BD

Voici une liste non exhaustive et totalement subjective de ce qui nous a plu, remué, intéressé ce mois-ci, au fil et au gré de nos lectures. Pour voir ce qui nous a secoué les mois d’avant, c’est pas compliqué, il vous suffit d’aller farfouiller dans les archives…

LE VOYAGEUR – KOREN SHADMI

Cela fait déjà plus de trois siècles que Le Voyageur parcourt le monde en auto-stop. C’est un homme peu bavard et secret qui recherche l’origine de sa malédiction: l’immortalité. Ne pouvant échapper à la vie d’aucune manière il assiste malgré lui au lent déclin de l’humanité.

A travers ce road trip post apocalyptique c’est un voyage dans le temps que nous propose Koren Shadmi. Chaque conducteur s’arrêtant pour Le Voyageur nous montre une nouvelle période et une nouvelle facette de notre monde futur. Catastrophes naturelles, réchauffement climatique, sectes, cannibalisme, rien n’épargne notre espèce et notre auto-stoppeur s’enferme de plus en plus dans son infinie solitude.
Si le sujet de l’immortalité a déjà été traité de nombreuses fois, « Le voyageur » a le mérite de prendre inspiration parmi les plus grandes références littéraires et cinématographiques du genre et de le retranscrire admirablement en bande dessinée. Le résultat est prenant et nous donne cette sensation de vertige sans tomber dans le spectaculaire.
Le style sobre, n’utilisant que peu de couleurs en camaïeu renforce l’impression de lassitude du personnage et de fin du monde.

« Le voyageur » est un bel album, simple mais efficace qui devrait séduire les amateurs du genre.

Editions Ici même – 25€

ALEXANDRIN – Alain Kokor & Pascal Rabaté

Chic, voici Alexandrin, le nouvel album de  Rabaté (avec Alain Kokor au dessin),  une histoire touchante et drôle, tendre et poétique. Poète, Alexandrin de Vanneville l’est assurément. Vagabond des villes et des campagnes, il survit en toquant aux portes pour dire et vendre à qui veut les entendre ses créations poétiques, en alexandrins forcément.  Une existence précaire mais qui correspond à l’irrépressible besoin de liberté du poète solitaire. Un beau jour, le chemin d’Alexandrin croise celui de Kevin, gamin en fugue. Une amitié va naître, nourrie de rencontres, d’aventures et de mésaventures, de déambulations poétiques.

Le trait tout en douceur d’Alain Kokor, les teintes  pastel s’accordent admirablement au climat mélancolique de l’histoire imaginée par Rabaté. Un album à découvrir absolument et l’une des premières belles réussites de cette rentrée BD.

Futuropolis – 22 euros

UNE SOEUR – Bastien Vivès

Une subtile évocation de l’adolescence.

Comme chaque été, Antoine, 13 ans, son petit frère et ses parents se rendent dans leur maison de vacances au bord de la mer : pendant le trajet en voiture, les parents évoquent une amie qui vient de faire une fausse couche. Elle va passer quelques jours avec eux, accompagnée sa fille de 16 ans, Hélène. Celle-ci va troubler les habitudes des garçons, et surtout Antoine.

Le récit est à hauteur de ses personnages, qui naviguent entre enfance et adolescence, entre dessins, puzzles, baignade, et soirées en bande, alcool et jeux de séduction. Le ton trouvé par Bastien Vivès est juste, et ses personnages délicats : ni vulgarité, ni naïveté, mais bien une forme de vérité, et de grâce. Hélène et Antoine échappent aux clichés de l’adolescence et du premier amour, et portent un récit tout en subtilité.

Casterman – 20 €

 

JACK LE TÉMÉRAIRE / BEN HATKE

Les vacances d’été approchent à grands pas, toutefois Jack doit rester à la maison pour s’occuper de sa petite sœur Maddy. Ce n’est pas toujours facile, car Maddy ne dit pas un mot, elle est très renfermée, et leur mère travaille du matin au soir pour arriver à joindre les deux bouts. Un jour de marché, Jack et Maddy s’arrêtent au stand d’un individu étrange qui essaie de leur vendre des objets surprenants. L’homme leur fait une ultime proposition : en échange des clefs de la voiture familiale, il leur offre une mallette remplie de graines mystérieuses qui attire irrépressiblement Maddy. Elle pousse Jack à acheter ces graines et celui-ci subit la colère de sa mère. Le lendemain matin, Maddy est déjà dehors pour planter ces mystérieuses graines quand Jack se lève. Pendant plusieurs jours, ils vont aménager le jardin sous le regard intrigué de leur voisine Lilly qui ne va pas tarder à leur proposer son aide. C’est alors que le jardin se transforme en une jungle sauvage peuplée de drôles de créatures …

L’auteur de Zita, la fille de l’espace revient avec une toute nouvelle série : un univers riche, des personnages charismatiques et ce qu’il faut de rebondissements pour nous tenir en haleine jusqu’au bout.

