Y comme

Y comme… Y en a plus


Pas content…

Certains jours le libraire est colère. Très colère. Genre à taper rageusement contre un radiateur en pensant que ça lui fera du bien. Limite à fusiller du regard l’innocent marmot qui chouine dans sa poussette et qui rompt le silence sépulcral qui règne dans la librairie parce que sinon ce serait une avalanche d’insanités colorées.

La fureur du libraire. Tremblez, et éloignez-vous.

On n’est pas du genre à jouer les Hercule furieux pour le plaisir ; ça fait désordre et des auréoles sous les aisselles, et donc ça fait fuir le chaland, de fait, ce qui n’était pas inclus dans le business plan de la librairie. Mais tout de même, c’est une juste colère : la colère du « Y en a plus ». Le courroux de la rupture. L’exaspération de la réimpression.

On remet sa chemise déchirée et on s’explique. C’est la rentrée, les gens retournent à leurs livres, on parle de bouquins à la radio, à la télé et dans la presse, on se rend chez son libraire et on lui demande ce livre-ci ou cet ouvrage-là, et là c’est le drame, le libraire pâle comme un linge explique que oui c’est un très bon texte, et qu’il serait ravi de vous le vendre, mais qu’il est désolé, y en a plus. Lui aussi aimerait bien faire une pile de ce livre, mais non, il ne peut plus, il est en rupture. D’où un gros soupir de frustration.

Vous pourriez me rétorquer qu’il n’avait qu’à en commander plus d’exemplaires à l’office, ce ronchon de libraire ; pour sûr, il nous arrive de nous planter dans les commandes, d’être parfois frileux, et il faut le dire, échaudés, après des mises en place d’office trop importantes. Passez donc un mardi soir à la librairie, c’est le jour des offices Hachette. En général, on a des piles sous les aisselles (nouveau risque de sudation), et l’œil hagard à la recherche d’un petit coin de table pour les ranger, ou d’un bout de réserve disponible pour caser les stocks. Donc non, on préfère ne pas bourrer la réserve, et faire confiance aux éditeurs qui feront les tirages suffisants pour satisfaire les offices et les réassorts. Sauf qu’à chaque fois, c’est pareil ; il y a toujours un titre important ou deux qui tombent au bout d’une semaine en rupture, c’est-à-dire que les stocks sont à zéro, et qu’on attend le prochain tirage. Jamais été fan de loto, et dans le travail, ça me fait grincer sévèrement les molaires. Alors je sais bien qu’une réimpression coûte cher, et que les retours sont à craindre, mais quand on voit que le bouquin est en rupture une semaine après sa sortie, alors que les commandes d’office ont été enregistrées deux mois avant, que les additions et les soustractions sont au programme du CE1, il me semble probable qu’on puisse anticiper une réimpression au plus vite si on voit que les mises en place d’office sont importantes, pour éviter de se retrouver avec des libraires fumasses.

Ajoutez à cela que les délais de réimpression sont aussi brumeux qu’un petit matin de novembre en Ecosse. Que puis-je répondre à un client qui me demande un délai précis quand je lui apprends qu’un titre est en rupture / indisponible / noté / disponible sous peu* ? à part me dandiner, couler un regard attristé à mon écran, et user des quelques circonvolutions d’usage, je suis bien incapable d’être claire et nette. Mais je prends votre téléphone et je vous appelle dès que j’ai des nouvelles ; avec un peu de chance, je ne passerai pas trop pour un jambon. Mais ce n’est pas sûr.

Une autre pratique qui a le don de m’horripiler, c’est la notion d’intégrale en bande dessinée. Passons sur le fumeux concept d’intégrale partielle, et sur les âneries type « en 2005 on fait une intégrale avec les volumes 1 à 3, sans la suite, puis en 2009 une nouvelle intégrale avec les volumes 1 à 5 ». Mais revenons à cette bonne idée de base, qui veut qu’on ressorte des titres qui ont un peu de bouteille, et ont été, parfois à tort, oubliés ; on refait la maquette, et en général, le prix est intéressant. Après les choses se corsent ; la publication est programmée pour la fin d’année (objectif Noël) et il n’y aura qu’un tirage. Et basta. Même si cela devrait devenir un titre de fonds. Ce sera une épiphanie et pas deux. C’est ce qui s’appelle croire en son catalogue. Et c’est le même cirque chaque année, il va falloir que je me fasse une raison.

Allez, j’arrête de grognasser, et je vais vendre ce que j’ai sur la table.

