DES LIVRES À PARTAGER

On a beau passer sa vie le nez dans les livres, le flux des services de presse adressés par les éditeurs excède, de loin, nos capacités de lecture. Ainsi, certains ouvrages dignes d’intérêt nous échappent. Vous trouverez dans cette rubrique une présentation des livres qui attendent votre lecture. Nous vous les prêtons et, si vous les aimez, il n’appartient qu’à vous de faire partager votre enthousiasme en rédigeant une notice sur ce site. Vous pouvez retirer gratuitement les livres à partager à la librairie.

MONDE SANS OISEAUX – Karrin Serres

monde sans oiseauxPar Thomas L.

Qu’il est étrange, ce petit lac nordique : le village qui le borde voit ses maisons y glisser, les cochons y sont translucides, les histoires d’amour belles et morbides à la fois. Quant à son fond, c’est en fait une forêt de cercueils contenant les habitants dudit village.

Cependant pas d’oiseaux à l’horizon, tandis que la fille du pasteur, « Petite Boîte d’Os », découvre l’amour avec Joseph, un homme plus âgé à la réputation sulfureuse.Le récit, emprunt de poésie, hésite souvent, avec bonheur, entre rêverie et réalité, et brouille les pistes avec des évocations d’un naturalisme teinté de gothique.

C’est une petite musique de chevet plutôt envoûtante, parfois inquiétante, mais assez mélodieuse en fin de compte. Si ce n’est que ce conte scandinave laisse entrevoir, par ses zones d’ombre et sa violence latente, la fin d’un monde, ou tout du moins de certaines illusions.

Editions Stock – 12.50€

LE DERNIER SEIGNEUR DE MARSAD – Charif Majdalani

dernier seigneur par Michèle C.

Redécouvrir le bonheur de la lecture dès les premières phrases d’un livre où se croisent une saga familiale et des années de l’histoire du Liban, pays attachant mais déchiré par la guerre civile : cet ouvrage, écrit directement en français par un écrivain talentueux, rend heureux en dépit des événements dramatiques qu’il décrit.

Pourquoi le jeune Hamid, garçon brillant et bras droit du chef d’entreprise chrétien Chakib Khattar qui le traite comme un fils, se voit-il empêcher aussi brutalement d’épouser Simone, sa fille préférée, dont il est amoureux ? N’y a-t-il que préjugés et rejet d’une classe sociale qui se veut supérieure ? Même clandestinement les jeunes gens ne pourront se marier et la famille Khattar se délitera, en dépit des tentatives du patriarche pour préserver les biens et son statut. Ses enfants avaient construit leur vie sur son aisance et son pouvoir, ils le délaissent. Le quartier de Marsad, à Beyrouth, sera progressivement détruit, au fil de violences et d’exactions, mais jusqu’au bout Chakib voudra résister en restant fidèle à ses propres valeurs. Saura-t-on qui est finalement Hamid ?

La culture qui nourrit ce pays se dévoile sous la plume magnifique de Charif Majdalani, qui parvient aussi à faire apparaître l’humanité de ses personnages traversant ces années chaotiques, chargées de mutations.

Le Seuil – 19 euros

UNE MATIERE INFLAMMABLE – Marc Weitzmann

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Par Emmanuelle W

Franck est un petit garçon né dans les années soixante. Il grandit dans une famille d’intellectuels juifs français de gauche ayant survécu à la Shoah. Si lui et ses parents habitent en province, les autres membres de la famille vivent à Paris. Franck grandit et se construit entre sa vie de province, terne à ses yeux, et la capitale- « ville lumière »- où habite son grand-père, qui le fascine.

Au travers de Franck, ce roman aborde la construction de l’identité. Comment se forge-t-on sa personnalité ? Que prend-on, que rejette –t-on des modèles qui nous sont proposés ? Une fois adulte, à quelles compromissions sommes nous prêts pour vivre ? En toile de fond de ce récit passent l’histoire du journal L’Express ainsi que celle, récente, du parti socialiste et de ses affaires.

Ce roman est bien écrit, on y rentre plutôt facilement mais il est parfois un peu nombriliste et parisiano-centré.

MANUEL EL NEGRO – David Fauquemberg

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par Pascal J.


Le très beau livre de David Fauquemberg, « Manuel El Negro », est l’histoire d’un Gitan, ce qui veut dire Homme dans la langue rom, un Gitan, donc, qui vit et qui meurt pour le flamenco. C’est l’histoire d’un chanteur génial, racontée par le guitariste qui l’aura accompagné avec admiration toute sa vie et sera resté dans l’ombre, à l’arrière de la scène, toute sa vie. C’est aussi l’histoire de deux vies fracassées sur l’autel du flamenco, cet art de vivre et de mourir dans l’Andalousie des années 60.

