Archives pour l'étiquette espagne

PARIS-AUSTERLITZ – RAPHAËL CHIRBES

 

Le narrateur, jeune  peintre espagnol qui a rompu les ponts avec sa famille, se souvient de sa relation avec Michel, ouvrier français de 30 ans son aîné, qui l’hébergea et avec  qui il vécut une relation intense.

Dans ce dernier roman, dont il commença l’écriture dans les années 90 et qu’il reprit peu de temps avant sa mort, le grand écrivain Rafaël Chirbes nous fait vivre avec beaucoup de sensibilité les différents stades d’une passion hors-norme, condamnée d’avance tant les deux protagonistes ont des conceptions  différentes de la vie. Le dénuement commun qui est à l’origine de leur rencontre ne peut masquer longtemps leurs aspirations contradictoires. Cette vie au jour le jour qui est le quotidien de Michel et le satisfait se révèle rapidement étouffante pour le narrateur, incapable par ailleurs de s’abandonner dans la relation totale et exclusive que semble réclamer son amant.  Un très beau roman, roman d’amour mais aussi roman social qui nous dit la peur de la solitude et du vieillissement, la difficulté à surmonter les différences pour vivre  l’idéal amoureux.

traduit de l’espagnol par Denise Laroutis

Rivages – 20 euros

COMME UN BLUES – ANIBAL MALVAR

La Galice, c’est un peu la Bretagne en Espagne. La pluie colle comme une seconde peau à ce récit bien noir, mené de main de maître et qui, à la faveur d’une intrigue a priori assez simple nous fait entrevoir les coulisses de l’histoire récente de l’Espagne. Carlos Ovelar est un photographe tout ce qu’il y de banal , mais il a eu une autre vie avant. Sous les ordres de son père, il a travaillé pour les services secrets espagnols. Une expérience qui lui vaut d’être contacté par le nouveau mari de sa femme afin de retrouver la fille du couple, Ania, 18 ans, disparue dans ce qui apparaît assez vite être une embrouille liée à un trafic de drogues.

Comme un blues est un roman remarquable à plus d’un titre. Par le climat plombant très bien rendu, cette dépression dans laquelle patauge notre protagoniste, jamais remis d’un drame familial qui d’une certaine manière structure le récit, explique en tout cas l’itinéraire de Carlos. Par les personnages forts et complexes aussi, celui  du père en particulier, modèle négatif, objet de détestation autant que d’admiration. Et il y a Guadralpa, vieux flic à l’ancienne et à bout de course, a sa manière extrêmement attachant. Enfin, le contexte évoqué par le récit, la préparation du coup d’Etat du 23 février 1981, donne une densité historique au roman. J’avoue être peu au fait de la thèse longuement présentée dans le roman et j’ignore quelle est la part de vérité, mais cet intéressant article du Centre Français sur le Renseignement permet de se documenter avant de se plonger dans une lecture que je vous recommande chaudement.

Traduit de l’espagnol par Hélène Serrano

Editions Asphalte – 22 euros

LA CHAIR – ROSA MONTERO

Célibataire et sans enfant, la soixantaine active (elle est commissaire d’exposition pour un grand musée madrilène) Soledad déborde de vie… et le volet sentimental de son existence est loin d’être refermé ! Elle vient pourtant de se faire larguer par un amant vingt ans plus jeune qu’elle, ce qu’elle supporte très très mal. Pour lui faire regretter sa décision et le rendre jaloux, Soledad contacte un gigolo sur un site de rencontres afin de s’afficher à son bras lors d’une première de l’opéra où elle espère incidemment croiser son ex. Mais cette décision va être le point de départ d’une histoire qu’elle est loin d’imaginer…

Sur une intrigue qui peut paraître au départ  assez mince, Rosa Montero nous offre un roman extrêmement touchant et souvent très drôle où elle nous parle du besoin d’amour, des exigences parfois violentes du sexe, du refus de vieillir et de la nécessité de profiter de chaque instant de la vie. Portrait d’une « jeune femme de soixante ans » La Chair est aussi un « faux polar » habilement construit qui ménage pas mal de surprises et un changement de perspective plutôt inattendu.

Traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse

Editions Métailié – 18 euros

L’aile brisée – Antonio Altarriba & Kim

aile briséeIl y a cinq ans, Antonio Altarriba signait l’art de voler, un très bel album où il retraçait l’itinéraire personnel et politique de son père dans l’Espagne de la guerre civile puis des années franquistes. Un album dont sa mère était totalement absente.  Avec L’aile brisée, il nous offre aujourd’hui, toujours avec Kim au dessin, ce qui constitue en quelque sorte l’autre face d’une même histoire, celle de la famille Altarriba mais également celle de l’Espagne.

Appelé au chevet de sa mère qui vit ses derniers instants, Altarriba apprend tout à fait incidemment de la bouche des docteurs que celle-ci souffre d’un handicap important, puisqu’elle ne peut tendre l’un de ses bras ni même le décoller du corps. Interrogée par son fils,  Petra lui confirme qu’elle a souffert dans cet handicap « toute sa vie ». Fortement perturbé par cette découverte (comment a-t-il pu ne jamais remarquer quelque chose d’aussi évident ?) Altarriba va apprendre quel drame est à l’origine de cette « aile brisée » et écrire l’histoire de celle qui, toute sa vie, a existé d’abord pour les autres.. et traversera bien d’autres drames dans ces années difficiles. A travers ce portrait, Altarriba rend aussi hommage à une génération de femmes dont la vie fut corsetée par les hommes, l’Eglise et à qui le droit à l’éducation fut bien souvent dénié.

Si, contrairement à son mari, Petra ne remet pas en question l’ordre social de l’Espagne et ne s’engage dans aucun combat politique, si elle conserve jusqu’au bout foi et fidélité dans l’Eglise, elle n’est pourtant pas dénuée de convictions et elle saura ne jamais perdre son sens moral dans les moments importants, quand d’autres chercheront d’où vient le vent.

Un album magnifique et touchant pour ceux et celles qui ont aimé « L’art de voler ». On souhaite qu’il connaisse un pareil succès.

Et la version radio, c’est ici.

Traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco

Denoël grafic – 23,50 euros