ROMANS

Voici une liste non exhaustive et totalement subjective de ce qui nous a plu, remué, intéressé ce mois-ci, au fil et au gré de nos lectures. Pour voir ce qui nous a secoué les mois d’avant, c’est pas compliqué, il vous suffit d’aller farfouiller dans les archives…

BLACK MAMBA BOY – Nadifa MOHAMED

black mamba boyL’avis de Judith : Le parcours initiatique d’un jeune Somalien en quête d’un père nous entraine au début du XXème siècle dans des pays tourmentés comme le Yémen ou l’Ethiopie. La dureté de la vie est constamment balancée au cours de son périple par des rencontres étonnantes. Cet ouvrage attachant est un appel au voyage, à l’interculturalité et à l’espoir d’un ‘meilleur’.

Traduit de l’anglais (Somalie) par Françoise Pertat.

Phébus – 19 €

L’ACCORDEUR DE SILENCES – Mia Couto

accordeur de silencesL’avis de Francine : A sa façon, ce conte du Mozambique d’aujourd’hui parle aussi de la mère, mais de la mère première, cette fois, appelée Dordalma, ou plutôt de son absence dans le petit monde peuplé de cinq personnages, masculins, en quête d’oubli, de souvenirs, de désir, de savoir et de silences.

– Le premier narrateur, le jeune Mwanito, qui, à 11ans, éclate en sanglots quand il voit une femme pour la première fois, tant il a accordé les silences de son père.
– Son frère qui a pour seul rêve de fuir la réserve de chasse isolée où les a installés leur père, à l’écart des guerres qui ont ravagé le pays.
– Silvestre, leur père, qui a perdu confiance et « a émigré de sa propre vie » dans le désir fou d’oublier « l’autre côté ».
– Leur oncle Aproximado, demi-frère de Dordalma, qui peut bien perdre son temps là où bon lui semble selon les dires de Mwanito, tout en leur apportant nourriture, vêtements et médicaments de « la-bas ».
– Le camarade Zacaria Kalash, fatigué, qui a voulu émigrer du temps de toutes les guerres.
Jusqu’au jour de l’apparition d’une femme – celle qui a fait pleurer Mwanito – où le monde extérieur les rattrape. Elle (aussi) est à la recherche d’un amour perdu comme elle l’explique par la narration qui se fait désormais à double voix dans une langue toujours aussi poétique, belle, tragique et drôle. Un régal.

L’avis d’Eliette : Un ouvrage magique, qui nous plonge dans l’univers sensible et luxuriant de Mwanito, jeune « accordeur de pianos » isolé au sein de la forêt du Mozambique dans un coin perdu : « Jerusalem ». Mia Couto nous raconte à travers quelques personnages hauts en couleurs et exaltés une histoire de deuil, de culpabilité, de survie. Le récit est celui de Mwanito nous parlat de son père, Silvestre Vitalécio, créateur d’un nouveau monde, de son frère aîné Nlunzi, de son oncle Aproximado, de Zeccaria Kalash le soldat. L’apparition d’une jeune femme blanche va bouleverser le cours de la vie et permettre une nouvelle naissance.

Traduit du portugais (Mozambique) par Elisabeth Monteiro Rodrigues
Métailié – 19 €

LES OMBRES DU KITTUR – Aravind Adiga

ombres du kitturL’avis d’Eliette : Un récit passionnant à la découverte d’une ville imaginaire d’Inde du Sud : Kittur, pendant la période se déroulant entre l’assassinat d’Indira Ghandi en 1984 et celui de son fils Rajiv en 1991. Nous découvrons l’histoire de cette ville, sa transformation, sa topographie. Adiga nous fait vivre pour chaque quartier 14 personnages attachants qui nous permettent de comprendre la vitalité, la complexité de la ville et les tensions sociales, politiques et religieuses du monde indien.

Traduit de l’anglais (Inde) par Annick Le Goyat
Buchet Chastel – 21 €

LE TURQUETTO – Metin Arditi

turquettoL’avis d’Eliette : Metin Arditi nous invite à la découverte d’un peintre inconnu de la Renaissance surnommé le Turquetto. Le point de départ du récit est un tableau attribué au Titien, intitulé « l’homme au gant » et dont l’auteur serait Elie Soriano, jeune juif né à Constantinople, passionné de dessin et de peinture et confronté à l’interdiction de peindre. Nous le retrouvons à Venise sous le nom d’emprunt d’Iias Troyanos, élève du Titien et peintre renommé, recherché par les confréries pour son talent. Le lecteur est séduit par cette histoire pleine de rythmes, de rebondissements, de personnages attachants, qui entrelace les thèmes de la filiation, de la confrontation entre art et pouvoir, des rivalités religieuses.

