Le Blog

B comme… BANDEAU


Mon petit préféré.

Pas de grande résolution pour cette année, mais une volonté farouche de continuer à aborder les problèmes de fond qui agitent le bocal de votre humble libraire. Je commence donc par un point absolument essentiel, les bandeaux. Vous savez, ces bandelettes de papier qui ornent la couverture d’un livre et dont l’inflation m’inquiète. A l’origine, j’imagine que l’objet du délit servait surtout à indiquer un prix littéraire, et la couleur choisie, le rouge sang, célébrait, après l’âpre lutte, cette glorieuse et stratégique victoire. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser inévitablement au label rouge du boucher d’à côté ; label qualité supérieure, élevé au grain et en plein air. La faute à la proximité de dates entre le salon du livre et le salon de l’agriculture ?

Notons que la chose a une évidente efficacité commerciale ; parfois un peu trop. Certains clients veulent impérativement le prix Goncourt, sans se préoccuper le moins du monde de la teneur de l’ouvrage, mais en exigeant un bandeau impeccable. La tentation est grande pour le vil commerçant de coller sur toutes les piles de la table littérature un bandeau Prix Goncourt.

Mais inutile de se fatiguer, les éditeurs ont pourvu à ce problème, et enrobent à tour de bras leur production. A se demander même pourquoi certains n’en ont pas. Je reste sceptique devant ces appendices de papier qui sont censés rehausser la maquette d’une couvrante d’une information pertinente, genre le nom de l’auteur ; j’aime bien ceux qui présentent une photo de l’auteur. Le mignon minois de cette jolie écrivaine est-il vraiment un argument littéraire ? Il y a les bandeaux qui se veulent accrocheurs, avec à l’appui citation(s) de critique(s) enthousiaste(s) ; dans cette catégorie je citerai volontiers le bandeau qui a orné Les Hauts de Hurlevent pendant un certain temps : « le livre préféré de Bella et Edward », à savoir l’incarnation de la passion amoureuse au XXIe siècle, le vampire et la donzelle de Twilight. Vu que cela a marché, et que dans le fond tout le monde est content (Emily dans sa tombe et les lectrices de Twilight qui découvre l’incarnation de la passion amoureuse au XIXe), je ne devrais pas me moquer. En plus c’est facile, avec les bandeaux. Tiens par exemple, il y a le légendaire bandeau « nouveauté » qui décore systématiquement les sorties en poche des romans d’Harlan Coben. On a une boîte avec les titres en poches de cet auteur qui ont systématiquement le bandeau « nouveauté ». Même les titres plus si nouveaux que ça. Et vous trouverez souvent au-dessus le dernier grand format paru, c’est-à-dire la dernière nouveauté. De quoi en faire hésiter plus d’un. Je me souviens aussi du bandeau « folio n°5000 », information qui méritait effectivement qu’on l’imprime en gros. Ou encore le bandeau « le livre aux 10 prix littéraires », qui joue l’épate, mais se garde bien de faire l’inventaire. Pire, le bandeau exhaustif, qui cite tous les prix reçus par l’auteur, et qui finit par ressembler à une tranche napolitaine : le livre prend l’aspect d’un poitrail de cacique militaire soviétique grande époque.

Et puis les bandeaux c’est bien joli, quand le livre est bien à plat sur une table, mais sinon, c’est fragile. Dans les cartons de transport, ça se froisse, en rayon ça se déchire, quand le livre est debout ça glisse, et quand il s’agit d’une bande dessinée en bac, ça finit en charpie dans la minute. Nombreux sont ceux finissent lacérés sur le champ de bataille de la librairie, confetti de table ou de bac, qui terminent lamentablement à la poubelle. Tant de marketing novateur gâché, ça me fend le cœur moi. A noter donc, l’apparition du bandeau en trompe-l’oeil, absorbé dans la maquette du livre. Merci l’évolution.

Z comme… Zikmu


C’est pas la musique qu’est trop forte, c’est toi qu’es trop vieux.

Définir l’ambiance musicale d’une boutique, c’est tout un art, j’en parlais à ma coiffeuse pas plus tard que ce matin. Le temps d’une publicité malheureusement gratuite, j’en profite pour vous signaler que Les Garçons Coiffeurs, rue Clauzel dans le 9ème est à ma connaissance un des rares endroits à Paname où l’on puisse se faire rafraîchir la couenne sans subir en retour les éprouvantes plaisanteries d’un animateur décérébré ni les gloussements orgasmiques de bimbos siliconées trop occupées à se frotter sur des limousines de fabrication allemande pour s’interroger quant à la pertinence de leurs éructations r’n’biesques. Tout au contraire, on profite de cette parenthèse pour apprécier les découvertes musicales des figaros du lieu, expérience pleine d’enseignements pour moi qui, en gros, ai cessé de m’intéresser à la création musicale quand Kurt Cobain a passé l’arme à gauche. Aucun rapport de cause à effet, c’est juste pour vous permettre de situer, historiquement. Histoire d’enfoncer le clou, sachez que je tape cette petite note au rythme d’un vieil album de Suicidal Tendencies, THE ART OF REBELLION, ça s’appelle (tout moi, ça).
Sans aller jusqu’à parler d’architecture sonore du lieu – ce qui reviendrait tout de même à se la péter un chouille – disons que nous aussi, à la librairie, accordons une certaine importance à ce qu’on met sur la platine, dans l’espoir souvent déçu de couvrir les cris de vos enfants. Mes goûts musicaux m’entraînant plutôt vers :

1) les musiques bruyantes et graisseuses de chanteurs morts ou en mauvaise santé
2) la country ambiance-corde-au- cou, genre Tindersticks

… c’est à Juliette que revient le choix stratégique de la bande-son des Buveurs d’Encre. En plus, elle dispose d’un avantage déterminant, car elle seule dispose d’un Ipod. La vérité m’oblige à préciser qu’elle est surtout la seule à savoir s’en servir.