Au delà de ces deux portraits, et aussi tant d’autres de héros du flamenco, la richesse de ce livre magnifique que l’on ne peut quitter avant d’avoir tourné la dernière page et d’avoir sombré avec les deux personnages principaux, réside dans le bonheur avec lequel l’auteur entremêle plusieurs thématiques puissantes : l’histoire du flamenco, ses héros et son peuple, depuis la pureté des nuits de musique dans les arrière-cours des faubourgs jusque à son abâtardissement dans la word music ; les rapports ambigus entre un génie qui détient la grâce de naissance et un artisan qui doit travailler jour après jour, l’ascension et la chute d’un artiste, la mise en parallèle de ces musiques qui, de part le monde, expriment la douleur d’un peuple et son génie tel le blues américain ou le tango argentin.

Ces thèmes sont mises en fusion par l’écriture de David Fauquemberg, une écriture qui devient chant flamenco en elle-même – on ne peut s’empêcher de marquer le rythme en lisant. Une écriture fine et simple qui emporte le lecteur vers la mort et qui porte en elle, au delà du flamenco, comme un brin de cette culture gitane, souvent ignorée ou méprisée.

Fayard – 20 euros

L’INVENTION DES FRANCAIS – Jean-François Kahn

KAHN Eminent spécialiste de la variété française, Jean-François Kahn connaît bien et est capable d’entonner la scie célèbre sur le lycée Papa, le lycée Papa, le lycée Papillon. Il y ferait en tous les cas merveille pour y enseigner l’histoire, plus particulièrement une page méconnue, pour ne pas dire totalement gommée, de notre passé, l’époque où notre pays n’était pas encore la France, mais la Gaule, indépendante puis romaine.

C’est à celle-ci qu’il consacre son nouveau livre*. Les nostalgiques du Lavisse et du Mallet-Isaac en seront pour leurs frais tout comme les lecteurs impénitents d’Uderzo et Goscinny. Car notre barde taille des croupières aux visions très différentes que les uns et les autres nous donnaient de nos lointains ancêtres. Ils n’étaient pas plus de « bons sauvages », un tantinet indisciplinés, que d’irréductibles « casseurs » de Romains, vivant une sorte d’âge d’or dans un village totalement coupé de l’extérieur. La preuve, ils eurent leur mai 68 qui ravale au rang de simple chahut estudiantin mai 1968. A en croire Jean-François Kahn, ils furent les auteurs et les acteurs de la première insurrection antitotalitaire. C’est depuis Lugdunum ( Lyon) qu’ils appelèrent à la révolte contre un abominable tyran, Néron, lequel avait, pour eux, le grand tort d’être par trop oriental, levantin d’esprit et de manières, et pas assez romain comme eux l’étaient… Le récit que donne de cette insurrection Jean-François Kahn nous console allègrement des heures jadis passées à traduire péniblement la Vie des Douze Césars de Suétone, chroniqueur constipé et morose.

C’est une fresque allègre et érudite qui doit plus à Rabelais qu’à Tite Live ou Tacite. Kahn se mue en historien, passionné et passionnant, de cette révolte, quitte à sacrifier parfois à son penchant pour des calembours dignes de l’Almanach Vermot. Revendiquant l’anachronisme ou ne le tenant pas, à juste titre, comme une faute, il établit de salubres parallèles avec le présent. Il y avait déjà une Gaule d’en haut et une Gaule d’en bas, tout comme l’on se plaignait déjà, du côté du Capitole, de l’invasion étrangère, à savoir ces êtres étranges, autrefois vêtus de braies, qui prétendaient désormais porter la toge et siéger au Sénat parmi les Pères conscrits. Rome avait son « malaise des banlieues » et peinait à intégrer les peuples passés sous son joug. Des peuples dont la soumission était la conséquence de leurs divisions et de leur incapacité absolue à s’unir face au rouleau compresseur romain et à ses multiples séductions. Des peuples au demeurant plongés dans l’idiotie et l’obscurantisme par les Druides, les intellectuels germanopratins de l’époque, rétifs à toute popularisation de la culture. Ce qui nous vaut quelques développements inattendus sur les conséquences, fructueuses et positives, de la rencontre, à Marseille, alors Phocée puis Massalia, entre Gaulois et Grecs. Marseille était déjà et à plus juste titre capitale européenne de la culture.

Ayant tout lu, Jean-François Kahn réécrit aussi le De Bello gallico de Jules César, et nous donne une version très personnelle de la carrière de Vercingetorix et de ses épigones, défenseurs d’une « indépendance gauloise » aux contours pour le moins flous. On ne résume pas un tel livre, on se plonge dedans, on le savoure comme une cruche de vin de la Narbonnaise ou une coupe d’hydromel. Ivresse assurée sans crainte d’une gueule de bois matutinale, tout juste une irritation des méninges contre ce que nos bons maîtres omirent de nous raconter.

