I comme

I comme… INVENTAIRE

Je scanne, donc je suis.

Et les shadoks scannaient, scannaient… Tables et étagères, réserve et vitrine, présentoirs et lutrins, durant des heures entières, tout ce qu’ils trouvaient, ils le scannaient. Concentrés, unis dans l’effort, rien de ce qui portait un code-barres ne leur échappait. Parfois, il leur arrivait même de se scanner entre eux. Mais tandis qu’ils scannaient, jamais ils ne se demandaient la raison pour laquelle ils scannaient.

Cela dit, les shadoks avaient bien des excuses, car il est nécessaire de mettre son cerveau en veilleuse pour parvenir à scanner une rangée entière de bouquins sans se tromper. Et le jour de l’inventaire, ce n’est justement pas le jour de se tromper. Quand on scanne des livres, autant scanner juste. J’imagine que c’est la même chose pour les boîtes de petits pois, sauf que je n’ai jamais scanné de petits pois, et étant donné les implications comptabilistico-philosophiques de la question que je m’apprête à soulever ici, je ne veux parler que de choses que je connais. Je dois être inattaquable, car je connais bien des comptables, bien des inventoristes qui après lecture de ce billet n’auront d’autre priorité que celle de m’étriper. Mon temps est compté et il me reste encore à convaincre un monde incrédule qu’une vie sans inventaire est possible. Sacré boulot, donc revenons sans perdre de temps à nos shadoks.

Lundi 29 mars dès potron-minet, les shadoks de garde et ceux mobilisés pour l’occasion – trois personnes en tout – attendaient comme ils le font chaque dernier lundi de mars depuis 5 ans l’arrivée du Grand Shadok délégué par Inventaires Service pour nous guider dans l’accomplissement de la Cérémonie Annuelle du Grand Inventaire. Ils attendaient sans nervosité excessive, ils attendaient sereins, conscients de l’inéluctabilité de LA tâche à accomplir. Car si le soleil et la mort ne peuvent se regarder en face, l’inventaire si. Et les yeux grands ouverts encore. Et même que 8h30 ça fait un peu tôt. Surtout un lundi.

Puis IL est arrivé. Il a posé sur chaque meuble, sur la plus modeste étagère, sur le présentoir poussiéreux oublié de tous un regard bienveillant puis la petite vignette qu’il faudra elle aussi scanner et inventorier. IL nous a remis nos instruments, après que nous eûmes prononcé notre serment et répété les mantras d’usage. Cette année, j’ai eu droit à une épée pour gaucher, ce qui en fait n’est pas tellement plus pratique mais comme il n’y avait qu’un exemplaire il m’a semblé qu’en ma qualité de chef des shadoks ce sceptre me revenait de droit. Personne n’a d’ailleurs osé me le disputer. Le fait que je sois le seul gaucher est aussi une explication possible.

Le sens de la Cérémonie Annuelle du Grand Inventaire (C.A.G.I) se perd dans la nuit des temps. On s’accorde à penser qu’elle est consubstantielle à l’obligatoire Tenue de Comptabilité Générale, cette douce contrainte qui s’impose à toute entreprise, de la plus modeste officine à la World Company. Sans doute, à l’époque pas si reculée où la gestion des stocks se faisait au crayon HB ou à la pointe Bic, faire annuellement un point précis du stock présentait-il un intérêt. Aujourd’hui, il me faut entre 1minute et une minute quinze pour avoir un état précis de mon stock, fournisseur par fournisseur, avec valeur d’achat, âge de l’éditeur et tout plein d’informations chiffrées suffisamment croustillantes pour provoquer une érection chez le plus blasé des comptables. Mais il faut plus de sept heures à 3 shadoks pour recompter manuellement ce même stock le jour de l’inventaire. Coût de l’opération : 900 euros au prestataire de services plus une journée de chiffre d’Affaires foutue plus 24 heures de salaire de libraire. Un coût réel qui va donc taper peu ou prou dans les 1500 euros.

