BD

Voici une liste non exhaustive et totalement subjective de ce qui nous a plu, remué, intéressé ce mois-ci, au fil et au gré de nos lectures. Pour voir ce qui nous a secoué les mois d’avant, c’est pas compliqué, il vous suffit d’aller farfouiller dans les archives…

UNE SOEUR – Bastien Vivès

Une subtile évocation de l’adolescence.

Comme chaque été, Antoine, 13 ans, son petit frère et ses parents se rendent dans leur maison de vacances au bord de la mer : pendant le trajet en voiture, les parents évoquent une amie qui vient de faire une fausse couche. Elle va passer quelques jours avec eux, accompagnée sa fille de 16 ans, Hélène. Celle-ci va troubler les habitudes des garçons, et surtout Antoine.

Le récit est à hauteur de ses personnages, qui naviguent entre enfance et adolescence, entre dessins, puzzles, baignade, et soirées en bande, alcool et jeux de séduction. Le ton trouvé par Bastien Vivès est juste, et ses personnages délicats : ni vulgarité, ni naïveté, mais bien une forme de vérité, et de grâce. Hélène et Antoine échappent aux clichés de l’adolescence et du premier amour, et portent un récit tout en subtilité.

Casterman – 20 €

 

JACK LE TÉMÉRAIRE / BEN HATKE

Les vacances d’été approchent à grands pas, toutefois Jack doit rester à la maison pour s’occuper de sa petite sœur Maddy. Ce n’est pas toujours facile, car Maddy ne dit pas un mot, elle est très renfermée, et leur mère travaille du matin au soir pour arriver à joindre les deux bouts. Un jour de marché, Jack et Maddy s’arrêtent au stand d’un individu étrange qui essaie de leur vendre des objets surprenants. L’homme leur fait une ultime proposition : en échange des clefs de la voiture familiale, il leur offre une mallette remplie de graines mystérieuses qui attire irrépressiblement Maddy. Elle pousse Jack à acheter ces graines et celui-ci subit la colère de sa mère. Le lendemain matin, Maddy est déjà dehors pour planter ces mystérieuses graines quand Jack se lève. Pendant plusieurs jours, ils vont aménager le jardin sous le regard intrigué de leur voisine Lilly qui ne va pas tarder à leur proposer son aide. C’est alors que le jardin se transforme en une jungle sauvage peuplée de drôles de créatures …

L’auteur de Zita, la fille de l’espace revient avec une toute nouvelle série : un univers riche, des personnages charismatiques et ce qu’il faut de rebondissements pour nous tenir en haleine jusqu’au bout.

Dès 9 ans.

Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran

Rue de Sèvres / 12.50 €

GEISHA OU LE JEU DU SHAMISEN – Christian Perrissin & Christophe Durieux

Itinéraire d’une fillette pour devenir geisha : un délicat enfer…

Setsuko Tsuda a 7 ans lorsque sa famille arrive à Tokyo : son père était samouraï, mais lorsque le régime féodal a été réformé, et les clans dissous, il s’est lancé dans le commerce de bois, qui ne lui a pas réussi. Avec son épouse et ses deux filles, il arrive à la ville après une longue marche, et s’installe comme menuisier ; mais il est victime d’un accident de tramway, et perd une jambe. Il sombre dans l’alcool. En désespoir de cause, il vend sa fille à une maison de geisha, l’okiya Tsushima, avec la promesse d’un avenir bien meilleur que ce qu’il peut lui offrir. Commence alors pour Setsuko, un long apprentissage : un nouveau nom, une nouvelle discipline, une nouvelle éducation. Et une dette à rembourser : elle devra reverser la somme offerte à son père, le coût de l’enseignement, des vêtements, du médecin. Son apprentissage est difficile et exigeant, dans un microcosme féminin où jalousies et rivalités fleurissent à l’envi. Setsuko, rebaptisée Kitsuné, trouvera un échappatoire dans la pratique du shamisen, l’instrument de musique à trois cordes traditionnel.

Cette chronique du Japon classique raconte l’envers du décor des estampes : derrière le fantasme de la geisha, se cache des individus, des destinées, des chemins de vie sinueux. Le joug des conventions et des soumissions laisse bien peu de libertés à cette fillette, qui narre son histoire avec une douce mélancolie. Le dessin de Christophe Durieux est tout en rondeur, avec une palette de gris impressionnante, et une texture veloutée. Les décors naturels et urbains, les détails des vêtements et des expressions, tout concourt à une très belle atmosphère, élégiaque,  cruelle.