En général, j’aime bien ce qu’elle choisit et j’espère que vous aussi, mais je garde le final cut. Je n’en abuse pas, car j’ai peur des réactions. Il y a quelques mois, j’ai eu le malheur de dire « enlève-moi ce truc s’il te plaît » à un morceau que je persiste à trouver assez pénible. J’ai senti son regard lourd de mépris et de rage contenue quand elle a coupé la chique à Carlos Gardel (car c’était lui). Ca m’a servi de leçon. J’ai appris à ronger mon frein, et c’est surtout quand on passe sur F.I.P que je peux avoir les réactions les plus épidermiques. Je suis incapable d’écouter jusqu’au bout un morceau de Vincent Delerm ou de Bénabar et je m’en honore.

Pourtant, malgré mon absence aux platines de la librairie, c’est plutôt moi qui fais les choix au rayon musique. Raison sans doute pour laquelle il est surtout fréquenté par des quadras qui ont un peu le même type de parcours. J’en profite pour leur signaler la sortie du premier livre digne d’intérêt sur AC/DC. (35 euros aux editions EPA) Ca fait un peu Kididoc pour grand, avec le disque-qui-tourne assez ridicule en couverture. C’est sorti la semaine dernière, je ne l’ai pas encore lu en détail, mais ça semble valoir le coup. Il était temps…

Y comme… Y en a plus


Pas content…

Certains jours le libraire est colère. Très colère. Genre à taper rageusement contre un radiateur en pensant que ça lui fera du bien. Limite à fusiller du regard l’innocent marmot qui chouine dans sa poussette et qui rompt le silence sépulcral qui règne dans la librairie parce que sinon ce serait une avalanche d’insanités colorées.

La fureur du libraire. Tremblez, et éloignez-vous.

On n’est pas du genre à jouer les Hercule furieux pour le plaisir ; ça fait désordre et des auréoles sous les aisselles, et donc ça fait fuir le chaland, de fait, ce qui n’était pas inclus dans le business plan de la librairie. Mais tout de même, c’est une juste colère : la colère du « Y en a plus ». Le courroux de la rupture. L’exaspération de la réimpression.

On remet sa chemise déchirée et on s’explique. C’est la rentrée, les gens retournent à leurs livres, on parle de bouquins à la radio, à la télé et dans la presse, on se rend chez son libraire et on lui demande ce livre-ci ou cet ouvrage-là, et là c’est le drame, le libraire pâle comme un linge explique que oui c’est un très bon texte, et qu’il serait ravi de vous le vendre, mais qu’il est désolé, y en a plus. Lui aussi aimerait bien faire une pile de ce livre, mais non, il ne peut plus, il est en rupture. D’où un gros soupir de frustration.

Vous pourriez me rétorquer qu’il n’avait qu’à en commander plus d’exemplaires à l’office, ce ronchon de libraire ; pour sûr, il nous arrive de nous planter dans les commandes, d’être parfois frileux, et il faut le dire, échaudés, après des mises en place d’office trop importantes. Passez donc un mardi soir à la librairie, c’est le jour des offices Hachette. En général, on a des piles sous les aisselles (nouveau risque de sudation), et l’œil hagard à la recherche d’un petit coin de table pour les ranger, ou d’un bout de réserve disponible pour caser les stocks. Donc non, on préfère ne pas bourrer la réserve, et faire confiance aux éditeurs qui feront les tirages suffisants pour satisfaire les offices et les réassorts. Sauf qu’à chaque fois, c’est pareil ; il y a toujours un titre important ou deux qui tombent au bout d’une semaine en rupture, c’est-à-dire que les stocks sont à zéro, et qu’on attend le prochain tirage. Jamais été fan de loto, et dans le travail, ça me fait grincer sévèrement les molaires. Alors je sais bien qu’une réimpression coûte cher, et que les retours sont à craindre, mais quand on voit que le bouquin est en rupture une semaine après sa sortie, alors que les commandes d’office ont été enregistrées deux mois avant, que les additions et les soustractions sont au programme du CE1, il me semble probable qu’on puisse anticiper une réimpression au plus vite si on voit que les mises en place d’office sont importantes, pour éviter de se retrouver avec des libraires fumasses.

Ajoutez à cela que les délais de réimpression sont aussi brumeux qu’un petit matin de novembre en Ecosse. Que puis-je répondre à un client qui me demande un délai précis quand je lui apprends qu’un titre est en rupture / indisponible / noté / disponible sous peu* ? à part me dandiner, couler un regard attristé à mon écran, et user des quelques circonvolutions d’usage, je suis bien incapable d’être claire et nette. Mais je prends votre téléphone et je vous appelle dès que j’ai des nouvelles ; avec un peu de chance, je ne passerai pas trop pour un jambon. Mais ce n’est pas sûr.

Une autre pratique qui a le don de m’horripiler, c’est la notion d’intégrale en bande dessinée. Passons sur le fumeux concept d’intégrale partielle, et sur les âneries type « en 2005 on fait une intégrale avec les volumes 1 à 3, sans la suite, puis en 2009 une nouvelle intégrale avec les volumes 1 à 5 ». Mais revenons à cette bonne idée de base, qui veut qu’on ressorte des titres qui ont un peu de bouteille, et ont été, parfois à tort, oubliés ; on refait la maquette, et en général, le prix est intéressant. Après les choses se corsent ; la publication est programmée pour la fin d’année (objectif Noël) et il n’y aura qu’un tirage. Et basta. Même si cela devrait devenir un titre de fonds. Ce sera une épiphanie et pas deux. C’est ce qui s’appelle croire en son catalogue. Et c’est le même cirque chaque année, il va falloir que je me fasse une raison.

