T comme… TITRE

« Je lui ai baisé la main, et elle m’a interrogé, ses yeux maintenant ardoise, agrandis dans son visage, qu’elle tient incliné en avant. »
in La princesse et le président (titre provisoire ?)

Un jour peut-être, j’en aurai marre d’être libraire. Cela veut dire qu’un jour, il faudra que je me cherche un nouveau boulot. Editeur, cela me tenterait assez, mais éditeur à l’ancienne, hein, avec des livres roulés à la main sous les aisselles, genre Attila ou Cambourakis (*). Cela dit, je ne suis pas sûr de faire aussi bien qu’eux. Sans compter qu’il me faudra faire la tournée des libraires, et il suffit de les faire boire un peu, les (petits) éditeurs, pour qu’ils se lâchent et vous fassent comprendre que ce n’est pas tous les jours une partie de plaisir. Car des libraires doux et gentils, comme votre serviteur, il y en a, mais pas autant que de malappris, à ce qu’il paraît.

Pas grave, parce que si cela ne marche pas l’édition, si les libraires me jettent des pierres, eh ben j’ai déjà un plan B. Je vous le donne en avant-première mais c’est bien parce que c’est vous : je serai chercheur de titres. Ne riez pas, je suis sûr qu’il y a un marché. La preuve en chiffres :
« Mort aux cons ». 51 exemplaires en poche vendus depuis le début de l’année, après une belle carrière en grand format. « Je suis mort, qui dit mieux ? » une trentaine d’exemplaires lors de sa sortie en 2006. Points communs de ces deux livres : des auteurs inconnus ou presque, peu ou pas de presse, … mais LE titre qui marque. Les romans en eux-mêmes ? Des livres sympas (**), qui se lisent avec plaisir (je les avais d’ailleurs à l’époque gratifiés d’une note de lecture), mais bon, rien qui justifie un tel engouement. Parce que 50 exemplaires, aux Buveurs d’Encre ce n’est pas rien, il y a à tout casser quinze romans à atteindre ce score chaque année.

Et tout cela à cause du titre, vous ne m’enlèverez pas cela de l’idée. Reste à la faire fructifier, cette idée. Tiens, je vais commencer par aller proposer la botte au diffuseur Interforum. Vu que cette boîte est prête à tout et n’importe quoi pour se faire un peu plus de pognon (***), cela me semble le bon client. Un petit tour sur leur site et me voici rassuré. Aucune offre d’emploi dans l’éditorial mais quatre dans le commercial (négociateur grandes surfaces, pour ceux qui seraient à la recherche d’un truc). Pas de doute, je suis à la bonne adresse. On est entre gens sérieux. Le temps de m’acheter une belle cravate et le costume qui va bien avec, et je vais frapper à la porte de Madame Interforum avec le concept qui tue. Je vois cela d’ici… __« Avec la TNT, faites exploser vos ventes ! »__ T comme titre / N comme note / T comme table. ++La promesse :++ un titre fort, c’est une place assurée sur la table du libraire, et plus de chance d’avoir une note de lecture ! Donc plus de ventes… C’est fin, c’est raffiné, cela devrait plaire.
C’est quoi, un titre fort, me dites-vous ? Naïfs que vous êtes… Vous croyez que je vais vous livrer cela à l’œil et plomber mon boulot-de-dans-dix-ans ? Parce que maintenant que j’ai trouvé la formule magique, j’ai bien l’intention de me faire un blé monstre en animant moult séminaires rémunérateurs auprès des chargés de communication d’Interforum et d’ailleurs. Vous insistez ? OK, disons juste qu’un peu de mystère et/ou de cul ne peut pas nuire. Faut du teaser, coco. Prenez le prochain Dan Brown, par exemple. Cela a failli s’appeler « La clé de Salomon ». Finalement, ce sera « le symbole perdu ». Convenez que c’est meilleur…

A ce propos, je crains le pire pour le prochain opus de Valéry Giscard d’Estaing (****), dont j’ai eu le privilège de lire quelques extraits à midi dans le Figaro et qui paraîtra le 1er octobre aux éditions XO. Le lecture des quelques extraits distillés par le Figaro convaincra le lecteur le plus fruste qu’il est bien en face d’un authentique chef-d’œuvre.

« Je suis rentré à l’Elysée et j’ai monté les marches du perron, la tête en feu et le cœur étincelant de bonheur (…). Je me suis levé et j’ai reculé ma chaise pour permettre à la princesse de Cardiff de s’asseoir. Elle m’en a remercié d’un de ces regards obliques qui me faisaient ressentir tout son charme » (*****) On frémit à l’idée que ce texte éblouissant puisse ne pas rencontrer son public, par la faute d’un titre (La princesse et le président) dont la banalité rend mal hommage à l’époustouflante prose giscardienne… et à la gaillardise toute gauloise du propos. Je vous le fais en deux mots. Il est français, président de la République et divorcé. Elle est princesse de Galles. Ils vont s’aimer comme des bêtes…

C’est de la bombe, ce truc. Bill et Monica Lewinsky, à côté, c’est l’Ile aux enfants. Et tout ce que l’éditeur trouve à proposer comme titre, c’est « La princesse et le président ». Pourquoi pas la Grenouille et le Rosbeef pendant qu’on y est ? Je suis persuadé qu’on peut faire mieux que cela. L’entente charnelle ? Mouuii. Mais non. Tunnel of love ? Trop connoté, et déjà pris. N’empêche que La princesse et le président, on ne peut pas laisser passer cela, il y va de l’honneur national. Alors tous à vos feuilles et vos crayons et souvenez-vous. Le titre, c’est ça l’important, le reste est littérature. Quoique, à la réflexion, pas toujours.

(*) Deux petits éditeurs qui n’en veulent, déjà prêts à entrer dans la cour des grands

(**) Voir sur ce même blog, S comme sympa.

(***) Les bandeaux « satisfait ou remboursé » sur les poches cet été, c’est eux. La grande classe, quoi.

(****) Célèbre accordéoniste du siècle dernier, contemporain d’André Verchuren. Egalement créateur du parc d’attraction Vulcania dit le « Giscardoscope ».

(*****) Je n’invente rien. Voir le Figaro daté du 21-09-2009, page 2