Et de vive voix !

Futuropolis – 19€

MADGERMANES – Birgit Weyhe

José, Basilio et Annabella, ou la stupéfiante histoire des Mozambicains allemands.

Quelques années après la publication de La Ronde, un ouvrage qui m’avait beaucoup plu, les éditions Cambourakis édite la nouvelle bande dessinée de l’auteur allemande Birgit Weyhe. Elle y raconte l’histoire pour le moins étonnante des Mozambicains est-allemands… Suite à la Révolution des Oeillets de 1974, le Mozambique, colonie portugaise, gagne son indépendance ; dans la foulée un régime socialiste est mis en place par le Frelimo, parti indépendantiste qui mena la guerilla contre les Portugais. Avec la promesse d’une formation, 16000 Mozambicain(e)s sont partis pour l’Europe, et en particulier l’Allemagne de l’Est. Birgit Weyhe, à partir des témoignages qu’elle a recueillis, reconstitue trois parcours emblématiques. La difficile intégration, la désillusion quant aux emplois et à la formation promis, la fin de leur contrat à la chute du Mur de Berlin, l’impossible retour au pays, la spoliation ; mais aussi le disco des années 70, et les histoires d’amour ! Avec ces trois caractères très différents, deux hommes et une femme, ce sont trois manières d’aborder une affaire bien complexe : ces histoires de vie, qu’on croirait impensables, sont proprement bouleversantes. Le dessin de Birgit Weyhe en noir et blanc, avec un côté naïf, très concentré sur les visages, aux perspectives vacillantes, dit très bien toute la fragilité de ces émigrés.

Une version live de cette chronique pour le site boulevard de la bd !

Traduit de l’allemand par Elisabeth Willenz.

Cambourakis – 24 €

A NOS AMOURS – Jean-Paul Nishi

Les liaisons dangereusement décalées d’un Japonais et d’une Française !

Le plus francophile des mangaka revient : nous avions fait connaissance en 2012 avec Jean-Paul Nishi grâce à A nous deux, Paris ! (il avait poursuivi avec Paris, le retour !  et Paris toujours ! ). Il continue d’explorer la culture française, mais par un nouveau biais : le mariage et la parentalité ! Cet antihéros, mi-loser, mi-candide, a en effet trouvé pour femme une Française, (ou plutôt elle l’a trouvé lui) et les voici parents d’un petit garçon.

Avec son regard distancé, et sa volonté d’analyser et de comprendre, il décrit le quotidien de ce couple mixte : les petits trucs mystérieux, et les autres qui énervent, les façons de faire différentes et les usages complètement  hermétiques (la bise, encore et toujours la bise !). En racontant ses impressions dans le désordre, et non pas selon un schéma linéaire rencontre-mariage-enfant, Jean-Paul Nishi nous surprend régulièrement : son sens de l’autodérision et de l’humour est mordant ! Son expérience de la crèche est à pouffer de rire et on s’attache singulièrement à ce personnage un peu inadapté aux standards japonais.

Traduit du japonais par Corinne Quentin

Kana – 12 €

LA MALEDICTION DE GUSTAVE BABEL – Gess

Quand « Les Mystères de Paris » cueillent « Les Fleurs du Mal »…

Gustave Babel avait un don et un travail peu ordinaires : il parlait et comprenait toutes les langues et exerçait la profession d’assassin pour le compte de la Pieuvre, une organisation mafieuse parisienne. Le récit commence le jour de sa mort, en 1925, en Argentine : le temps de son agonie, nous remontons le fil de ses souvenirs. A commencer par le jour où ce tueur consciencieux voit son quotidien bien réglé se gripper : sa victime désignée, Hutchinson, est déjà morte, et prête à être enterrée. Mais son fantôme vient hanter Gustave. Ses contrats suivants tourneront tout aussi étrangement : fantômes et cauchemars troublent cet assassin indifférent, quasi somnambule, et font ressurgir un passé enfoui par l’Hypnotiseur, terrifiant personnage…

Gess compose un tableau fort réussi : les bas-fonds parisiens de la Belle Epoque, peuplés de gueules et de mauvais garçons inoubliables, sont parfumés aux Fleurs du Mal, le livre de chevet de Gustave Babel, qu’il récite souvent. Ce mélange de rêves, de cauchemars, de poésie donne une tonalité envoûtante au récit. Et la maquette soignée, avec un dos toilé et une couverture en gaufrage qui fait ressortir cet étonnant protagoniste tenant dans une main un livre et du bout des doigts de l’autre main un revolver, parfait cet aspect de grimoire, et de vieux récit légendaire.

