Archives pour l'étiquette littérature anglaise

LES FILLES AU LION – Jessie Burton

Un voyage artistique, entre peinture et écriture, de la Guerre d’Espagne au Swinging London.

Odelle Bastien a  26 ans en 1967, et végète dans un quotidien de vendeuse de chaussures, alors qu’elle rêve d’écriture. Noire et originaire de Trinité-et-Tobago, elle a de l’ambition, et du talent, et réussit à décrocher un poste d’assistante dans une galerie d’art, auprès de Marjorie Quick, aussi classieuse qu’intrigante. Elle rencontre aussi Lawrie Scott, un jeune homme qui ne cache pas son attirance pour elle, et a hérité d’un tableau magnifique, représentant une jeune fille tenant dans ses mains la tête d’une autre jeune fille, qu’observe un lion. Ce tableau affole les galéristes  : il s’agirait d’une oeuvre d’Isaac Roblès, peintre espagnol qui réalisa très peu de tableaux, et disparut lors de la Guerre d’Espagne. Le récit se scinde et nous découvrons l’histoire de ce peintre Isaac Roblès, et surtout de la famille Schloss : Harold est un marchand d’art viennois, marié à la superbe Sarah, anglaise dépressive, et père d’Olive, qui peint merveilleusement mais le cache. Ils viennent en 1936 en Andalousie, et font la connaissance d’Isaac et sa demi-soeur Teresa.

Après Miniaturiste, Jessie Burton écrit un second roman autour de l’art. Entre écriture et peinture, entre la guerre d’Espagne et le Swinging London, l’auteur distille habilement le mystère et entretient le suspense autour du personnage de Marjorie Quick et du tableau des jeunes filles au lion. Une tension croissante habite les pages espagnoles du roman : les liens familiaux tendus entre Olive et sa mère, entre le mère et le père, entre Teresa et Isaac, puis l’attirance qu’éprouvent Olive et Sarah pour Isaac. En toile de fond, le coup d’état de l’armée espagnole transforme la petite société du village andalou, et la tension sociale devient violence. La partie anglaise du roman est tout aussi riche : le personnage d’Odelle décrit la condition noire dans les années 60 à Londres, mais incarne aussi une destinée particulière par la manière dont elle se réalise dans l’écriture, et dans l’enquête sur Marjorie Quick. Un grand plaisir de lecture !

Traduit de l’anglais par Jean Esch.

Gallimard Du monde entier –  22.50 €

LE DIMANCHE DES MERES – Graham Swift

Du roman anglais dans toute sa splendeur.

Depuis plusieurs années, Jane Fairchild est bonne chez les Niven, famille anglaise sur le déclin. En 1924, elle a une vingtaine d’années, et profite de ce jour de repos traditionnel (le dimanche des mères est une journée accordée aux personnels de maison pour rendre visite à leurs parents) pour rejoindre son amant, Paul Sheringham. Il est l’héritier d’une autre riche famille proche des Niven, et doit se marier dans deux semaines avec Emma, du même milieu social que lui. Jane et Paul vont jouir une dernière fois de leur intimité, dans la chambre de Paul, dans une maison vidée de ses occupants.

Jane pose un regard précis sur cet univers de riche demeure anglaise : les lieux, leur disposition, les gens qui les occupent, les coulisses, les gens qui entretiennent ces endroits, les choses qu’on sait et que l’on tait. Tout un jeu de silence, de non-dits, d’imagination est développé par ce personnage, qui sort de la périphérie du décor, pour poser un éclairage nouveau sur ce monde.

L’écriture de Graham Swift est particulièrement élégante, et pourtant semée d’images audacieuses, et de coups de griffe. Le jeu de perspective (le destin hors du commun de Jane nous est révélé au fil du récit) est parfaitement réussi : on se concentre sur un après-midi de mars 1924, qui devient pivot, explosion, renaissance d’un personnage et d’un destin.

Je ne résiste pas au plaisir de vous citer un passage :

« Etrange, le besoin de ces gens-là d’orner leurs murs de tableaux, car elle ne se souvenait pas avoir vu Ms ou Mrs Niven en contempler un. Peut-être n’étaient-ils là que pour être regardés du coin de l’oeil ou appréciés par des visiteurs. Voire pour que les bonnes les étudient de près et en deviennent des amateurs éclairés à force d’épousseter leurs cadres et de nettoyer leurs verres. »

Traduction de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek.