Ates Sud – 19,50 €

LE JUSTE MILIEU – Annabel Lyon

L’avis de Francine : J’ai pris beaucoup de plaisir aussi à lire LE JUSTE MILIEU qui accompagne très bien la reprise de textes de philo (j’en suis à Platon et Aristote, justement dont les idées d’Etat, de République, de Cité et de citoyens seraient peut-être à se réapproprier…). Le roman « humanise » ces lectures et cette période et en restitue une certaine atmosphère qui semble assez juste. Ce qui ne manque pas d’étonner et de se réjouir, est le langage truculent et précis, « moderne » dans son expression de ces Grands du monde grec et macédonien… La traduction de l’Anglais (Canada) a certainement très bien rendu cet aspect du roman. Ce texte se lit presque comme un « page-turner », expression anglophone qui pour moi est un compliment à l’auteur, aussi philosophe soit-il, ou plutôt elle!

La Table Ronde – 21 €

ACCABADORA – Michela Murgia

accabadoraL’avis de Francine : « Fillus de anima. C’est ainsi qu’on appelle les enfants doublement engendrés, de la pauvreté d’une femme et de la stérilité d’une autre. De ce second accouchement était née Maria Listru, fruit tardif de l’âme de Bonaria Urrai. ». C’est ainsi que commence l’histoire d’une filiation élective que nous conte Michela Murgia, façon, pour elle, « moins coupable d’être mère et fille »… Une mère qui, pour les habitants du petit village sarde des années cinquante où se déroule l’histoire, est aussi l’accabadora, la mystérieuse « dernière mère », ce qu’ignore Maria.

Le jour où ce secret lui est révélé, Maria se sent trahie par celle dont elle est devenue petit à petit la vraie fille. Elle quitte son île natale pour n’y revenir que trois ans plus tard. Et pour comprendre ce que Bonaria Urrai entendait quand elle lui avait lancé autrefois: « ne dis pas: fontaine je ne boirais pas de ton eau ». Dans une langue poétique, minérale, presque brute, Michela Murgia nous fait sentir la rudesse de l’île de Sardaigne et son esprit qui modèlent les sentiments et forgent des liens autrement plus forts que les seuls liens du sang. Roman superbe.

Traduit de l’italien par Nathalie Bauer

Le Seuil – 17 €

LE PIED MECANIQUE – Joshua Ferris

pied mecaniqueL’avis de Thomas : Ok, Le Pied mécanique, ce n’est pas le titre de l’année (traducteur en vacances, éditeur décideur ?), et la 4e de couv’ est du même acabit. Tant pis, j’y vais, et sur les premières pages, je rame comme un fou avec cette histoire abracadabrante de marcheur contraint et forcené. Et puis je finis par piger : ce qui est intéressant, c’est justement ça, la séparation du corps et de l’esprit vécue comme une véritable dislocation par Tim, un talentueux avocat new-yorkais, sans que jamais l’on puisse nommer le mal qui l’habite – d’ailleurs, le titre original, The Unnamed, est beaucoup plus révélateur et adéquat, mais bon, j’arrête avec cette histoire de titre. Tim Farnsworth est atteint de formes graves de schizophrénie et paranoïa qui le poussent à envoyer balader toute sa vie : sa situation enviable, sa femme, sa fille, ses biens matériels. Jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la perte de conscience et l’oubli temporaire, il marche. C’est d’ailleurs au prix de l’acceptation de sa maladie et de ses conséquences qu’il parviendra à une forme de lucidité quant à son rejet de tous les codes sociaux qui régissent la vie d’un honnête bourgeois américain. Une écriture au plus près de l’humain et de la réalité permet à Joshua Ferris de retranscrire le questionnement perpétuel de Tim Farnsworth jusqu’à l’apaisement dans la folie.

Traduit de l’anglais par Dominique Defert
Lattès – 22 €

CARENAGES – Sylvain Coher

carenagesL’avis d’Hélène : « La force de ce roman, c’est de traiter de façon très poétique, avec une langue incroyablement juste et puissante, un sujet rare dans la littérature : la relation fusionnelle entre Anton, un jeune homme mutique et sombre, et sa moto. Si vous ne craignez ni l’onirisme vénéneux ni les ambiances glauques, plongez ! »

Actes Sud – 17 €

NOS CLIENTS ONT LU, NOS CLIENTS ONT AIME !

grands reportersGRANDS REPORTERS – Christian Hoche

L’avis de Patrick :  » « Hoche pas mort », ce fut le dernier télégramme envoyé par l’ambassade de France à Saïgon en 1975, avant que les communications téléphoniques ne soient coupées entre la future Ho Chi Minh Ville, tombée aux mains des soldats de Giap, et le reste du monde. Journaliste à l’Express, Christian Hoche avait été blessé et laissé pour mort – son père fut officiellement informé de son décès – sur le terrain alors qu’il observait la progression des troupes nord-vietnamiennes. Retenu prisonnier par le Vietcong, il fut finalement retrouvé et échangé par Jean Pouget contre deux jerrycanes d’essence.