A écouter aussi sur FPP !

Delcourt – 24,95€

GEIS tome 1 – Alexis Deacon

Somptueuse aventure fantastique d’un nouvel auteur, Alexis Deacon, à surveiller de près.

Dans un royaume peuplé de créatures fantastiques et de magiciens, la souveraine meurt : la sorcière Niope organise un concours avec cinquante personnages du royaume, savants, nobles, commandants des armées, juges, sorcières, mais aussi quelques curieux, et une jeune fille, Io, qui ne sait pas bien ce qu’elle fait dans cette assemblée. Première épreuve : Niope les expédie aux quatre coins du royaume, et ils doivent rentrer au château avant le lever du jour. Io est la première à rentrer, et à découvrir que cette compétition est un concours à mort…

Avec tous les ingrédients du récit fantastique initiatique, Alexis Deacon vous propose un somptueux récit d’aventures au graphisme  remarquable. Io a de faux airs de Little Nemo avec son grande chemise à bouton qui ressemble à un pyjama… et l’on se promène entre rêves et cauchemars, aux côtés de personnages, de chimères, de machines intrigants. Le trait au pinceau et le travail de la couleur (une gamme de couleurs claires, rose, brun, bleu) est magnifique, inventif, tout en rappelant le travail de Daumier. Quel pied! Je vous invite à faire un tour sur le site d’Alexis Deacon, qui comporte un riche port-folio de ses travaux : il vaut le détour.

Gallimard Bande Dessinée – 17€

GROENLAND VERTIGO – Tanquerelle

La ligne claire et polaire de Tanquerelle joue avec « L’étoile mystérieuse » et « Les Racontars du Grand Nord ».

Georges, un dessinateur de bande dessinée en panne, accepte de participer à une expédition au Groenland : il accompagnera un écrivain danois (dont il adapte les récits en bande dessinée), un groupe de scientifiques et un plasticien reconnu qui souhaite faire une installation sur un iceberg. Mais l’aventure déraille vite… Georges est aussi baroudeur qu’un lichen, le plasticien est complètement paranoïaque, l’écrivain totalement alcoolique, et le voyage n’en devient que plus déroutant !

Groenland Vertigo est un récit joyeusement loufoque, truffé de plaisantes références : Tanquerelle rend hommage à Hergé et à ses personnages. On reconnaît les typographies, certaines mises en page, et il y a un petit goût d’Etoile mystérieuse dans ces pages. Le personnage de Jorn Freuchen est un mélange détonnant du capitaine Haddock et de Jorn Riel (dont Tanquerelle avait adapté les Racontars en bande dessinée) . Le jeu de références est réussi, et reste au service d’une très bonne intrigue. Le dessin de Tanquerelle joue avec les codes de la ligne claire et  est réhaussé par les superbes couleurs d’Isabelle Merlet. L’ensemble, très référencé, n’en est pas moins fort singulier.

Casterman – 19 €

LES COWBOYS ATTAQUENT !

Ce mois-ci, vous lirez du western, et du bon !

Génial. Jouissif.

Gus tome 4 Happy Clem – Christophe Blain (Dargaud, 16,95€)

Le tant annoncé et tant attendu nouveau tome de Gus est arrivé : quelle joie de retrouver Gus, Bratt et Clement, mais aussi sa femme Ava, devenue écrivain à succès, et sa fille Jamie, digne héritière de son paternel. Les beaux bandits ont du mal à raccrocher leurs colts et à se ranger, alors ils continuent à braquer des banques autant pour l’argent que pour le frisson… mais ils vieillissent, alors les coups sont plus difficiles à réaliser. Et Clement croise la route d’un redoutable spécialiste en explosifs, et d’un colonel prêt à tout pour le coffrer.

