DES LIVRES À PARTAGER

On a beau passer sa vie le nez dans les livres, le flux des services de presse adressés par les éditeurs excède, de loin, nos capacités de lecture. Ainsi, certains ouvrages dignes d’intérêt nous échappent. Vous trouverez dans cette rubrique une présentation des livres qui attendent votre lecture. Nous vous les prêtons et, si vous les aimez, il n’appartient qu’à vous de faire partager votre enthousiasme en rédigeant une notice sur ce site. Vous pouvez retirer gratuitement les livres à partager à la librairie.

mille ans après la guerre – carine fernandez

L’avis d’Eliette M :

Le roman d’une vie qui prend sa source en Extremadure pendant la Guerre d’Espagne. Le vieux Miguel quitte sa maison près de Tolède avec son chien Ramon et revient à Montepalomas, son village natal. Des souvenirs de la guerre civile émergent : l’assassinat de son frère Mediodia par les franquistes et lui, Medianoche, emprisonné pendant des années dans les camps. Le retour au village, englouti par les eaux d’un barrage, permet à Medianoche de se libérer de son double.

Les escales – 17.90 euros

BAKHITA – Veronique olmi

L’avis d’Eliette : Bakhita, c’est l’histoire bouleversante d’une petite fille enlevée à l’âge de 7 ans au Darfour pour devenir esclave au Soudan. Séparée de sa jumelle, de sa mère de tendresse , Bakhita ne survivra que par le don de soi et sa capacité à se souvenir de son enfance.

Le récit suit les étapes de cette vie incroyable : l’esclavage au Soudan, l’arrivée en Italie avec le Consul, puis le procès retentissant  à Venise -qui la rend libre- l’entrée dans les ordres jusqu’à sa mort en 1947 à l’âge de 78 ans. Bakhita sera déclarée sainte en 2000 par le pape Jean-Paul II.

Albin Michel – 22.90 euros

mon étincelle – Ali Zamir

par Eliette M.

Un conte comorien raconté, au cours d’un voyage en avion, par une jeune fille, Etincelle, qui se trouve partagée entre deux amours. Ali Zamir fait vivre des personnages aux noms drôlatiques : Douceur, Efferalgan, Vitamine, Calcium… et raconte dans des récits parallèles aux titres évocateurs (« Ma douleur, ma passion » ; « Douleurs au creux de la vague ») les histoires de sa mère et de son père.

Le tripode – 19 euros

mes pas vont ailleurs – Jean-luc Coatalem

L’avis d’Eliette M : le beau récit d’un romancier qui met ses pas dans ceux d’un autre. Jean-Luc Coatalem, journaliste et écrivain-voyageur- et Victor Segalen, médecin, explorateur et écrivain ont des attaches communes (La Bretagne), des lieux (La Chine, la Polynésie, des sensibilités  qui se font écho.

Mes pas vont ailleurs n’est pas un récit linéaire mais une alternance de voix, d’étapes tel un cheminement sensible vers la connaissance de soi.

Stock – 19.50 euros

MONDE SANS OISEAUX – Karrin Serres

monde sans oiseauxPar Thomas L.

Qu’il est étrange, ce petit lac nordique : le village qui le borde voit ses maisons y glisser, les cochons y sont translucides, les histoires d’amour belles et morbides à la fois. Quant à son fond, c’est en fait une forêt de cercueils contenant les habitants dudit village.

Cependant pas d’oiseaux à l’horizon, tandis que la fille du pasteur, « Petite Boîte d’Os », découvre l’amour avec Joseph, un homme plus âgé à la réputation sulfureuse.Le récit, emprunt de poésie, hésite souvent, avec bonheur, entre rêverie et réalité, et brouille les pistes avec des évocations d’un naturalisme teinté de gothique.

C’est une petite musique de chevet plutôt envoûtante, parfois inquiétante, mais assez mélodieuse en fin de compte. Si ce n’est que ce conte scandinave laisse entrevoir, par ses zones d’ombre et sa violence latente, la fin d’un monde, ou tout du moins de certaines illusions.