Gallimard Du monde entier – 14,50€

Quelques lectures pour cet été…

A l’heure de planter le parasol, il s’agit de trouver le truc qui va vous scotcher sur la serviette assez longtemps pour parfaire le bronzage qui fera de vous une star à la rentrée. Voici quelques lectures de ce début d’année qui sont un peu passées à l’as mais qui me semblent tout à fait adaptées à la saison.

vesaleLE HUITIEME LIVRE DE VESALE – Jordi LLOBREGAT

On commence par un espagnol, Jordi Llobregat, qui nous propose Le huitième livre de Vésale, un très bon roman d’aventure, et même un roman de gare qui s’assume comme tel et qui a bien raison. Ca se passe à Barcelone et il y a comme un épais parfum de mystère… Si  ça vous rappelle quelque chose, c’est normal. L’ombre du vent de Ruiz Zafon est une influence clairement revendiquée.  Si vous faites partie des trois milliards de lecteurs qui ont aimé le livre, vous aurez le plaisir de lire quelque chose « qui a un air de famille » mais qui est loin d’être une simple copie parce que « le huitième livre »  a sa propre originalité. En effet,  l’auteur a eu la bonne idée de le situer en 1888, au moment où va s’ouvrir la grande Exposition Universelle. D’où un univers parfaitement exploité, qui évoque Jules Verne avec des vrais morceaux de Frankenstein dedans.

Le roman s’ouvre alors que Daniel,  jeune barcelonais étudiant  en médecine à Oxford, rentre au pays pour enterrer son père. Il apprend que celui-ci enquêtait sur la mystérieuse série de meurtres touchant de jeunes  ouvrières, meurtres qui réveillent de vieilles superstitions…  Cette enquête va l’amener à découvrir une sombre machination.

Dans Le huitième livre de Vésale, il y a des méchants vraiment méchants, des héros nobles et généreux, des secrets de famille, des rebondissements en veux-tu en voilà et comme le Sieur Llobregat a un vrai sens de la narration cela fonctionne très très bien sur les 600 pages de ce bon pavé. Je vous aurai dit l’essentiel quand j’aurai souligné que Le huitième livre de Vésale est un premier roman.

traduit de l’espagnol par Vanessa Capieu

Le cherche midi – 21 euros

menteurLE MENTEUR – Nicholas SEARLE

Autre premier roman, Le menteur est un roman à intrigue  qui mérite aussi votre attention. On y  fait la connaissance de Roy, une vieille fripouille quasi octogénaire qui veut monter une dernière arnaque avant de faire valoir ses droits à la retraite. Son objectif est de dépouiller Betty, une riche veuve qui va s’énamourer de lui avant de se faire plumer comme une (vieille) oie blanche sitôt la bague passée au doigt. Du moins le croit-il… Car nous, lecteurs, avons une longueur d’avance, et nous comprenons rapidement que la Betty en question est peut-être davantage chasseuse que proie. La vérité sur les personnages, leur histoire et leurs motivations, nous sont dévoilées chapitre après chapitre, au cours d’un effeuillage très bien construit qui nous en dit chaque fois un peu plus sur leurs secrets respectifs. Le Menteur nous promène entre l’Angleterre et l’Allemagne, entre les années 30 et aujourd’hui ou plutôt l’inverse puisque le roman nous amène progressivement au fait générateur de toute l’histoire. Roman haletant au suspense bien entretenu, Le Menteur est également une réflexion intéressante sur la vengeance et la résilience.

traduit de l’anglais par Simone Arous

Fayard – 23 euros

D’OMBRES ET DE FLAMMES – Pierric Guittaut

GUITTAUTD’habitude, ce sont plutôt les américains les maîtres du genre « polar rural » mais là, on tient un Français vraiment très convaincant.  La fille de la pluie, le premier roman de P. Guittaut, paru en 2013 en Série Noire m’avait beaucoup plu… et celui qui est sorti ce printemps est du même niveau.

Nous sommes en Sologne, la région où est né le major de gendarmerie Fabrice Remangeon et dans laquelle il vient d’être muté à la suite d’une mesure disciplinaire. Une région pauvre où les superstitions sont très vivaces et où Remangeon est connu comme le loup blanc. Plus que le gendarme, c’est le fils du sorcier dont les habitants saluent et/ou redoutent le retour… Ce retour au pays, c’est tout sauf une promotion pour Remangeon qui s’était juré de ne plus remettre les pieds dans cette Sologne qui ne lui rappelle que des mauvais souvenirs et notamment la disparition mystérieuse de sa femme, dix ans auparavant. Une histoire très bien conduite sur fond de braconnage, de haines recuites… et de jeteurs de sort.

Gallimard, série noire – 18 euros