Le dessin de Blain est toujours aussi magique, avec des visages empruntés aux stars du cinéma qui se fondent dans son décor et ses personnages, des scènes d’action drôlement bien rythmées, des personnages féminins aussi séduisants qu’inquiétants. Quel plaisir de lecture…

Le western comme opéra gore.

Scalp – Hugues Micol (Futuropolis, 28€)

Sous-titré « La funèbre chevauchée de John Glanton et de ses compagnons de carnage », Scalp annonce la couleur : vous allez plonger dans la face sombre de la conquête de l’Ouest. John Glanton est soldat lors de la guerre contre le Mexique, Texas Ranger, puis mercenaire auprès d’autorités qui veulent se débarrasser des Indiens, payé au nombre de scalps rapportés, ce qui incite son gang à toutes les exactions.

Cette odyssée violente est mise en scène dans de grandioses compositions, des scènes monstrueuses où la puissance du trait d’Hugues Micol éclate. Son pinceau et son encre noire décrivent une toute autre facette du mythe américain et de sa « destinée manifeste » : un somptueux décor peuplé de charniers.

Le retour du croque-mort outlaw : classique et très efficace.

Undertaker tome 3 L’ogre de Sutter camp – Xavier Dorrison & Ralph Meyer (Dargaud – 13,99€)

Après un premier diptyque très réussi, voici une nouvelle histoire du croque-mort Jonas Crow, et son équipage inattendu, la gouvernante anglaise Rose et la domestique chinoise Lin. Appelés pour l’enterrement d’une femme, Jonas est pris à parti par le veuf,  le colonel Warwick, une de ses vieilles connaissances militaires de la Guerre de Sécession, qui crée un beau désordre lors de la veillée funèbre en hurlant que « l’ogre de Sutter camp est vivant ». Jonas, le colonel Warwick, Rose et Lin vont partir sur les traces de ce sinistre personnage, un médecin itinérant qu’ils retrouvent en Oregon.

Cette série classique, dans la lignée de Blueberry, est un vrai plaisir : le passé de Jonas Crow se dévoile au fur et à mesure des albums, les rapports entre les personnages s’étoffent et les intrigues mettent en scène de bons gros méchants, qu’on aimerait châtier nous-mêmes…

L’album le plus drôle de l’Ouest.

Jolly Jumper ne répond plus – Guillaume Bouzard (Dargaud, 13,99 €)

Guillaume Bouzard est un auteur précieux, dont le travail me fait immanquablement hurler de rire… avec son sens de l’absurde et du décalage, il s’attaque au cowboy qui tire plus vite que son ombre (mais pourquoi tirer sur son ombre ?), Lucky Luke. Sauf que Jolly Jumper ne lui parle plus ce qui déstabilise grandement le lonesome cowboy. Mais pourquoi son cheval ne lui cause plus ? Vous retrouverez aussi les Dalton en grève de la faim, une discussion sur l’addiction aux brindilles, et l’épineuse question du renouvellement de la garde-robe de Lucky Luke. C’est hilarant : pour glousser sans modération !

 

 

UN MILLION D’ELEPHANTS – Vanyda & Jean-Luc Cornette

Destins laotiens dans la bouillonnante histoire du XXe siècle.

Moins connue que celle du Vietnam ou Cambodge, l’histoire récente du Laos méritait bien qu’on s’y attarde : c’est chose faite avec ce bel album de Vanyda et Jean-Luc Cornette. « Le royaume du million d’éléphants » est donc ce pays enclavé d’Asie du Sud-Est, voisin de la Thaïlande, du Vietnam, du Cambodge, de la Birmanie et de la Chine : le récit commence dans les années 50, au moment de la guerre d’Indochine, et se poursuit jusque dans les années 2000. L’indépendance, les répercussions de la guerre du Vietnam, la violence faite à l’ethnie hmong sont racontées par le prisme de trois familles et le destin de trois garçons, amis, mais d’extraction différente. Soulivanh est fils d’un musicien de la garde royale et part en 1973 en France pour faire Saint-Cyr ; il restera en France et se mariera. Ly Xia est hmong , il va connaître la répression après l’indépendance et devra fuir en Thaïlande puis en France. Boun fera quelques années d’études en France puis reviendra au Laos, confiant dans les idéaux communistes. Ceux qui partent, ceux qui restent, ceux qui reviennent : le chassé-croisé de cette poignée de personnages raconte les remous du XXe siècle et les difficultés de l’émigration.

Futuropolis – 23€