Allez, j’arrête de grognasser, et je vais vendre ce que j’ai sur la table.

*échantillon du vaste champ lexical que l’on trouve sur les factures pour signifier l’absence d’un livre.

X comme… RAYON X


Le rayon X vous en promet de belles.

Cela ne rate jamais, l’arrivée des vacances signe le retour en kiosque du marronnier des marronniers : les français et le sexe. Par respect pour son lectorat, notre modeste blog ne se soustraira pas à cette obligation estivale. On va donc parler de cul, et plus exactement de livres de cul. Mais, amateur de gaudriole, passe ton chemin… Ce billet ne se départira pas du ton austère qui sied à la gravité de la menace qui plane sur nous : la disparition progressive du deuxième rayon, la fin programmée de l’enfer, bref, la lente agonie du rayon X en librairie…

Quand SEXE est la requête la plus tapée sur les claviers juste après DSK, quand la moindre pub pour lave-vaisselle ressemble à un casting porno, par quel mystère le rayon érotique se réduit-il comme peau de chagrin pour devenir le parent pauvre des librairies ? Grave question. A défaut d’y répondre, j’aimerais proposer quelques pistes de réflexion. Commençons par bien cerner le problème, voulez-vous…

D’abord, est-ce une question de manque d’intérêt pour la chose ? Le sexe n’intéresse-t-il pas les clients des librairies, espèce calme, méditative, peu portée sur la chose un peu à l’instar du grand panda et comme le sympathique plantigrade menacée à terme d’extinction ? La question mérite d’être posée puisqu’on tiendrait là une explication à la problématique plus vaste de la baisse de fréquentation en librairie. Des clients plus âgés, des clients moins nombreux et puis un jour plus de clients du tout… On en garderait quelques uns pour mettre en vitrine des centres Leclerc afin d’édifier les prochaines générations, et ce serait tout. On les nourrirait de feuilles arrachées aux best-sellers de chez X.O. Les plus fragiles bien sûr ne survivraient pas. Mais les joyeuses cavalcades qui rythment nos mercredis et nos samedis à la librairie me font penser que nos clients n’ont perdu ni le mode d’emploi ni l’envie de faire des petits. On a eu chaud… Cette bonne nouvelle nous oblige pourtant à chercher ailleurs les réponses à la question qui nous obsède.

Faut-il donc convoquer le suspect habituel, l’internet ? En effet, pourquoi payer pour un contenu dont on peut maintenant disposer gratuitement, discrètement et à satiété ? L’hypothèse n’est pas à rejeter sans examen. Elle a d’ailleurs les faveurs de mon voisin et camarade le-marchand-de-journaux-du-kiosque-à-côté qui le dit tout net : « le cul, c’est mort ». J’opine lâchement quand il lâche cet avis définitif, mais je dois bien vous l’avouer, je suis loin d’être convaincu. Car voyez-vous, de même qu’on ne mélange pas les serviettes et les torchons, on ne saurait confondre les déshabillés classe des modèles d’Edwarda avec les strings lycra des filles de Pouf’magazine. Car il y a cul et cul. De même que la multiplication des Mac Donald, KFC et autres marchands de cochoncetés n’a pas sonné le glas de la restauration traditionnelle de quartier, la profusion des sites X, XX et même XXL ne me semble pas devoir signifier la fin de l’ouvrage leste de qualité.

La qualité de l’édition érotique serait-elle alors à blâmer ? Non pas. Loin de la production standardisée et stéréotypée du cul en kiosque, la librairie indépendante qui se respecte a l’embarras du choix pour constituer le rayon qui ravira l’amateur éclairé. Sans revenir sur les Mémoires du libraire pornographe, toujours présent sur nos tables et qui remporte un succès d’estime bien mérité, nous avons reçu rien que cette semaine deux nouveautés qui dans des genres forts différent sont de nature à satisfaire les lecteurs les plus exigeants. Je me fais un plaisir de les chroniquer dans nos pages nouveautés et j’attends avec impatience le « Sade-up », pop-up pour grands prévu au Rouergue à la rentrée et qui illuminera les fêtes de fin d’année des enfants pas sages et peut-être notre vitrine. D’ailleurs, puisqu’on parle de vitrines…

La communication des libraires serait-elle trop frileuse ? En ces temps où la censure revient en force, faire une O.P (*) avec les éditions Dynamite (**) peut faire jaser dans le quartier. D’ailleurs, à moins de tenir boutique près d’une caserne, et elles sont chaque année moins nombreuses, le libraire risque bien de faire un flop. On peut faire une vitrine coquine et aguichante qui exclut toute vulgarité mais peu nombreux sont les libraires à s’y risquer. Une bonne amie qui se reconnaîtra avait coutume de consacrer chaque année une (très belle) vitrine thématique à Eros et ses copains. Elle y a cette année renoncé, c’est d’autant plus triste que ses vitrines sont assez largement considérées comme les plus réussies de la Capitale. Son abandon me navre car personne chez n’a le talent artistique qu’il faut pour reprendre le flambeau. Ceci ne nous empêche pas de prendre part au combat à notre façon, moins visible, plus modeste sans doute, mais pas moins militante. Après tout, c’est bien aux Buveurs d’Encre qu’Hughes Micol présenta et signa cette année « La planète des vulves » , deuxième titre de la toute jeune collection BD CUL des Requins Marteaux. C’est pas un peu la classe, ça ?