éditions Fayard – 23 euros

critique par Pätrick Girard

JOUR DE POUVOIR – Bruno Le Maire

lemaire Bruno Le Maire manie la langue de Shakespeare comme s’il sortait d’Oxford et n’ignore rien des subtilités de la littérature allemande qu’il lit dans le texte. C’est à croire que, lors d’une curieuse Pentecôte célébrée à l’usage exclusif des dirigeants UMP, il reçut le don divin des langues. C’est sa manière à lui de souligner l’injustice dont il fut la victime lorsqu’à l’occasion d’un remaniement ministériel, Nicolas Sarkozy et François Fillon, reniant leurs promesses, lui préférèrent François Baroin, totalement imperméable aux langues étrangères, pour occuper le fauteuil de ministre des Finances alors que son trilinguisme l’y destinait naturellement. Maniaque de l’excellence, il ne lui faut rien moins qu’un livre publié dans la célèbre collection blanche de Gallimard pour assouvir sa vengeance et noyer dans l’encre son amertume.

Le lecteur aurait tort de s’en plaindre. Jours de pouvoir est un olni, un objet non littéraire non identifié, à la fois saga de l’exercice du pouvoir et réflexion aigre douce sur la dure réalité de la mondialisation de l’économie. On est loin des Mémoires jadis publiées par d’autres ex-ministres de l’Agriculture ;, d’Edgar Pisani à François Guillaume, éloges indigestes de la ruralité et hommages empesés aux deux mamelles de la France, le labourage et le pâturage. Les adeptes du retour à la terre en seront pour leurs frais, Bruno Le Maire nous livre une version très moderne des Bucoliques, débarrassée de toute approche passéiste. S’il parle de l’agriculture française et des innombrables défis qu’elle doit relever, c’est presque par accident, parce qu’il ne peut mécaniquement s’empêcher de le faire puisqu’il connaît bien ce dossier. Mais c’est un aimable prétexte pour se livrer à une réflexion plus vaste sur la comédie du pouvoir et en démonter les cruels mécanismes.

N’excluant nullement de revenir aux affaires, Bruno Le Maire se montre prudent. Il n’égratigne que les has been dont il n’aura plus à croiser la route, Nicolas Sarkozy, François Fillon ou François Baroin. Il épargne ses autres collègues, en particulier Alain Juppé, et son mentor, Dominique de Villepin,très à l’aise dans ses fonctions de sommelier lors de leurs déjeuners de travail. Ses coups de griffe les plus méchants, il les réserve à certains de ses pairs étrangers ; notamment les ministres indien et argentin de l’Agriculture qu’il dépeint comme de doux Silènes vouant un culte assidu au fruit de la vigne.

Avec un réel talent, Bruno Le Maire nous fait découvrir les coulisses de Bruxelles et du G 20 ainsi que les officines où l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy concocte la réélection nullement assurée de l’hôte de l’Elysée. On se croirait en plein cœur des Rougon-Macquart. Après La Terre, voici La Débacle, toutes deux observées cum grano salis. Ce n’est pas méchant, c’est cruel en diable, cyniquement désabusé et cela en dit plus long sur la politique et le politique que bien des études savantes.

Le résultat est de telle qualité qu’on en vient, sans préasger de ses propres opinions, à souhaiter le retour au pouvoir de Bruno Le Maire, pour qu’il donne une suite à ce livre. A condition qu’il soit nommé au quai d’Orsay ou rue Valois car il y a du Chateaubriand et du Malraux chez cet homme. Voilà qui est rassurant. Les ministres ne sont pas totalement inutiles…

Gallimard – 22,50 euros

par Patrick Girard

LA DEESSE DES PETITES VICTOIRES – Yannick Grannec

deesse petites victoiresL’avis de Marie-Claude : Un premier roman réussi.

Adèle Gödel décide de raconter à Anne Roth, la jeune documentaliste chargée de récupérer les notes et les archives laissées par le chercheur ses souvenirs à côté de cette sommité des mathématiques, sa vie dans la Vienne des années 30 jusqu’au moment où après l’Anschluss de 1938, l’Autriche tombe dans le giron de l’Allemagne nazie. Kurt Gödel et sa femme Adèle partent en 1940 se réfugier aux Etats-Unis, via le Transsibérien et la traversée du Pacifique. Ils s’installent à Princeton, où Gödel intègre l’Institute for Advanced Study. La vie à Princeton n’a rien à voir avec la vie flamboyante de Vienne.
L’auteure nous fait alors vivre le quotidien des grands savants autrichiens réfugiés aux USA ; nous prenons le thé avec Albert Einstein, et suivons les discussions animées autour d’un repas regroupant aussi les couples Oppenheimer, Morgenstern. Nous écoutons leurs nombreuses interrogations sur les conséquences de leurs découvertes, leurs commentaires sur la guerre, les recherches nucléaires, l’affaire Rosenberg, le Maccarthysme….
L’auteure réussit à travers un discours à deux voix féminines, celle de la vieille dame qui a traversé le XXème siècle et celle de la jeune femme qui représente le nouveau monde et les temps modernes à brosser une fiction, mais aussi la biographie du savant et un récit historique mêlant les époques avec gravité et humour. Adèle Gödel est dépeinte comme un sacré personnage, bien attachante ; et la jeune Anna éveille toutes nos sympathies. Tout cela fait que, malgré une petite longueur, on se laisse porter par l’histoire et l’on veut, jusqu’ à la fin savoir ce que deviennent les principaux protagonistes.
Un premier livre bien réussi.