Mais là où l’opération atteint toute sa dimension shadokienne, c’est quand on met en regard la somme d’informations obtenues. En fait, elle est nulle. Ouais, il y a la fameuse démarque inconnue (en gros, la fauche plus les erreurs d’entrée et de sorties de stocks, nos petites bavures informatiques). Sauf que vous imaginez bien que quand on voit qu’un stock est faux, on n’attend pas l’inventaire suivant pour le corriger. En gros, le jour de l’inventaire, on ne trouve que les erreurs qu’on avait pas nous même remarquées. Soit une vingtaine. Pour 1500 euros. Le coût de la recherche de l’erreur (1500 / 20 = 75 euros) surpasse le montant de l’erreur elle-même. Sinon, le résultat des courses est à peu près ce qu’on s’attendait à trouver. Et qu’on aurait pu trouver au bout de cette fameuse minute quinze. On aurait ainsi économisé 1500 euros et trois dures journées de labeur shadokien.

Je pose donc la question : à l’heure où la gestion de la moindre boutique est entièrement informatisée, qu’est ce qui pousse dans tout l’hexagone et sans doute au-delà, des êtres humains apparemment doués de raison à se conduire comme des troupeaux de shadoks, Hein, pourquoi ? Je repense en fait à ce fameux test dont j’ai oublié le nom et qui faisait l’objet il y a deux ou trois semaines d’une émission en prime time à la télé. La morale reste la même : il faut faire gaffe aux experts, qui trouveront toujours d’excellentes raisons pour justifier leur propre existence.

Je n’ai absolument rien contre les comptables, ni contre les sociétés d’inventaire d’ailleurs. Il se trouve juste que dans le cas des Buveurs d’Encre, j’ai l’impression qu’on pourrait clore l’exercice fiscal sur une note plus festive et moins coûteuse. Alors c’est décidé, on vient de faire notre dernier inventaire « physique ».

L’année prochaine, j’appuierai simplement sur un bouton et avec les sous économisés, on boira un coup à votre santé.

I comme… INSOLITE



« Bonjour, c’est tout ce que vous avez sur le football ? »

Je vais vous faire une confidence – et j’espère que vous ne le prendrez pas mal – mais vous êtes terriblement prévisibles. La plupart d’entre vous rentrent dans la librairie pour – devinez quoi ? – acheter ou commander un livre. Vous parlez d’une originalité… Heureusement, il nous arrive parfois de voir débouler un zozo qui bouscule notre routine et nous fait entrer dans la quatrième dimension, suscite des interrogations d’ordre métaphysique ou, à tout le moins, nous fait passer un moment de franche rigolade. Lunaires, décalées ou franchement dingos, voici un florilège de visites assez insolites reçues au cours de ces quatre premières années.

Inoffensif (enfin, on espère), l’allumé fou comme un lapin. Il se pointe un soir peu avant la fermeture, inspecte longuement les rayons sans trouver, manifestement, ce qu’il cherche. En désespoir de cause, il se tourne vers moi et très poliment demande « Avez-vous un livre sur les immortels ? Car voyez-vous, je suis moi-même immortel et je cherche un livre sur les immortels » Précision utile car il a bien conscience de s’adresser à un pauvre Moldu de libraire. Lequel lui avoue que non, il n’a malheureusement aucun bouquin traitant du sujet. C’est regrettable, mais c’est comme cela. « Alors, où puis-je trouver ? s’enquiert l’Immortel. J’ai fait toutes les librairies de Paris sans trouver et je suis assez pressé ». Renonçant à savoir ce qui pouvait revêtir un tel caractère d’urgence pour quelqu’un qui par définition dispose de pas mal de temps, je lui conseille de se rendre au Virgin Barbès, qui dispose du meilleur rayon consacré à la question, tous les Immortels vous le diront. Mes conseils lui auront-ils été utiles ? J’en doute, car aux dernières nouvelles, notre surhomme poursuit sa quête. Il a récemment été vu à « Pensées Classées », la librairie que tient François Morice du côté de la Bastille.

