. Non mais vous me prenez pour Gollum ? non le libraire a des rêves de grandeur, une âme de chevalier, de conquérant, de croisé. Ok, ça ressemble plus à Don Quichotte et au Chevalier à la Charrette qu’à la Guerre des Etoiles. Celui qui suggère que la ressemblance est plus à chercher du côté de Sancho se prend les deux volumes de Cervantès sur le crâne. C’est susceptible un chevalier.

Cependant, le chevalier a besoin d’un palefrenier. D’ailleurs, les candidats se bousculent au portillon pour rentrer dans la confrérie de la table bien rangée. Toutes ces légendes d’héroïsme et de romantisme propres au monde affriolant de la librairie attirent les foules. Chaque semaine apporte son lot de CV et de lettres de motivation. « Quel beau métier vous faites », « Comme j’aimerais travailler entouré de livres moi aussi » disent-ils, ignorant des vicissitudes propres au sacerdoce… car n’est pas chevalier Jedi qui veut, hein, il faut la foi, la force, certes, mais aussi une formation, ou une initiation. Devenir petit scarabée avant d’être adoubé, donc. Mais pas d’orthodoxie rigide, on prend toutes sortes de scarabées, des 3èmes pour leur stage d’une semaine en entreprise, à l’apprenti de l’Institut National de Formation des Libraires, qui signe avec le diable pour deux ans en alternance. Alors je précise qu’on ne pratique pas l’exploitation de stagiaire, comme certaines boîtes qui embauchent à bac +8 pour des stages non rémunérés de 6 mois, reconductibles, à 42 heures hebdomadaires ; et pas la peine de demander des tickets restaurants, on est là pour bosser, pas pour faire du gras. Non, on a été stagiaire aussi, et on sait que toutes les bonnes choses ont une fin, sauf les CDI.

Mais revenons à nos scarabées ; j’ai un faible pour les collégiens, qui viennent d’ailleurs en nombre, normal, c’est sur la route du collège et on a des mangas. Il y a les scarabées qui sont devenus scarabées sans trop savoir pourquoi, et qui aurait largement préféré être un bovin et regarder passer les trains, les scarabées consciencieux, premiers de classe, les bavards impénitents qui en savent déjà bien plus que vous et ne manquent pas de vous le faire remarquer, les scarabées intéressés et intéressants, et surtout, les fascinants scarabées en pleine mue adolescente « – Je suis fatigué, je peux m’asseoir et lire un manga ? » Soit, mais tout de même il est 14H, et tu t’affales de toute ton envergure au milieu du magasin, à se demander si ta colonne vertébrale est encore là, ou si tu n’as pas un lien de parenté avec Jabba. J’admets que le notre savoir en temps que maître Yoda est hautement moins spirituel que la maîtrise de la Force, puisqu’il s’agit surtout pour les petits scarabées de ranger la librairie et de savoir s’y repérer. Facile, pensent-ils ; on a tout de même eu quelques surprises concernant la maîtrise de l’ordre alphabétique.

Ne considère pas le cutter comme un sabre laser non plus, en plus si tu continues comme ça petit scarabée, c’est direct dans la fémorale, et tu vas en foutre partout ; et je doute que baigner dans ton sang soit un des objectifs de ton stage. Non la douchette avec le laser rouge n’est pas non plus un sabre laser. Arrête de faire la moue, alors qu’on te fait pointer les séries de manga, c’est formidable ce métier, tu ne comprends rien à l’esprit Jedi, c’est tout ; tu n’es pas encore prêt petit scarabée. Ok, va lire un manga dans la remise. Non je n’ai pas Star Wars en bd.

Rhô la vache ; là je prends un méchant coup de vieux, avec mes airs de vieux singe vert qui a tout compris. Je ferais mieux de me coiffer avec deux macarons sur la tête, comme princesse Leia, pour attirer le chaland…

J comme… JOYEUX NOEL

La magie de Noël

Quand vient l’hibernation du libraire parisien, c’est-à-dire l’été, on se prend à songer à nos hivers besogneux. l’esprit de contradiction donc. Evidemment, au mois de janvier, on est en plein syndrome post traumatique voire en dépression post partum, et formuler ne serait-ce que la première syllabe de « Joyeux Noël » provoque l’apparition de tics ou de convulsions. En même temps ce n’est jamais arrivé que quelqu’un me souhaite un « Joyeux Noël » au mois de janvier, les gens ont un calendrier. Ou ils savent ce qu’ils risquent.

Ah mais franchement, ces libraires qui se plaignent d’avoir des clients. La prochaine fois ils se plaindront de ne pas en avoir assez.
Pour sûr, ça viendra.

Pour faire dans la litote, à Noël, on ne s’ennuie pas. Les réserves débordent comme les chutes du Niagara, littéralement : on a failli perdre l’une des nôtres lors d’un glissement de cartons dans la réserve. Les piles sont si hautes et si astucieusement établies qu’on se croirait à New York. Et la vitrine tente d’allier réjouissances et bon goût. On a aussi fait des provisions de scotch, de pochettes et papiers cadeau comme si c’était comestible ou en voie d’extinction, et on s’échauffe les poignets pour emballer au plus vite, et les cordes vocales, en espérant tenir sur la longueur les enthousiastes discours prescripteurs qui nous caractérisent.

Et la suite, vous connaissez : une densité humaine dans les zones commerciales qui va crescendo, des biceps qui sont sollicités plus que de raison pour porter des sacs de courses obèses, et une tension de plus en plus palpable à mesure que la deadline approche. Le libraire relève vaillamment les défis, trouve de quoi satisfaire des parentèles inconnues (« Je cherche un cadeau pour l’oncle de mon mari ; je ne le connais pas très bien, je ne l’ai rencontré qu’à l’occasion de notre mariage il y a 8 ans. Il aime la pêche à la ligne et la moto. Vous auriez un livre qui conviendrait ? »), réussit à emballer un livre de mandala qui mesure 80 cm de haut, ou le livre de Tavernier qui fait 12 kg.

Rien ne me serre plus le cœur que ces clients qui, tels de vieux cowboys poussant la porte du saloon avec difficulté, s’échouent sur le comptoir et implore votre aide, racontant comment leur ruée vers l’or s’est transformé en traversée du désert. Si je pouvais, je dégainerais mon meilleur whisky et leur offrirais un remontant, et double ration d’avoine pour la monture. En attendant d’avoir la licence IV, je me contente de leur verser quelques conseils du cru. Ces orpailleurs désespérés du 24 décembre ont d’ailleurs l’indulgence de ne pas trop chipoter et de prendre ce qu’ils trouvent, voire même de s’emparer avec reconnaissance de ce livre qui s’ennuyait ferme dans son coin sous la table depuis quelques années : même La Cuisine des rugbymen trouva preneur.
Et comme chaque année ils quittent le saloon, non la librairie, en promettant que l’année prochaine on ne les reprendra plus, qu’ils feront une liste, s’y mettront dès le mois de novembre. D’ailleurs vous pourriez commencer dès maintenant, parce que là il n’y a personne au comptoir.