PS : Si vous voulez savoir comment évoqué le théorème de l’incomplétude sachez que Gödel a essentiellement bâti « une formule qui énonce qu’elle n’est pas démontrable » dans un système formel donné. Si cette formule était démontrable, cela signifierait que l’on pourrait démontrer « qu’elle n’est pas démontrable », d’où la contradiction. Donc cette formule n’est pas démontrable.
Bonne lecture !

Editions Anne Carriere – 22€

ILS DESERTENT – Thierry Beinstingel

ils desertentL’avis de Thomas : L’une arrive, l’autre doit partir ; c’est le pitch court. Plus en détails ? Elle : diplômée d’une école de commerce, un premier boulot pourri dans une enseigne d’articles de sport, la chance de sa vie dans une nouvelle boîte, directrice commerciale avec un salaire qui suit. Lui : le vieux, l’ancêtre, le premier VRP de la boîte dont il est cofondateur, les illusions parties depuis longtemps, si ce n’est une passion pour Rimbaud. Le deal : elle doit le virer, et vite, pour faire ses preuves et surtout, le sale boulot à la place des lâches.
Le situation réelle : deux solitudes qui s’affrontent. Elle : seule, un père décédé, une mère peu aimante, une sœur dont elle peine à se rapprocher. Lui : sa voiture pour maison, sa femme envolée, un fils qu’il voit peu. Elle peut tout gagner (socialement parlant) en le flinguant. Lui n’a plus grand-chose à perdre, si ce n’est quelques principes et son instinct vital.

Thierry Beinstingel nous met le dilemme entre les mains avec Ils Désertent, et appuie gentiment là où ça fait mal : malaise économique, malaise existentiel, malaise d’une société. L’écriture est serrée, précise, sans fioritures, ancrée dans le réel. Un joli roman, qui devrait faire – quand même – un peu parler de lui à côté des gros calibres de la rentrée.

Fayard – 19 €

APPATS VIVANTS – Fabio Genovesi

appat vivantsL’avis d’Eliette : Dans une petite ville d’Italie du Nord, Muglione près de Pise, Fabio Genovesi nous fait vivre des personnages attachants avec beaucoup d’ironie et de tendresse. Nous partageons le quotidien et les réflexions de Fiorenzo, jeune de 19 ans chanteur dans un groupe de métal, de son père, propriétaire d’un magasin de pêche et entraîneur d’un jeune prodige du vélo Rurko, de Stéfano son copain qui truque des photos sur internet, de Tiziana de retour au pays après ses brillantes études qui s’occupe de l’antenne Jeunes squattée par un groupe de retraités adeptes d’auto-défense.
Une lecture pleine de surprises au coeur de l’Italie d’aujourd’hui.

Editions Fayard – 22 €

L’HOMME QUI AIMAIT MA FEMME – Simonetta Greggio

homme aimait sa femmeL’avis de Jeanne : Alexandre et Yann sont frères. Ce sont deux jeunes hommes prometteurs engagés dans des études qui à coup sûr leur assureront un brillant avenir. Oui mais voilà, il y a les femmes et là rien n’est simple. Yann aime Maria qui aime Alexandre qui aime à sa façon Manon, Isobel, Elisabeth et tant d’autres… Alors que Yann est romantique et idéaliste. Alexandre le libertin traverse la vie avec nonchalance sans se soucier du mal qu’il peut faire. La vie emportera dans son tourbillon tous ces êtres qui vont s’aimer et se détester tour à tour les délestants peu à peu de leurs rêves et de leurs illusions.
Autour d’eux, gravite toute une génération d’intellectuels des années soixante qui s’invite dans la narration au gré des lectures et des rencontres des protagonistes. Ces figures donnent de la profondeur de champ au récit en le situant dans une histoire plus vaste, foisonnante et mouvementée.
Un récit bien mené qui entrecroise avec brio ces multiples existences et sait retracer avec finesse des parcours de vie à la fois ordinaires et singuliers.

Editions Stock – 20 €