Bonnes vacances à ceux qui partent, et pour les autres, la librairie reste ouverte en août. Et bien sûr, le rayon X aussi.

(*) Opération Promotionnelle, vous le sauriez si vous lisiez ce blog plus assidûment

(**) Je vous laisse la joie de découvrir par vous-même leur catalogue et décline toute responsabilité pour les sites que vous pourriez être amené(e) à visiter.

W comme WEB

Chacun son rythme.

Le site de la librairie va fêter ses 3 ans ; à cet âge on est propre et on galope vers son destin et l’âge de raison. Les parents gardent un œil sur la courbe de croissance et de poids et les plus phrénologues voient déjà le génie à venir. En ce qui concerne le dernier né de la librairie, notre cher site, nous sommes heureux de constater son bon développement. On le nourrit régulièrement (okay on avoue, on espace un peu le blog, mais bon il fait ses nuits maintenant, on n’est plus obligé de le gaver toutes les semaines), et la rubrique Archives s’allonge copieusement. Les plus observateurs d’entre vous auront d’ailleurs remarqué qu’il existe même d’improbables archives de janvier 1970 et 1971 : un petit bug, comme disent ces entomologistes d’informaticiens, qui permet cependant un hommage discret au disco.

Ce qui est donc formidable dans ce chaleureux monde virtuel, c’est bien sûr l’échange ; nous vous présentons des livres qui nous ont plu, et vous complétez nos fines analyses de pertinents commentaires. Encore un peu et on se tiendrait par la main et on chanterait des chansons comme dans une pub pour la téléphonie mobile. Nous n’avons cependant pas beaucoup de commentaires, et j’en conviens, vous avez sûrement autre chose à faire ; d’ailleurs, au vu des échanges qui se déroulent dans les espaces d’autres sites bien plus fréquentés, je ne m’en plains pas. Apparemment, les forums et autres commentaires sont des havres de haine où les ânes braient à n’en plus finir avec la véhémence de boucs ; je vous préfère ainsi, silencieux certes, mais je me plais à vous imaginer timides, le rose aux joues, tacites mais complices.

Si d’aventure vous passiez le pas et que vous vouliez laisser un commentaire, ne croyez pas qu’il se doive d’être du même bord que nous. On ne censure pas, on est très liberté de parole vous savez, on ne rabat pas le caquet des gens qui ne sont pas d’accord avec nous. Je me souviens d’un commentateur en verve qui lançait, à propos d’un livre dont j’avais fait une belle tartine d’éloges, qu’il trouvait qu’il avait les qualités littéraires d’un guide du routard. Comme je suis très liberté de paroles et que je refoule mes pulsions d’âne, je ne me vexe pas, ni ne réponds et continue mon chemin tel un yogi.

Ce que j’aime beaucoup aussi, ce sont les faux commentaires, issus de nébuleux automates qui postent des commentaires creux dans l’espoir qu’ils soient mis en ligne avec le lien sur le site internet qu’ils sont censés promouvoir. Par exemple, M. Casino en ligne m’indique : « Merci pour ces informations! c’est ce que je recherchais depuis un moment afin de finaliser mon dossier ! merci ! » et signe d’un lien internet tout aussi explicite que son nom ; ou bien Mme Carol m’explique que « Looks like you are an expert in this field, excellent post and keep up the good work, my friend recommended me this. » Que c’est bon d’être apprécié à sa juste valeur de l’autre côté de l’Atlantique, je m’imaginais déjà une nouvelle BFF ; dommage que Carol signale que son blog s’appelle « rachat de prêt immobilier ». Sûr que les têtes pensantes qui sont derrière ces programmes de spams automatisés ont bien compris que les auteurs de blog sont sensibles à la flatterie voir même à la flagornerie, mais de là à croire que je vais tomber dans un panneau aussi criard, c’est encore me prendre pour un âne.

A propos de ce site internet, je voulais aussi vous dire d’y faire attention ; je sais que vous vous y sentez en sécurité, mais sachez que vous êtes surveillés. Je sais d’où vous venez, où vous habitez, combien de temps vous restez sur le site… j’ai des petits diagrammes à bâtons, des camemberts et des graphiques que je pourrais utiliser si d’aventure je me décidais à publier une étude sociologique sur les lecteurs du blog. Nous avons en fait un compte sur un site qui analyse les flux de personnes sur notre domaine ; on y apprendra l’humilité en constatant que 70 % des gens qui atterrissent sur le site de la librairie y restent moins de 5 secondes. Et quand on regarde le listing des mots clefs qui vous font arriver jusqu’à nous, on restera pantois devant les impénétrables voix de Google qui mènent les brebis égarées sur notre site : un internaute angoissé, qui lança la requête « priere pour réussir dans sa vie et son avenir », se retrouva ainsi parmi nous ; j’imagine sans peine sa déception. Plus exotique, l’amateur de magie noire, avec « la datte entouree de scotch dans la sorcellerie » et son « TABLEAU QUI TOMBE DU MUR – ETRANGE PHENOMENE ». Plus attendues, au vu des connotations du nom de la librairie, et néanmoins flatteuses, les requêtes comme «bière ancre pils », « tonneau de bière », « 69 raisons qu’une bière », « biere ancre », « image humour femme biere surf ». Il y a aussi les questions professionnelles : « CV d un libraire original » (là aussi je me reconnais), « aucun libraire ne veut de mon roman à compte d’auteur », « office librairie cavalerie », et le résolument pathétique « est-il normal que l’apprenti ne fasse que des cartons de retour ». Les inévitables amateurs de sensualité, qui jouant trop la singularité finissent dans nos filets : « pensionnat fouet sm danseuse classique galerie blog », « mari humilié texte ou bd », « amour malgré l’age », « livre sur les meilleurs amants selon la tendance » (si vous l’avez trouvé, je veux bien les références, ce doit être un morceau de choix). Et puis il y a une tripotée de requêtes incongrues, que je me fais un plaisir de thésauriser : « qu’est-ce qu’un avaleur de sabres ? », « recupérer chaussette machine a laver », « bertrand delanoé et photos compromettantes », « les cous sont tres interessants », « retaper canape », « bébé bras poilus », « bonbons haribo produits addictifs », « pourquoi dit on fou comme un lapin », « recherche des restaurants pour manger une bouillabaisse paris et sa banlieue », « napolitains humoristiques ». Le surréalisme revu et corrigé par Google.

