R comme… RESERVE

La réserve de la librairie : photo réalisée sans trucage.


« C’est tout ce que vous avez sur l’élevage des lapins nains/Cioran/ la poésie moldave ? » A cette question pluriquotidienne, la réponse est toujours la même « Oui, tout est en rayon ». Sauf que c’est faux. Vous voyez la petite porte au fond de la librairie, ornée d’une belle affiche représentant un coq, cadeau des éditions Picquier ? Eh bien, elle s’ouvre sur un monde merveilleux d’un tout petit peu moins de 5 mètres carrés: la réserve est son nom. A la réflexion, on ferait mieux de compter la réserve en mètres cubes, tellement il y a un peu de tout dans tous les coins. Donc, les 13 à 15 mètres cube de la réserve abritent un ordinateur, des toilettes, un évier (eau froide seulement, j’ai fait démonter la chaudière qui prenait trop de place), un escabeau, de quoi faire le ménage… et surtout des livres. En moyenne mille bouquins classés sur environ 15 mètres d’étagères, elles même réparties sur 5 niveaux, du sol au plafond.

Ces mille livres ne constituent pas le rayon caché sur l’élevage des lapins nains, qui serait dévoilé aux seuls clients privilégiés, déguisés pour l’occasion en Henri Salvador période ORTF, à l’issue d’un rituel initiatique tenu secret. Non, il s’agit plus banalement des exemplaires surnuméraires de titres qu’on espère bien vendre par piles entières. Si on excepte quelques trucs tellement pénibles et/ou chers à commander qu’on prend plusieurs exemplaires d’avance pour être tranquilles et une poignée de commandes lâchement abandonnées par les clients, invendables et pas retournables, qui prennent la poussière et finiront tôt ou tard à la poubelle (style l’histoire du ball-trap au Japon), le contenu de la réserve varie donc considérablement en fonction de la période de l’année. En ce moment, rentrée littéraire oblige, ce sont les romans qui ont la vedette, mais repassez dans deux mois, et les étagères seront pleines à craquer de lourds et beaux livres de fin d’année et le port du casque deviendra conseillé à défaut d’être obligatoire.

Car au milieu de tout foutoir, quatre personnes se relaient en permanence pour réceptionner les livres dont vous vous délecterez et retourner ceux qui n’ont pas eu l’heur de vous plaire. Précision importante : je ne sais pas ce qu’il en est dans les librairies autrichiennes, mais chez nous, la personne enfermée dans la réserve est toujours volontaire. La preuve, elle en émerge quand elle veut, à condition toutefois d’avoir terminé de réceptionner son carton (sinon, c’est le bordel).

Elle a beau être petite, glaciale l’hiver et pas très bien éclairée, nous aimons notre réserve d’un amour pur. Je connais quelques librairies de taille équivalente à la nôtre et qui en sont dépourvues et je me demande comment les infortunés libraires s’y retrouvent. D’ailleurs, en général, ils ne s’y retrouvent pas. On a toujours l’impression de débarquer 20 minutes après un cambriolage tellement il y a des cartons partout. Bref, la réserve est à la librairie ce que le réacteur est à la centrale nucléaire: le cœur de tout le processus. A tel point qu’aux nombreuses personnes désireuses d’ouvrir une librairie, etvqui viennent en pèlerinage cueillir les fruits de mon immense sagesse, je donne un seul conseil « Prévois une réserve et va en paix ». Avant de les congédier d’un geste las, et de me retirer dans la réserve.

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