Dès 9 ans.

Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran

Rue de Sèvres / 12.50 €

GEISHA OU LE JEU DU SHAMISEN – Christian Perrissin & Christophe Durieux

Itinéraire d’une fillette pour devenir geisha : un délicat enfer…

Setsuko Tsuda a 7 ans lorsque sa famille arrive à Tokyo : son père était samouraï, mais lorsque le régime féodal a été réformé, et les clans dissous, il s’est lancé dans le commerce de bois, qui ne lui a pas réussi. Avec son épouse et ses deux filles, il arrive à la ville après une longue marche, et s’installe comme menuisier ; mais il est victime d’un accident de tramway, et perd une jambe. Il sombre dans l’alcool. En désespoir de cause, il vend sa fille à une maison de geisha, l’okiya Tsushima, avec la promesse d’un avenir bien meilleur que ce qu’il peut lui offrir. Commence alors pour Setsuko, un long apprentissage : un nouveau nom, une nouvelle discipline, une nouvelle éducation. Et une dette à rembourser : elle devra reverser la somme offerte à son père, le coût de l’enseignement, des vêtements, du médecin. Son apprentissage est difficile et exigeant, dans un microcosme féminin où jalousies et rivalités fleurissent à l’envi. Setsuko, rebaptisée Kitsuné, trouvera un échappatoire dans la pratique du shamisen, l’instrument de musique à trois cordes traditionnel.

Cette chronique du Japon classique raconte l’envers du décor des estampes : derrière le fantasme de la geisha, se cache des individus, des destinées, des chemins de vie sinueux. Le joug des conventions et des soumissions laisse bien peu de libertés à cette fillette, qui narre son histoire avec une douce mélancolie. Le dessin de Christophe Durieux est tout en rondeur, avec une palette de gris impressionnante, et une texture veloutée. Les décors naturels et urbains, les détails des vêtements et des expressions, tout concourt à une très belle atmosphère, élégiaque,  cruelle.

Et de vive voix !

Futuropolis – 19€

MADGERMANES – Birgit Weyhe

José, Basilio et Annabella, ou la stupéfiante histoire des Mozambicains allemands.

Quelques années après la publication de La Ronde, un ouvrage qui m’avait beaucoup plu, les éditions Cambourakis édite la nouvelle bande dessinée de l’auteur allemande Birgit Weyhe. Elle y raconte l’histoire pour le moins étonnante des Mozambicains est-allemands… Suite à la Révolution des Oeillets de 1974, le Mozambique, colonie portugaise, gagne son indépendance ; dans la foulée un régime socialiste est mis en place par le Frelimo, parti indépendantiste qui mena la guerilla contre les Portugais. Avec la promesse d’une formation, 16000 Mozambicain(e)s sont partis pour l’Europe, et en particulier l’Allemagne de l’Est. Birgit Weyhe, à partir des témoignages qu’elle a recueillis, reconstitue trois parcours emblématiques. La difficile intégration, la désillusion quant aux emplois et à la formation promis, la fin de leur contrat à la chute du Mur de Berlin, l’impossible retour au pays, la spoliation ; mais aussi le disco des années 70, et les histoires d’amour ! Avec ces trois caractères très différents, deux hommes et une femme, ce sont trois manières d’aborder une affaire bien complexe : ces histoires de vie, qu’on croirait impensables, sont proprement bouleversantes. Le dessin de Birgit Weyhe en noir et blanc, avec un côté naïf, très concentré sur les visages, aux perspectives vacillantes, dit très bien toute la fragilité de ces émigrés.

Une version live de cette chronique pour le site boulevard de la bd !

Traduit de l’allemand par Elisabeth Willenz.

Cambourakis – 24 €

A NOS AMOURS – Jean-Paul Nishi

Les liaisons dangereusement décalées d’un Japonais et d’une Française !

Le plus francophile des mangaka revient : nous avions fait connaissance en 2012 avec Jean-Paul Nishi grâce à A nous deux, Paris ! (il avait poursuivi avec Paris, le retour !  et Paris toujours ! ). Il continue d’explorer la culture française, mais par un nouveau biais : le mariage et la parentalité ! Cet antihéros, mi-loser, mi-candide, a en effet trouvé pour femme une Française, (ou plutôt elle l’a trouvé lui) et les voici parents d’un petit garçon.

Avec son regard distancé, et sa volonté d’analyser et de comprendre, il décrit le quotidien de ce couple mixte : les petits trucs mystérieux, et les autres qui énervent, les façons de faire différentes et les usages complètement  hermétiques (la bise, encore et toujours la bise !). En racontant ses impressions dans le désordre, et non pas selon un schéma linéaire rencontre-mariage-enfant, Jean-Paul Nishi nous surprend régulièrement : son sens de l’autodérision et de l’humour est mordant ! Son expérience de la crèche est à pouffer de rire et on s’attache singulièrement à ce personnage un peu inadapté aux standards japonais.