V comme… VIE DU LIVRE

Classique et livre culte et best-seller et long seller … excusez du peu !

Figurez-vous que comme vous et moi, les livres ont une vie. Comme vous, comme moi, ils font leur petit tour et puis s’en vont … Un numéro plus vite plié que le nôtre, dans la plupart des cas. Car pour une Chartreuse de Parme, une Princesse de Clèves, un roman de Guillaume Musso (*) que vos arrière-petits-enfants étudieront un jour en classe, combien de documents coup de poing, combien de poignants premiers romans connaîtront, l’encre à peine sèche, les affres du pilon ?

Sans vouloir casser l’ambiance, rappelons que publier chez Pierre, Paul ou même chez Gaston et Antoine n’est pas, n’est plus (et n’a jamais été) gage d’éternité. Heureusement d’ailleurs, car imaginez un instant le bazar… La production éditoriale française représente bon an mal an 60 000 titres. Vous enlevez deux tiers de bouquins techniques ultra spécialisés, genre les troubles du désir chez le gaucher ouzbek, il reste encore de quoi remplir 2 fois la librairie les Buveurs d’encre. Et on parle juste de ce que concoctent en une année même pas bissextile les éditeurs à l’attention du grand public… ou de ce qu’ils fantasment comme tel !

Or, comme les moins distraits d’entre vous l’auront noté, la plupart des librairies proposent à la vente un nombre parfois considérable de titres plus anciens. Si elles hébergent aussi dans leurs rayons ces chères veilles choses, c’est qu’il doit y avoir un truc, subodorez-vous. Vous subodorez bien… Outre le fait que le libraire méfiant, avaricieux et soucieux de sa trésorerie ne se précipite pas sur chaque nouveau livre comme la vérole sur le bas clergé breton – et ce en dépit des efforts méritoires du représentant – joue aussi le fait que les livres n’ont pas la même espérance de vie que nous.

Question cycle de vie, ils sont beaucoup plus complexes que l’homo sapiens moyen, créature assez prévisible, qui en prend grosso modo pour sept à neuf décennies selon l’état de ses artères et son hygiène de vie. Pour les bouquins, c’est un peu plus compliqué, mais pour vous être agréable, je vais me faire un plaisir de vous classer cela par catégories. Ce classement est très personne et peut varier en fonction des librairies, mais globalement, ça a du sens…

Catégorie « feu de paille »

Définition : le livre écrit pour « faire un coup ». L’éditeur ne vise pas le panthéon littéraire, mais plus prosaïquement un retour sur investissement rapide et si possible juteux.

Livres concernés : les mémoires d’un « people » surtout si elles sont un peu crapoteuses ou le document d’actualité grand public sur un sujet par ailleurs fortement médiatisé. Le deal du Mediator dans les banlieues islamiques peut potentiellement faire un tabac.

Ingrédients pour que cela marche : un nom connu sur la couverture, et de la télé grand public à forte dose. Plan média idéal : Le fou du roi + 20 minutes + Ruquier.

Archétype : vous aurez oublié l’existence de ce livre quand vous lirez ces lignes, alors, à quoi bon ?

Espérance de vie : 30 jours maximum, mais de toute manière on s’en fout vu que l’essentiel des ventes se fait dans la semaine qui suit la tournée promo. Ces livres n’entrent pas dans le fonds, même pas dans celui des magasins Virgin, c’est dire…

Catégorie « best seller »

Définition : tout bouquin qui dépassera 30 000 acheteurs, soit une moitié du stade vélodrome pour un OM-PSG, un soir d’affluence moyenne. Ce qui devrait aider les gens du monde du livre à rester modeste…

Livres concernés : le dernier roman d’un écrivain très médiatisé, la biographie d’une célébrité, signée par une autre célébrité.

Ingrédients pour que cela marche : grosse mise en place en librairie, quasi assurée de toute manière. Le seul risque, c’est une presse unanimement défavorable ou -pire- mollassonne. Et puis, le risque du gros truc qui efface le reste, mais heureusement, il n’y a pas un 11 septembre tous les ans, même si c’est une façon de parler.

Archétype : La carte et le territoire, de Houellebecq. Pour les essais, La bio de Giroud par Laure Adler

Espérance de vie : 4 à 6 mois sur table pour les romans (chez nous, en tout cas). Un peu moins pour les essais. Le roman peut connaître une deuxième vie en poche.

Catégorie « long seller » :

Définition : aujourd’hui, tout bouquin qui n’est pas passé au pilon dans l’année qui suit sa sortie

Livres concernés : le roman grand public, qui sort sans tambour ni trompette et finit par toucher à la fois le lecteur occasionnel (la lectrice occasionnelle, plus précisément) et le « gros(se) lecteur(trice) ».

