Tous les articles par Benjamin

LE TRAQUET KURDE – JEAN ROLIN

Qu’y a-t’il de commun entre T. E. Lawrence, St. John Philby, W. Thesiger ou encore R. Meinertzhagen ? Plusieurs choses. Ils sont tout d’abord britanniques, ont vécu au début du XXe siècle marqué par l’impérialisme de leur pays. Ils sont aussi militaires et ont passé beaucoup de temps en Afrique et au Moyen-Orient. Mais surtout ils sont férus d’ornithologie. Fracasser des crânes et observer de petits oiseaux faisaient donc bon ménage à cette époque et il y avait même une course à l’observation et à « la cueillette » d’oiseaux rares.
Quelques décennies plus tard notre narrateur part sur les traces de ces hommes. Du musée de Tring dans le Hertfordshire où sont basées les collections ornithologiques du British Museum aux confins des montagnes irakiennes,

Mais aussi improbable et intéressant que soit ce duo militaro-aviaire, il n’est ici qu’un prétexte pour Jean Rolin et lui permet de dérouler une grande fresque du Moyen Orient. De l’installation du Royaume Ibn Saoud qui débouchera sur l’Arabie Saoudite actuelle, à la bataille rangée que se livrent kurdes, djihadistes et autres factions dans les montagnes du nord de l’Irak, il revient sur plus d’un siècle de turbulences dans cette région.

A la poursuite du Traquet kurde, espèce rare observée pour la première fois en France il y a quelques années, on se rend compte que cette migration ressemble à celle de beaucoup d’autres. Ou comment un petit oiseau devient le symbole d’un monde détraqué.

P.O.L. – 15€

JEU BLANC – RICHARD WAGAMESE

Aujourd’hui, un gros coup de cœur pour le second roman traduit de Richard Wagamese. L’auteur candien, décédé en 2017 et auteur d’une douzaine de romans en anglais, nous livre ici « Jeu Blanc », qui vient de paraître aux Editions Zoé.

Dans ce nouveau texte, l’écrivain indien Ojibwé, nous raconte l’histoire de son peuple à travers la vie d’un jeune garçon, Saul Indian Horse et d’un sport, le Hockey. La trentaine bien passée, alcoolique et envoyé en centre de soins, on lui soumet l’idée de raconter son passé pour se reconstruire. Débute alors une longue descente vers son adolescence dans le Canada profond des années 70 – 80. Une adolescence sans parents, sans foi marquée par la violence, la pauvreté et l’alcool qui viendra éponger tout cela. Seul le Hockey vient alors éclairer ces pages de vie.

On retrouve toute la force de l’écriture qui avait fait connaitre Wagamese au public français avec son premier roman, « Les Etoiles s’éteignent à l’aube » (en poche chez 10/18). Mais outre sa faculté à décrire l’environnement et les traditions indiennes comme peu, l’auteur dresse une grande fresque de la société canadienne de ces années là. On y retrouve la volonté farouche des autorités de sédentariser, d’absorber la culture Ojibwé et à l’opposé, l’impossibilité pour ce peuple de s’intégrer à ce nouveau monde. Alors que les longues descriptions de Hockey pourraient en repousser plus d’un, Wagamese arrive à retranscrire la vitesse et le mouvement perpétuel de ce sport si canadien, mais aussi la joie libératrice qu’il peut procurer à ses joueurs.

Au final, il nous livre une histoire tragique d’un peuple amené à s’intégrer ou à disparaître, si violente soit l’intégration. Un texte dur et magnifique à la fois, sublimé par une écriture magistrale. Ils sont rares les romans si bouleversants qu’ils nécessitent de les poser quelques temps avant des les reprendre : « Jeu Blanc » en fait parti.

LES HUIT MONTAGNES – PAOLO COGNETTI

Prenons de la hauteur et partons vers sommets enneigés avec le nouveau roman de Paolo Cognetti, « Les Huit montagnes » aux Editions Stock.

Souvenez-vous, P. Cognetti, c’est le « Garçon sauvage », roman sorti en 2016 qui nous emmène au milieu des arbres et des montagnes. Récit poétique sur la nature et le processus d’écriture, ce texte vient d’ailleurs de sortir en poche (aux Editions 10-18).

Dans « Les Huit Montagnes », l’auteur démontre à nouveau qu’il sait mieux que personne raconter ses Alpes italiennes mais aussi les autres sommets terrestres. Alors qu’une solitude volontaire imprégnait son premier roman, Cognetti ouvre cette fois-ci son récit à d’autres personnages. Pietro, le narrateur, jeune garçon de la ville, découvre les pentes alpines au côté d’un camarade de jeux, Bruno, qui, lui, y est né et ne les a jamais quittées. On retrouve aussi un père, homme central du roman, partagé entre son amour pour la montagne et ses obligations citadines. Tiraillement qui rejaillit sur les relations familiales. Ces relations sont d’ailleurs à l’image du lieu qui les entourent : généreuses mais aussi froides et silencieuses. 

Cognetti signe un roman où l’intime (sûrement autobiographique) se mêle à l’universel, où la Nature est grande et l’homme petit. Ce texte est une véritable invitation poétique à une longue méditation et réflexion sur la montagne et la place que l’homme doit y prendre.

A lire et relire !

traduit de l’italien par Anita Rochedy

Stock – 21.50 euros