Traduit du japonais par Corinne Quentin

Kana – 12 €

LA MALEDICTION DE GUSTAVE BABEL – Gess

Quand « Les Mystères de Paris » cueillent « Les Fleurs du Mal »…

Gustave Babel avait un don et un travail peu ordinaires : il parlait et comprenait toutes les langues et exerçait la profession d’assassin pour le compte de la Pieuvre, une organisation mafieuse parisienne. Le récit commence le jour de sa mort, en 1925, en Argentine : le temps de son agonie, nous remontons le fil de ses souvenirs. A commencer par le jour où ce tueur consciencieux voit son quotidien bien réglé se gripper : sa victime désignée, Hutchinson, est déjà morte, et prête à être enterrée. Mais son fantôme vient hanter Gustave. Ses contrats suivants tourneront tout aussi étrangement : fantômes et cauchemars troublent cet assassin indifférent, quasi somnambule, et font ressurgir un passé enfoui par l’Hypnotiseur, terrifiant personnage…

Gess compose un tableau fort réussi : les bas-fonds parisiens de la Belle Epoque, peuplés de gueules et de mauvais garçons inoubliables, sont parfumés aux Fleurs du Mal, le livre de chevet de Gustave Babel, qu’il récite souvent. Ce mélange de rêves, de cauchemars, de poésie donne une tonalité envoûtante au récit. Et la maquette soignée, avec un dos toilé et une couverture en gaufrage qui fait ressortir cet étonnant protagoniste tenant dans une main un livre et du bout des doigts de l’autre main un revolver, parfait cet aspect de grimoire, et de vieux récit légendaire.

A écouter aussi sur FPP !

Delcourt – 24,95€

GEIS tome 1 – Alexis Deacon

Somptueuse aventure fantastique d’un nouvel auteur, Alexis Deacon, à surveiller de près.

Dans un royaume peuplé de créatures fantastiques et de magiciens, la souveraine meurt : la sorcière Niope organise un concours avec cinquante personnages du royaume, savants, nobles, commandants des armées, juges, sorcières, mais aussi quelques curieux, et une jeune fille, Io, qui ne sait pas bien ce qu’elle fait dans cette assemblée. Première épreuve : Niope les expédie aux quatre coins du royaume, et ils doivent rentrer au château avant le lever du jour. Io est la première à rentrer, et à découvrir que cette compétition est un concours à mort…

Avec tous les ingrédients du récit fantastique initiatique, Alexis Deacon vous propose un somptueux récit d’aventures au graphisme  remarquable. Io a de faux airs de Little Nemo avec son grande chemise à bouton qui ressemble à un pyjama… et l’on se promène entre rêves et cauchemars, aux côtés de personnages, de chimères, de machines intrigants. Le trait au pinceau et le travail de la couleur (une gamme de couleurs claires, rose, brun, bleu) est magnifique, inventif, tout en rappelant le travail de Daumier. Quel pied! Je vous invite à faire un tour sur le site d’Alexis Deacon, qui comporte un riche port-folio de ses travaux : il vaut le détour.

Gallimard Bande Dessinée – 17€

GROENLAND VERTIGO – Tanquerelle

La ligne claire et polaire de Tanquerelle joue avec « L’étoile mystérieuse » et « Les Racontars du Grand Nord ».

Georges, un dessinateur de bande dessinée en panne, accepte de participer à une expédition au Groenland : il accompagnera un écrivain danois (dont il adapte les récits en bande dessinée), un groupe de scientifiques et un plasticien reconnu qui souhaite faire une installation sur un iceberg. Mais l’aventure déraille vite… Georges est aussi baroudeur qu’un lichen, le plasticien est complètement paranoïaque, l’écrivain totalement alcoolique, et le voyage n’en devient que plus déroutant !

Groenland Vertigo est un récit joyeusement loufoque, truffé de plaisantes références : Tanquerelle rend hommage à Hergé et à ses personnages. On reconnaît les typographies, certaines mises en page, et il y a un petit goût d’Etoile mystérieuse dans ces pages. Le personnage de Jorn Freuchen est un mélange détonnant du capitaine Haddock et de Jorn Riel (dont Tanquerelle avait adapté les Racontars en bande dessinée) . Le jeu de références est réussi, et reste au service d’une très bonne intrigue. Le dessin de Tanquerelle joue avec les codes de la ligne claire et  est réhaussé par les superbes couleurs d’Isabelle Merlet. L’ensemble, très référencé, n’en est pas moins fort singulier.

Casterman – 19 €