Ingrédients principaux : le bouche à oreille entre lecteurs ainsi le soutien des libraires qui lui assurent pendant les premiers mois l’espace minimal requis sur leurs tables

Archétype : L’élégance du hérisson, de Muriel Barbery. Et pour 2011, La couleur des sentiments de Stockett, ou Rosa Candida d’Olafsdottir

Espérance de vie : sur les tables, jusqu’à la fin de la saison littéraire. Ensuite soit le livre rejoint les étagères et passe en fonds, soit le reliquat part au retour.

NB : le long seller peut devenir un best seller mais l’inverse n’est en général pas vrai.

Catégorie «livres de fonds »

Définition : dans une librairie, le livre de fonds est le livre qui est là en permanence, et qu’on recommande chaque fois qu’on le vend, sans se poser de questions. Un titre peut donc être « livre de fonds » dans une librairie, et pas dans une autre. A l’exception des classiques, modernes ou anciens, et c’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît un classique.

Livres concernés : les classiques bien sûr, ainsi que tous les bouquins que le libraire, pour des raisons qui le regardent, juge utile d’avoir en permanence sous la main. Bref, le livre de fonds c’est soit un livre que librairie a lu, soit un livre qu’il aurait dû lire !

Ingrédients principaux : Le temps, essentiellement. Bien malin qui peut prédire ce que seront les classiques de demain. De grosses ventes aujourd’hui ne sont pas une garantie pour demain, le contraire non plus, hélas !

Archétype : certains auteurs accèdent de leur vivant au statut envié d’auteur de « livres de fonds ». Juste pour parler des français, vous trouverez peu de librairies qui ne vous proposent pas les livres de Modiano, Le Clezio, Tournier ou Echenoz.

Espérance de vie : sans date limite de péremption, c’est l’avantage principal d’accéder à cette catégorie.

Catégorie « livre culte »

Définition : Le livre culte, c’est un livre de fonds que presque personne n’a lu sans oser l’avouer. Si personne n’en a entendu parler en dehors de quelques personnes reconnues comme expertes, on dit alors cultissime. L’appartenance à un sous-genre est un plus.

Livres concernés : Dans le fonds des Buveurs d’encre qui n’en manque pas, peuvent prétendre à la distinction « culte » voire « cultissime » les titres suivants :

Le lézard lubrique de Melancholy Cove, de Christopher Moore. Du polar/SF enrichi en déconnade et testostérone

Mille milliard de tapis de cheveux, de Andreas Eschbach (de la S-F allemande, un genre presque aussi rare que le porno taliban…)

Les fantômes de Calcutta, de Sebastien Ortiz. Un livre magnifique sur une des plus belles villes du monde.

Yegg, de Jack Black. Les mémoires d’un perceur de coffres, avec en post face une charge anti sarkozyste écrite dans les années 1920 (ou trente, peut-être, j’ai la flemme d’aller voir).

L’avantage des livres cultes, c’est que chacun peut avoir sa propre liste et l’enrichir au gré de ses lectures et préférences personnelles. Il n’y a pas véritablement de justification à apporter, alors de grâce, acceptez que d’autres ne partagent pas votre avis ou vos goûts. Je me souviens d’une cliente qui me snoba sous prétexte que je n’avais pas lu Forrest Gump. Comme vous sans doute, j’ai vu le film – l’un des plus surrestimé de ces 20 dernières années, si vous voulez mon avis- Le fait que cette dame me snobe parce que j’ignorai l’existence du roman m’a semblé un peu mesquin. Il y a suffisamment de classiques que je n’ai pas lus pour ne pas aller me chercher sur des choses qu’on qualifiera de très secondaires.

Catégorie « boule de neige » :

Définition : l’équivalent écrit de la télé-réalité. Le livre qui est connu parce qu’on en parle. Plus qu’un bouquin, c’est un phénomène de société.

Archétype : Indignez-vous, de Stéphane Hessel. Ou les bouquins de régimes hypo/hyper-vitaminés dans un autre genre.

Ingrédient : la curiosité du public, relayée par les media, à moins que ce ne soit l’inverse.

Espérance de vie : le temps que ça dure…

(*) Ce pourrait être une plaisanterie, mais malheureusement non. Si vous insistez, je vous donnerai plus de précisions, histoire de convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé.

U comme… UTILES USTENSILES

Avis aux inventeurs : on attend toujours le génie qui nous inventera le cutteur-tire-bouchon ou la dérouleuse à papier cadeau qui lit les fax.


Après l’évocation du téléphone du libraire, je me suis dit qu’il était temps de vous présenter la panoplie du petit libraire, c’est-à-dire ses utiles et indispensables ustensiles de travail. Les accessoires du magicien, la trousse du chirurgien, la ceinture à outils du bricoleur … et le bordélique bureau du libraire.

Je ne reviendrai pas sur le téléphone, mais je m’appesantirai sur son siamois, le fax. On ne se moque pas, s’il vous plaît, et on s’incline devant cette relique du XXe siècle, le téléphone-fax (avec un fil qui tire-bouchonne pour relier le combiné et le cœur de la machine). Ce qui explique que quand on ne répond pas (voir article précédent), vous obteniez ce strident sifflet qui a le don de vous énerver, mais absolument pas de vous décourager. Remarquez que le sifflement, on y a droit aussi, une fois sur deux, quand enfin on se décide à répondre… Mais je sens bien que vous êtes sceptiques quand à l’utilité du fax. Certes nous récoltons encore quelques fax de Savemoneyreport, sérieux organisme qui vous promet ponts d’or et rivières de diamants, si on commence par mettre la main à la poche en leur versant un petit quelque chose sur leur compte aux Bermudes. Les autres arnaqueurs du même acabit préfèrent désormais vous envoyer des mails grotesques ; je tenais donc à saluer la ténacité de Savemoneyreport, qui se donne les moyens de ses ambitions. Mais hormis la correspondance régulière de cet honorable établissement, nous nous servons activement de notre télécopieur, nous autres libraires, en particulier avec nos chers distributeurs, pour tout ce qui concerne les litiges et autres réclamations, et avec nos transporteurs. C’est dit, le circuit du livre, c’est trop ringard, on n’a même pas d’Ipad qui permette d’un mouvement gracieux du poignet d’envoyer un mail, nous on préfère envoyer des fax de 8 pages illisibles pour une réclamation, et s’y reprendre à deux fois, tellement c’est plaisant de fixer les folios qui bouchonnent dans la machine. En plus c’est toujours le moment où le téléphone sonne, et qu’il y a un appel aux centres bancaires via le terminal de carte bleue, et que donc, il faudra s’y reprendre une troisième fois.

