C COMME CADEAU



Plaisir d’offrir, joie de recevoir un livre. Ou pire.

Un nombre non négligeable d’entre vous rentre à la librairie avec la ferme intention de ressortir avec un livre dûment empaqueté dans un papier coloré ; Noël, anniversaires, fêtes des mères et des pères, un livre reste une excellente idée de cadeau, je suis bien d’accord avec vous, c’est chic et rarement bouchonné. Et pour saluer cette louable initiative, nous n’hésitons pas, lorsque vous passez à la caisse, à vous offrir à vous aussi un petit cadeau, puisque vraiment, vous l’avez mérité.

Ce n’est pas que je suis pingre, mais ces petits cadeaux ne me coûtent pas grand-chose ; d’ailleurs on s’en attribue l’initiative, mais il faut bien reconnaître que derrière tout cela, ce sont les éditeurs. Qui d’ailleurs font des pieds et des mains pour se faire remarquer ; et comme toute bonne idée, quand on finit par en faire trop, c’est le grand n’importe quoi. L’idée de base, c’est de mettre en valeur le fond d’un catalogue, proposer aux libraires de commander un certain nombre de titres du dit catalogue et de proposer une prime au client. Mais j’ai une dent, presque un dentier même, contre les marketteux du livre qui pondent opérations commerciales sur opérations commerciales avec cadeau bonux en prime. La bonne idée classique, c’est le 3 pour le prix de 2 ; si vous achetez deux livres, on vous en offre un gratuit. Vous êtes censé faire mouche, surtout quand c’est une nouvelle inédite, ou un classique qui fait toujours plaisir. Par contre, les lots de gratuits contiennent toujours un vilain petit canard, un bouquin qu’on a honte de proposer au client. Du coup il me reste dans un coin de la caisse bon nombre d’obscurs titres de pédopsy ou d’un roman mineur d’un auteur qu’on classerait déjà bien en seconde zone…

On vous distribue aussi allègrement carnets et stylos estampillés par l’un ou l’autre des éditeurs, qui encouragent ainsi les vocations d’écrivain. Et puis en début d’année on vous arrose de calendriers et autres agendas, qui permettent aux éditeurs de se rappeler à votre bon souvenir toute l’année. On a aussi eu des bougies, pour ceux qui aiment lire à l’ancienne, des badges à message (j’attends avec impatience le retour du pin’s). D’autres éditeurs visent leur lectorat féminin à coup de cabas, de trousses, de pochettes et autres sacs ; la fashion week de l’édition ne devrait pas tarder à pouvoir être organisée. A noter qu’un représentant s’est durablement attiré les foudres des filles de l’équipe en refusant de nous envoyer des pochettes trop mignonnes parce que nous ne faisions pas l’opération correspondante. Rappelons qu’à de nombreuses occasions nous recevons sans avoir rien demandé toutes ces merveilles venues d’Asie…

En été on s’est souvent retrouvé avec d’improbables objets promotionnels cherchant à attirer le chaland impatient de se jeter sur le sable chaud : nous avons pu lui offrir des tongs, des nattes de plage, des paréos, des pare-soleil. Il y avait même eu, il y a des années, le string léopard. Mais si ; c’était du second degré, hein, pour le Chat. Quelques suggestions pour étendre l’éventail : l’huile de monoï, la bouée canard, le bob (Gallimard, au lieu de Ricard ou Cochonou, ce serait follement classe) ou alors la paire de moufles ou le cache-oreille pour les vacances au ski. Et la grosse tendance de l’année, c’était le mug ; à quand la théière ? Rappelons aussi quelques réalisations de créatifs débridés : les opérations polars avec comme cadeau le tablier de cuisine/boucher/serial killer, ou le bac à glaçons avec glaçons en forme de tête de mort.

Notre malle aux trésors recèle aussi d’affiches ; une excellente idée, lorsqu’il s’agit d’auteurs de bandes dessinées ou d’albums jeunesse, mais néanmoins plus difficile à caser lorsqu’il s’agit de littérature. Difficile de trouver un mur prêt à revêtir le trombinoscope de la rentrée littéraire par exemple…

Pour les marmots, on peut se targuer de leur offrir des tas de broutilles extrêmement stimulantes : des barrettes, des bracelets, des autocollants, des magnets, des décalcomanies, des carnets d’énigmes, des porte-clés-lampe-torche… de quoi faire pâlir d’envie les créatifs de Pif Gadget donc.

Saluons aussi le phénomène de réciprocité ; on vous offre des cadeaux, mais vous nous en faites aussi, bande de généreux clients. Et vous penchez pour votre part pour les nourritures terrestres. Nous recevons régulièrement des chocolats et autres friandises, rapport à notre âme d’enfant ; je pense à une cliente qui doit nous soupçonner d’être hypoglycémiques et qui nous offre Rocher Suchard sur Bounty. Certains nous apporte des gâteaux (hum… la tarte aux fraises d’Océane), ou le goûter. Et, pour le moins original, on nous a aussi offert du pâté maison. Dur de garder la ligne dans ce métier.

Dernière offrande en date : un savon. Vous pourrez me serrer la main en toute sérénité désormais.