N comme… NEUVIEME ART

Ces arts, toujours à se taper dessus pour être le premier.

Le « neuvième art » c’est l’expression banale mais pompeuse pour désigner la bande dessinée, ou bd, pour les intimes fan d’acronymes. En général on connaît aussi le septième art, mais je vous mets au défi de retrouver les autres, sachant que ça va jusqu’à onze. Ce n’est pas très malin de faire un classement des arts, même si c’est une idée d’Hegel à l’origine ; ce qui est encore plus tartignole c’est de continuer à numéroter les nouveaux venus dans le sérail très select des beaux-arts. Alors donc par ordre d’apparition (et d’importance) : architecture, sculpture, peinture, musique et poésie pour l’époque hégélienne, sur le sixième, c’est pas bien clair, peut-être bien le théâtre ou la photo, le septième, c’est le cinéma, le huitième, la télévision (ou alors le théâtre ou encore la photo), le neuvième, c’est sûr, c’est la bande dessinée, le dixième, ça devient compliqué, les prétendants au titre étant le jeu vidéo, le jeu de rôles, et le modélisme ferroviaire. Quant au onzième, ce serait l’art numérique ou le multimédia. Encore une preuve que quand Hegel n’est pas là, ça devient n’importe quoi ; on se croirait au turf, avec les outsiders et les moutons à cinq pattes qui essaient tant bien que mal de se faire une place sur le podium.

Donc la bande dessinée c’est entre la télé et le modélisme ferroviaire. En même temps, ça conforte une certaine idée de la bande dessinée, un truc de petits garçons, un divertissement sympa. Ouais ; va falloir passer par un autre bord pour la légitimation intellectuelle…

Car si la bande dessinée est utilisée à toutes les sauces (c’est jeune, c’est sympa la bd, allez hop ! mon petit projet de com/mon magazine/ma pub/ma ligne de vêtements va trop marcher si je mets de la bd dedans…), il y a toujours des réticences. Comme ma grand-mère, qui n’arrive pas à en lire, et qui lorsque je travaillais dans une librairie de bandes dessinées, me demandait quand j’allais travailler dans « une vraie librairie » ; et quand j’ai changé de crèmerie, elle s’est félicitée que je vende enfin de « vrais livres ». Si vous n’avez pas lu L’art selon Madame Goldgruber et L’art sans Madame Goldgruber de Malher, allez jeter un œil sur les affres de ce dessinateur autrichien aux prises avec une inspectrice des impôts qui ne voit pas dans quelle case socioprofessionnelle elle va bien pouvoir mettre le faiseur de petits Mickey.

Faux livre ou sous-genre, les choses ont de tout de même changé depuis quelques années. Ceux qui lisaient le journal de Tintin ou Pilote ont grandi, et les histoires aussi. Un lectorat adulte donc, et plus seulement masculin, ni relégué en librairies spécialisées. Fini le cliché du vieux garçon qui lit de l’heroic fantasy pour échapper à l’atonie de son quotidien d’ingénieur électronique. Même les femmes lisent de la bande dessinée, je vous jure ; marketteurs obligent, on se retrouve avec une avalanche de chick comics, sur le mode de la chick-lit.

Allez, on va l’avouer, la frénésie productive a gagné les éditeurs de bande dessinée : profitant de l’explosion du marché, on publie à tour de bras, du bon et du moins bon. C’est bien le problème : tandis que certains courent après une reconnaissance artistique, d’autres éditeurs courent après tous les lièvres possibles et imaginables. Sachez par exemple que des éditeurs se spécialisent dans l’humour socioprofessionnel et sportif, et qu’après le rugby, les fonctionnaires et le golf, ils ont osé les assureurs, la pétanque et les commerciaux. A quand le lancer de marteau, les comptables ou le curling ?

Mais bon, ça c’est le fond de cuve de Villageoise ; on est loin des grands crus que vous trouverez dans les rayons des Buveurs d’encre. Car on a une très haute opinion de la bande dessinée, pas élitiste, mais exigeante. Comme en littérature. C’est à mon avis une forme de littérature, au même titre que le théâtre. D’ailleurs, l’ami Hegel, il ne l’avait pas mis, la littérature, dans son top five.