Nonobstant ces incuries, sachez cependant que le fax nous permet, paradoxalement, d’obtenir des livres plus vite que par dilicom (serveur genre internet qui balance les commandes aux distributeurs) ; certains distributeurs sont plus rapides dans leur traitement des commandes quand on leur envoie un fax. Parfaite illustration de la fable du lièvre et de la tortue.

Mais laissons ces technologies superfétatoires et revenons au cœur du métier, et au principal outil du libraire, son cutter. Le Jedi a son sabre laser, et le libraire son cutter. On passe son temps à courir derrière parce qu’on le perd tout le temps, il y en a trois ou quatre qui se baladent dans la librairie, et ça fait des trous au fond des poches. Et il n’est pas rare que nous ayons des stigmates, de décoratives et longues estafilades. Jamais encore ça ne s’est fini en bain de sang à la Romero, mais nous restons vigilants. Quel métier, quel sens du danger.

Quoi d’autre dans notre petite trousse à outils ? j’ajoute volontiers le scotch, les gommettes et le papier nécessaire à faire des emballages cadeaux. Bien sûr nous avons des pochettes cadeaux, qui permettent de tricher et d’emballer au plus vite la pile chancelante de cette grand-mère à la progéniture nombreuse ; mais on a développé un talent que le plus acharné des scouts nous envierait, à savoir une foudroyante vitesse d’emballement. J’aurais bien demandé un autre don à la fée qui s’est penchée sur mon berceau, mais il n’y avait plus que ça, et comme il y avait un fax en cadeau bonus, j’ai dit oui.

T comme… TELEPHONE

Laisse pleurer le téléphone, ça fait des vacances…


Je ne sais si vous croyez en l’existence de cette forme de justice qu’on dit poétique, mais moi, j’y crois dur comme fer. Car les exemples sont nombreux, de ces statues du commandeur qui viennent nous gratouiller la mauvaise conscience derrière les oreilles. Aujourd’hui je n’en retiendrai qu’une, emblématique il est vrai puisqu’il s’agit du TELEPHONE.

Dans une vie professionnelle pas si lointaine, figurez-vous que j’ai mis toute mon intelligence et mon professionnalisme (limités, j’en conviens) à pousser des individus incrédules et près de leurs sous à composer un numéro de téléphone commençant par 08 pour se procurer à prix d’or des objets et services d’une utilité somme toute relative. A l’époque, j’espérais un tsunami d’appels, car de l’importance de la vague dépendait en partie celle de ma rémunération. J’y mettais donc, je n’ose dire toute mon âme, en tout cas tout mon savoir-faire. Bref, j’espérais les appels. Je les espérais autant qu’aujourd’hui, je les redoute.

Car j’ai un problème avec le téléphone… Oh, rassurez-vous, vous pouvez continuer à dégainer votre cochonnerie dernier cri dans la librairie pour tenir des conversations d’un intérêt relatif ; je me suis fait depuis longtemps aux longs conciliabules dont je suis l’involontaire auditeur. J’encaisse avec le détachement requis la description de l’accouchement de la petite dernière, j’ai vécu plus d’une fois des ruptures en direct (je me fais alors l’effet du barman dans un roman de Pelecanos et cela ne me déplait pas) mais j’avoue continuer à tiquer un peu quand on me tend avec autorité un téléphone et qu’on me passe « le petit » qui veut me passer la commande du livre scolaire dont il n’a rien à secouer. Si j’avais voulu bosser dans un call center, je me serais établi un peu au sud du 19ème, j’aurais eu le soleil au moins. Bref, pour ne rien vous cacher, j’ai un problème avec le téléphone.

Question de génération, sans doute. Figurez-vous que le téléphone, moi, je ne suis pas né avec. Pour tout vous dire, je suis d’une génération qui a connu la Dame du Téléphone. Apprenez que mon premier appel date de 1969 ou 70 (un peu avant l’enterrement du Général, pour permettre aux plus jeunes à se situer). Je demandais à parler à tonton Machin à une gentille dame, et miraculeusement elle me passait tonton Machin. Quand je dis cela à une gamine de douze ans aujourd’hui, elle est persuadée que je me moque d’elle. C’est pourtant la stricte vérité. Les moteurs de recherche les plus pointus n’en sont pas encore rendus là, en terme de personnalisation ou je me trompe ? Enfin, toujours est-il qu’en ce temps que les moins de vingt ans (et même de 40, soyons réalistes) ne peuvent pas connaître, on ne gaspillait pas son forfait et on n’invoquait pas en vain le nom de France Telecom. Chaque appel était mûrement réfléchi et faisait ou presque l’objet d’un conseil de famille. A cette époque – et sans chercher en aucune manière à influencer votre comportement – jamais on aurait osé déranger son libraire au téléphone autrement que, disons, pour lui commander la collection complète de l’Encycloepedia Universalis.