Editions Stock – 12.50€

LE DERNIER SEIGNEUR DE MARSAD – Charif Majdalani

dernier seigneur par Michèle C.

Redécouvrir le bonheur de la lecture dès les premières phrases d’un livre où se croisent une saga familiale et des années de l’histoire du Liban, pays attachant mais déchiré par la guerre civile : cet ouvrage, écrit directement en français par un écrivain talentueux, rend heureux en dépit des événements dramatiques qu’il décrit.

Pourquoi le jeune Hamid, garçon brillant et bras droit du chef d’entreprise chrétien Chakib Khattar qui le traite comme un fils, se voit-il empêcher aussi brutalement d’épouser Simone, sa fille préférée, dont il est amoureux ? N’y a-t-il que préjugés et rejet d’une classe sociale qui se veut supérieure ? Même clandestinement les jeunes gens ne pourront se marier et la famille Khattar se délitera, en dépit des tentatives du patriarche pour préserver les biens et son statut. Ses enfants avaient construit leur vie sur son aisance et son pouvoir, ils le délaissent. Le quartier de Marsad, à Beyrouth, sera progressivement détruit, au fil de violences et d’exactions, mais jusqu’au bout Chakib voudra résister en restant fidèle à ses propres valeurs. Saura-t-on qui est finalement Hamid ?

La culture qui nourrit ce pays se dévoile sous la plume magnifique de Charif Majdalani, qui parvient aussi à faire apparaître l’humanité de ses personnages traversant ces années chaotiques, chargées de mutations.

Le Seuil – 19 euros

UNE MATIERE INFLAMMABLE – Marc Weitzmann

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Par Emmanuelle W

Franck est un petit garçon né dans les années soixante. Il grandit dans une famille d’intellectuels juifs français de gauche ayant survécu à la Shoah. Si lui et ses parents habitent en province, les autres membres de la famille vivent à Paris. Franck grandit et se construit entre sa vie de province, terne à ses yeux, et la capitale- « ville lumière »- où habite son grand-père, qui le fascine.

Au travers de Franck, ce roman aborde la construction de l’identité. Comment se forge-t-on sa personnalité ? Que prend-on, que rejette –t-on des modèles qui nous sont proposés ? Une fois adulte, à quelles compromissions sommes nous prêts pour vivre ? En toile de fond de ce récit passent l’histoire du journal L’Express ainsi que celle, récente, du parti socialiste et de ses affaires.

Ce roman est bien écrit, on y rentre plutôt facilement mais il est parfois un peu nombriliste et parisiano-centré.

MANUEL EL NEGRO – David Fauquemberg

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par Pascal J.


Le très beau livre de David Fauquemberg, « Manuel El Negro », est l’histoire d’un Gitan, ce qui veut dire Homme dans la langue rom, un Gitan, donc, qui vit et qui meurt pour le flamenco. C’est l’histoire d’un chanteur génial, racontée par le guitariste qui l’aura accompagné avec admiration toute sa vie et sera resté dans l’ombre, à l’arrière de la scène, toute sa vie. C’est aussi l’histoire de deux vies fracassées sur l’autel du flamenco, cet art de vivre et de mourir dans l’Andalousie des années 60.

Au delà de ces deux portraits, et aussi tant d’autres de héros du flamenco, la richesse de ce livre magnifique que l’on ne peut quitter avant d’avoir tourné la dernière page et d’avoir sombré avec les deux personnages principaux, réside dans le bonheur avec lequel l’auteur entremêle plusieurs thématiques puissantes : l’histoire du flamenco, ses héros et son peuple, depuis la pureté des nuits de musique dans les arrière-cours des faubourgs jusque à son abâtardissement dans la word music ; les rapports ambigus entre un génie qui détient la grâce de naissance et un artisan qui doit travailler jour après jour, l’ascension et la chute d’un artiste, la mise en parallèle de ces musiques qui, de part le monde, expriment la douleur d’un peuple et son génie tel le blues américain ou le tango argentin.