*échantillon du vaste champ lexical que l’on trouve sur les factures pour signifier l’absence d’un livre.

Y comme…GENERATION Y

Les jeunes, y’en a des bien…

Si on croit Wikipedia, la Génération Y désigne les personnes nées entre la fin des années 70 et le milieu des années 90. Les rejetons de la fameuse Génération X donc, elle-même queue de comète des mythiques baby boomers (*). On parle aussi de Net génération, d’E-generation et même de “digital natives” quand on veut faire le malin.

Pour nous ce sera la Generation Y, vu que cela m’arrange, abécédairement parlant. Car c’est bien joli de se donner des contraintes, mais n’est pas Georges Perec qui veut. La génération Y, donc, c’est les 15-30 ans. Déjà, cela commence mal pour eux parce que 15/30 ans, laissez-moi rire, c’est n’importe quoi. N’importe quel chef de produit, pubeux ou statisticien vous le dira. Par contre, demandez-moi du 15/24 ans, du 25/34 et vous aurez du tableau et de l’info chiffrée au kilo…

Le Ministère de la culture et de la Communication, qui est une maison sérieuse et a commandité l’étude intitulée « Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique » (**) ne s’y trompe pas, d’ailleurs. Et c’est ainsi qu’elle segmente la population qui nous intéresse (la Génération Y, si vous ne faites pas un effort, on y arrivera pas). D’un côté les Vrais Jeunes, de l’autre, les Déjà Moins Frais. On va dédaigner ces faux jeunes et surtout s’intéresser aux premiers, qui sont l’Avenir de la Nation, le Sang Neuf de la France et plus prosaïquement l’assurance de nos futures retraites. Or, qu’apprend-t-on, à la lecture de cette fameuse enquête ?

Eh bien, on y lit avec horreur que ces petits scorpions sont moyennement décidés à entrer dans la carrière (de lecteurs) quand leurs aînés n’y seront plus. Les 15-24 ans ne lisent plus, ma pauvre dame, et ce n’est pas moi qui le dit, mais le graphique 35, page 142.

Ainsi, 22% de ces grosses feignasses n’ont pas ouvert le moindre bouquin dans l’année, même en comptant les Naruto et les Spirou (ils étaient 17% dans ce cas en 1997). Ils sont 15 % à avoir lu au moins 20 bouquins (soit un quart de moins qu’en 1997). Pas si mal, pensez-vous ? Sauf que ce chiffre englobe aussi les lectures obligatoires. Vous savez, les trucs prise de tête que demande la prof de français, la dingue qui leur fait lire des trucs d’au moins 80 pages. Et puis aussi les mangas et les BD. Or, c’est la lecture préférée de 35% des 15-19 ans et de 18% des 19-24 ans. Je lis, j’apprécie les bd et mangas et je place Hergé au dessus de disons, Dumas, dans mon panthéon personnel.. N’empêche qu’en général c’est lu plus vite.

Après, comme d’habitude avec les enquêtes et avec les chiffres, on peut leur faire dire n’importe quoi, et faire le coup de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. Les optimistes verront dans le rapport des raisons d’espérer, arguant que ce n’est point tant une régression de la lecture qu’on pointe, qu’un changement des pratiques. Sûr que la vingtaine d’heures passée sur l’internet, c’est aussi de la lecture. Mais bon, repeindre la salle de bains, c’est aussi de la peinture, et cela ne viendrait à personne de comptabiliser ce temps en loisirs créatifs (et pourquoi pas, après tout).

Les pessimistes retiendront surtout cette conclusion de l’enquête, qui précise sobrement que « la culture légitime voit sa validité et la pérennité de son périmètre vaciller » (avant-propos, page 8 ou 9). En d’autres termes, aujourd’hui ça craint plus trop de ne pas lire, rapport au fait qu’avec wikipedia, tu copies-colles en 30 secondes alors pourquoi tu t’emmerderais à lire un truc qui te tombe des mains ?

L’étude est riche d’enseignements du même genre, et je n’ai malheureusement pas le temps qu’il faudrait pour les dénicher, avec une mauvaise foi qui ne m’honore pas. Mais cela n’est pas très grave, puisque figurez-vous que vous pouvez télécharger l’intégralité de l’enquête pour pas un rond en cliquant sur www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr. A l’attention des grabataires et autres baby-boomers, je précise que le livre papier, cette délicieuse vieille chose, est disponible dans leur librairie préférée.

(*) les vioques, en d’autres termes

(**) Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique – Olivier Donnat – éditions La Découverte, octobre 2009. 20 euros