Le télégramme envoyé par l’ambassade de France est aujourd’hui enseigné dans toutes les écoles de journalisme dont les élèves, du moins les plus audacieux, rêvent un jour de devenir d’autres Christian Hoche. Avec ; à la clef, le Prix Albert Londres qui couronna le « miraculé des rizières ». Nul autre que lui n’était plus indiqué pour choisir les textes composant ce recueil et reconstituer de la sorte « la plus belle rédaction du monde »

Le Prix .Albert Londres, c’est un peu le Goncourt ou le Nobel des journalistes. Il porte le nom du père du reportage moderne, Albert Londres, l’homme qui révéla à l’opinion publique l’enfer du bagne de Cayenne et dont les reportages sur la Chine ou le Proche Orient étaient lus avec ferveur par des centaines de milliers de personnes. Un homme assez rebelle pour affirmer à un patron de presse qui voulait l’obliger à atténuer l’un de ses articles contraire à l’esprit du journal : « Un journaliste ne connaît qu’une ligne, celle du chemin de fer et du paquebot ! ». Assez original aussi pour faire figurer dans ses notes de frais à la rubrique « charités diverses » les sommes versées à quelques demoiselles de petite vertu. Mort mystérieusement dans l’incendie du navire qui le ramenait de Chine, Albert Londres demeure un modèle inégalé, infiniment plus séduisant et plus sulfureux que le médiocre Tintin de Hergé.

Cette anthologie nous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, celui où Internet, le fax et le téléphone mobile n’existaient pas et où les « envoyés spéciaux » crapahutaient dans les rizières, les djebels et les sierras sans être « embedded », pris en charge, par les services de relations publiques des armées. Un temps où les patrons de presse ne regardaient pas à la dépense et faisaient partir aux quatre coins du monde leurs journalistes avec, pour seule consigne, d’envoyer de longs récits qui feraient la Une et qu’on ne couperait pas au nom de la « dictature de la maquette » ou des impératifs du service de la publicité.

C’était le temps où l’on ne faisait pas court, où le journaliste ne se sentait pas obligé de se transformer en donneur de leçons, mais racontait ce qu’il voyait, ce qu’il ressentait, ce qui le fascinait mais aussi ce qui le révulsait. Il nous faisait découvrir aussi bien les grands de ce monde que les laissés pour compte, nous immergeait dans la cour du Shah ou dans un obscur maquis. Rien d’étonnant à ce que ce recueil fasse une large place aux différents conflits qui ont marqué la seconde moitié du XX° siècle : Indochine, Algérie, Vietnam, Proche Orient, Irak.
Ces reportages étaient écrits sous les bombes et la mitraille, leurs auteurs n’ayant qu’une seule obsession : trouver le moyen de faire parvenir leur papier en temps et en heure à leur rédaction. Ce n’est qu’après qu’ils réalisaient qu’ils avaient peut-être, qu’ils avaient sûrement risqué leur vie pour quelques lignes. Mais quelles lignes ! Infiniment plus parlantes et plus remuantes que les images télé diffusées en boucle sur toutes les chaines. Bien entendu, ces hommes et ces femmes n’étaient pas tous des anges. Certains picolaient beaucoup, d’autres se laissaient séduire par certains paradis artificiels, quelques-uns pétaient les plombs avant de se reprendre. Ils n’acceptaient de fréquenter que leurs semblables, l’humble piétaille des grands reporters et envoyés spéciaux qui se retrouvaient dans les mêmes bars, les mêmes hôtels, pour humer la mort et la vie et pour traquer par-delà la misère la plus noire une parcelle d’espérance.

Un bon conseil en ces temps où les médias ont mauvaise presse et où les journalistes sont soupçonnés des pires maux : plongez-vous dans ce recueil. C’est un excellent antidote contre la « pensée Kodak », cette série de navrants clichés colportés par les nouveaux Bouvard et Pécuchet de droite et de gauche, les Mélenchon et autres Frédéric Lefèvre, ces pourfendeurs de l’information. On y découvre ce qu’a été, ce qu’est encore et ce que sera sans doute la presse : un formidable livre ouvert sur le monde.