Ces thèmes sont mises en fusion par l’écriture de David Fauquemberg, une écriture qui devient chant flamenco en elle-même – on ne peut s’empêcher de marquer le rythme en lisant. Une écriture fine et simple qui emporte le lecteur vers la mort et qui porte en elle, au delà du flamenco, comme un brin de cette culture gitane, souvent ignorée ou méprisée.

Fayard – 20 euros

L’INVENTION DES FRANCAIS – Jean-François Kahn

KAHN Eminent spécialiste de la variété française, Jean-François Kahn connaît bien et est capable d’entonner la scie célèbre sur le lycée Papa, le lycée Papa, le lycée Papillon. Il y ferait en tous les cas merveille pour y enseigner l’histoire, plus particulièrement une page méconnue, pour ne pas dire totalement gommée, de notre passé, l’époque où notre pays n’était pas encore la France, mais la Gaule, indépendante puis romaine.

C’est à celle-ci qu’il consacre son nouveau livre*. Les nostalgiques du Lavisse et du Mallet-Isaac en seront pour leurs frais tout comme les lecteurs impénitents d’Uderzo et Goscinny. Car notre barde taille des croupières aux visions très différentes que les uns et les autres nous donnaient de nos lointains ancêtres. Ils n’étaient pas plus de « bons sauvages », un tantinet indisciplinés, que d’irréductibles « casseurs » de Romains, vivant une sorte d’âge d’or dans un village totalement coupé de l’extérieur. La preuve, ils eurent leur mai 68 qui ravale au rang de simple chahut estudiantin mai 1968. A en croire Jean-François Kahn, ils furent les auteurs et les acteurs de la première insurrection antitotalitaire. C’est depuis Lugdunum ( Lyon) qu’ils appelèrent à la révolte contre un abominable tyran, Néron, lequel avait, pour eux, le grand tort d’être par trop oriental, levantin d’esprit et de manières, et pas assez romain comme eux l’étaient… Le récit que donne de cette insurrection Jean-François Kahn nous console allègrement des heures jadis passées à traduire péniblement la Vie des Douze Césars de Suétone, chroniqueur constipé et morose.

C’est une fresque allègre et érudite qui doit plus à Rabelais qu’à Tite Live ou Tacite. Kahn se mue en historien, passionné et passionnant, de cette révolte, quitte à sacrifier parfois à son penchant pour des calembours dignes de l’Almanach Vermot. Revendiquant l’anachronisme ou ne le tenant pas, à juste titre, comme une faute, il établit de salubres parallèles avec le présent. Il y avait déjà une Gaule d’en haut et une Gaule d’en bas, tout comme l’on se plaignait déjà, du côté du Capitole, de l’invasion étrangère, à savoir ces êtres étranges, autrefois vêtus de braies, qui prétendaient désormais porter la toge et siéger au Sénat parmi les Pères conscrits. Rome avait son « malaise des banlieues » et peinait à intégrer les peuples passés sous son joug. Des peuples dont la soumission était la conséquence de leurs divisions et de leur incapacité absolue à s’unir face au rouleau compresseur romain et à ses multiples séductions. Des peuples au demeurant plongés dans l’idiotie et l’obscurantisme par les Druides, les intellectuels germanopratins de l’époque, rétifs à toute popularisation de la culture. Ce qui nous vaut quelques développements inattendus sur les conséquences, fructueuses et positives, de la rencontre, à Marseille, alors Phocée puis Massalia, entre Gaulois et Grecs. Marseille était déjà et à plus juste titre capitale européenne de la culture.

Ayant tout lu, Jean-François Kahn réécrit aussi le De Bello gallico de Jules César, et nous donne une version très personnelle de la carrière de Vercingetorix et de ses épigones, défenseurs d’une « indépendance gauloise » aux contours pour le moins flous. On ne résume pas un tel livre, on se plonge dedans, on le savoure comme une cruche de vin de la Narbonnaise ou une coupe d’hydromel. Ivresse assurée sans crainte d’une gueule de bois matutinale, tout juste une irritation des méninges contre ce que nos bons maîtres omirent de nous raconter.

éditions Fayard – 23 euros

critique par Pätrick Girard