Dans un autre genre, mais distrayant aussi, l’artiste maudit qui nous inflige un happening surprise un après-midi où la librairie est bondée, ce devait être un mercredi. A part son aspect un peu miteux, qui n’est pas sans rappeler celui du milliardaire Carreidas dans Vol 714 pour Sydney, l’homme dans un premier temps, ne se distingue en rien. Au bout d’un moment pourtant, je perçois les regards inquiets/interrogatifs des jeunes mamans présentes en nombre et j’en comprends la cause. L’homme est en train de scotcher sur les meubles, mais aussi sur les vêtements des clientes de petits post-it jaunes sur lesquels il a préalablement gribouillé au marqueur des signes cabalistiques. Bien qu’intrigué, j’écourte la plaisanterie et reconduis le visiteur à la porte, ce qu’il accepte de bonne grâce. J’ai renoncé à trouver le sens caché de ce qui était porté sur les post-it, et j’ai fini par les balancer.

L’adepte du complot mondial est également un habitué des librairies ; s’il fréquente surtout les rayons ésotériques des grandes surfaces du livre, il lui arrive aussi de s’égarer dans les librairies de quartier. Témoin ce monsieur qui à une époque venait très régulièrement feuilleter nos livres avec assiduité, parfois pendant des heures, et sans jamais prononcer un mot. Si, une fois, juste avant de partir, il s’est tourné vers le comptoir et nous a apostrophé « Est-ce que vous savez que Jacques Brel a collaboré avec les allemands ? ». Puis il est sorti, en poussant de petits gloussements.

Plus inquiétant, l’homme qui vous balance tout de go « Salut, je n’ai que des numéros deux, alors je voudrais voir ce que vous avez en numéros un ». Malgré vos efforts, vous n’aurez pas droit à davantage d’explications. Juste cette demande, réitérée avec à chaque fois un peu plus d’insistance « Avez-vous des numéros un ? » L’homme était-il échappé de la série « Le prisonnier » ou juste saoul comme un cochon ? Le mystère demeure…

Enfin, le dernier pour la route, mon préféré car avec lui on n’est pas loin de Vidéogag. Vous vous souvenez peut-être qu’avant d’être une librairie, le local abritait l’agence SNCF. Ce qui nous a valu pendant pas mal de mois des commentaires inspirés du style « Ah bon, vous ne vendez plus de billets de train ? C’est dommage, c’était bien pratique ». (Alors qu’une librairie, cela ne sert à rien, c’est bien connu.) Habituellement, cela se passait dans la bonne humeur, car vous l’aurez noté, la nouvelle agence n’a pas migré très loin. Sauf que. A croire que certaines personnes ont du mal à accepter le changement. Car ce jour là, ça c’est passé comme cela…

– Bonjour Monsieur! (Monsieur, c’est moi)
– Bonjour Madame.
– Je voudrais un aller-retour pour Cannes.
– Désolé Madame, ce n’est plus une agence SNCF.
– Ah bon ?
– Non, madame.
– Mais je voudrais juste un billet de train.
– Je comprends, Madame, mais l’agence SNCF a déménagé, il faut aller avenue Bolivar, c’est juste à côté.
– Mais je ne veux pas aller à la gare, juste acheter un billet…
– Certes, mais même pour acheter un simple billet, il faut aller à l’agence. Je ne peux rien faire pour vous.
– C’est embêtant…
– Certes, mais ce n’est pas très loin.

La dame finit par comprendre, et c’est soulagé que je la vois tourner les talons. Au dernier moment, pourtant, elle se retourne vers moi et, tentant sa chance une ultime fois : « Tout de même, à votre avis, un Paris-Cannes A/R, ça coûte dans les combien ? »

Inutile de vous dire que ça, cela ne s’invente pas.