Ce n’est sans doute pas un hasard si, aujourd’hui, l’on voir fleurir des revues d’un type nouveau, comme XXI, qui remettent à l’honneur le « grand reportage », les papiers d’ambiance, les récits fouillés. Albert Londres n’est pas mort. Hoche non plus et c’est toujours ça de gagné sur le conformisme ambiant. »

Les Arènes – 29,90 €

atlas inconnusL’ATLAS DES INCONNUS – Tania James

L’avis d’Hélène : « Un grand roman américain sur l’Inde d’aujourd’hui, à travers le portrait d’une famille pauvre du Kerala. L’une des filles obtient une bourse et part vivre à New-York, tandis que l’autre, qui a abandonné ses études, reste en Inde. Le destin de chacune se révélera bien sûr plus complexe que ce que l’on peut imaginer à la lecture de cet énoncé. Très beau roman à l’écriture enlevée, l’Atlas des inconnus est une histoire prenante à travers laquelle on découvre une région méconnue, et des personnages attachants analysés avec finesse. »

Editions Stock – 22,50 €

chinois quelques116 CHINOIS ET QUELQUES – Thomas Heams-Ogus

L’avis de Thomas : « C’est à peine une histoire, plutôt un fait historique : comment un peu plus d’une centaine de Chinois d’Italie furent confinés dans un trou paumé des Abruzzes entre 1941 et 1943, sur l’ordre de l’administration mussolinienne. Voilà pour le pitch.

Ce qui est intéressant, c’est le traitement littéraire qu’octroie Thomas Heams-Ogus à cette absurdité sans bornes, comment il arrive à retranscrire, dans une prose à la précision chirurgicale, la grande vacuité de cette situation, cette sensation d’enfermement quasi mutique s’accompagnant d’une souffrance qui ne se dit pas non plus.

C’est un parti-pris plutôt audacieux, parce qu’il eût été facile de verser dans l’horreur liée aux camps de concentration – c’est la terminologie dont usaient très officiellement les autorités italiennes –, d’en rajouter des tonnes dans l’affect et d’éprouver ainsi le lecteur.

La sobriété est sans doute ce qui colle le mieux à ce fait historique qui pourrait tenir en quelques lignes dans un livre d’Histoire – c’est d’ailleurs ainsi que l’auteur l’a découvert. Il n’y a en l’occurrence rien à jeter dans l’écriture de Thomas Heams-Ogus, c’est sec sur l’os, ajusté au millimètre. Et c’est assez impressionnant, si l’on imagine que c’est un premier roman d’un jeune homme d’une trentaine d’années et biologiste de son état (ceci n’est pas une attaque envers les biologistes). Je pourrais bien pinailler en arguant du fait qu’à mon goût, c’est in fine un peu froid stylistiquement parlant. Mais je préfère retenir toutes les qualités qu’il y a dans ce presque récit : c’est beau, c’est précis et ça c’est plutôt rare de nos jours.

A s’envoyer en une demi-soirée – 120 pages, quoi ! – et à méditer en ces temps de traque aux Roms. Pan, dans l’œil ! »

Le Seuil – 15 €

aventures John LES EXTRAORDINAIRES AVENTURES DE JOHN LOFTY OAKES – Catherine Rey

L’avis d’ Eliette : « Un récit sous forme de conte où réflexion et imagination se mêlent. C’est l’histoire d’un petit poucet, John Loft Oakes dit Lijo, né en 1883 à Guildford en Australie occidentale, et qui pleure des larmes d’or. Ses mémoires racontent sa vie aventureuse et son parcours initiatique en compagnie de son ami Bartholomé à travers l’Australie, les îles Fidji, du sud de l’Inde à Panaji et sur des planètes lointaines, avant de revenir à sa terre natale. »

Editions Joelle Losfeld – 22,50 €

vies eugene LES VIES EXTRAORDINAIRES D’EUGENE – Isabelle Monin

L’avis d’Anne-Sophie : « J’ai eu un peu peur en débutant ce livre écrit sous la forme d’un journal personnel. Et puis, doucement, je me suis laissée prendre à ce travail de deuil original : le père d’un bébé grand prématuré et décédé au bout d’une semaine se lance dans un travail d’historien sur son fils. Tous les prétextes sont bons pour écrire et le décrire, pendant que sa femme coud sans relâche des pantalons en velours rouge pour tous les âges qu’il ne saurait désormais atteindre. Il y a de la nostalgie, de la fantaisie, de l’audace, de l’humanité, beaucoup de souffrance, mais pas de désespoir irréversible…au contraire ! »

JC Lattès – 17 €