Mais les temps changent, et aujourd’hui, on fait rien qu’à nous appeler pour des vétilles. C’est vraiment n’importe quoi. Et assez étonnant d’ailleurs, la manière de réagir de chacun d’entre nous, à la sonnerie du téléphone. Les plus jeunes d’entre nous (tous sauf moi, pour ceux qui fréquentent la librairie) sautent sur l’appareil comme des chiens fous… Quitte à laisser en plan la personne qui a fait l’effort de se déplacer pour répondre à l’interlocuteur que « oui, nous sommes ouverts » à la feignasse qui fait rien qu’à tapoter sur son cadran. Mais rassurez-vous, je veille, et prends un malin plaisir à laisser l’immonde saloperie sonner pendant que je m’entretiens avec vous de l’air du temps ou de toute autre chose qui nous amuse vous et moi. Parce que j’ai horreur qu’une machine me siffle et me dicte mes priorités. Et ce qui me semble vraiment extraordinaire, c’est l’impression d’être quasiment le seul à abhorrer cela. Bon, sur ce, je dois vous laisser, je crois qu’on me sonne sur mon portable…

S comme… SAMEDI

Le samedi, le libraire prend la vague.


Le week-end, avec son vendredi soir plein d’espoir, son samedi flânerie, et son dimanche reposant… tout être humain normalement constitué adore le week-end, et le samedi en particulier, puisqu’on se ballade, tout est ouvert, il y a du monde ; le dimanche c’est plus triste, enfin surtout si vous avez grandi en province : il gardera toujours un goût d’ennui. Quoiqu’il en soit, le libraire normalement constitué aime aussi le samedi, mais pour d’autres raisons : le samedi, c’est jour compte triple, comme au scrabble. On a bûché toute la semaine à débiter du carton, des offices, des commandes pour quoi ? pour le samedi pardi. C’est le jour phare de la semaine, celui qu’on attend avec impatience pour vider la réserve.

Donc nous, on bosse, pendant que vous, vous êtes censés faire du shopping, consommer, et dilapider la paye de la semaine. Normalement. Parfois vous avez la mauvaise idée de partir en week-end, de faire le pont (maudit mois de mai), ou d’être en vacances, et de nous laisser à notre triste sort. Un truc presque infaillible pour savoir si on va avoir du monde le samedi, c’est l’oracle de la boucherie : s’il y a la queue à la boucherie, on fera le plein aussi à la librairie. Comme quoi la consommation de viande est à pondérer avec les appétits de lecture.

Le truc chouette du samedi, c’est qu’on passe du temps avec vous, chers clients. Pas de montagne de cartons à bipper dans la remise, pas d’office monstrueux à caser sur la table, pas de distributeurs ou de représentants à appeler pour demander ceci ou cela. Non non non le client est roi, les autres jours aussi, mais surtout le samedi.

Les foules ne font tout de même pas la queue devant le rideau à l’ouverture, mais ça commence souvent dès le lever de rideau de fer (on est un peu jaloux de Naturalia pour ça, eux les gens trépignent sur le trottoir en attendant l’ouverture). Avant 14h, les clients sont souvent de jeunes gens invités qui viennent chercher les cadeaux pour goûter d’anniversaire, espérant rafler le titre de meilleur camarade de classe avec le dernier opus des Légendaires. La moyenne d’âge est donc très basse : on peut dénombrer en heure de pointe jusqu’à 3 poussettes dans la librairie + 8 enfants âgés de 6 à 10 ans + 4 adultes oscillant entre l’aîné surexcité par la perspective de ce Saturday afternoon fever, et le cadet boudeur à l’idée d’aller au parc, qui s’en prend donc à la vitrine, et le petit dernier qui dans le meilleur cas babille dans la poussette, dans le pire braille parce qu’il se découvre une allergie à la librairie. Mention spéciale pour ce samedi où trois garçonnets avaient décidé de faire la bataille, pendant que le voisin du dessus se lançait dans l’exploration des capacités de sa nouvelle perceuse, et que le téléphone sonnait à tout-va : la symphonie du samedi en ut.

Une fois le tardif déjeuner consommé, les clients arrivent, par vagues. Une déferlante avec 15 personnes dans la librairie, qui veulent causer, jouer aux devinettes (« il me semble que le livre s’appelle Mes anges sont tombés ; vous l’auriez ? » « – Attendez. [rien sur Electre ni sur Librisoft ; concentration maximale]. Vous êtes sûre que c’est le bon titre ? non ? ce ne serait pas Mes étoiles on filé ? » « – Tout à fait ! »), qui ont besoin de paquets cadeaux, qui veulent le dernier exemplaire dans la vitrine. Il y a la queue à la caisse, c’est formidable, on se frotte les mains comme des petits écureuils gourmands.

Ensuite le ressac ; plus personne. Une impression de vide, comme une salle de concert après la fermeture de la buvette. La fête est finie et il n’y a plus que nous qui restons. On s’occupe, genre exercice de rédaction : qui écrit sa notule sur un petit carton orange et hop ! on colle sur le livre, qui écrit une critique sur le site, qui écrit un article pour le blog, genre ce que je fais actuellement. On peut aussi ranger, les déferlantes sont parfois dévastatrices, surtout dans le rayon jeunesse. Et puis nouvelle vague arrive.

Comme il n’y a pas de coefficient de consommation aussi fiable que les coefficients de marée, nous sommes toujours à la merci du hasard pour ce qui est de la régularité des vagues. Quant à l’amplitude, eh bien le mois de décembre est en général le mois des grandes marées. Le dernier samedi avant Noël a des airs de Tsunami humain. Tout ça pour vous dire que Noël approche, et qu’il est grand temps de préparer vos cadeaux. Avant que nous, surfeurs, pardon, libraires, soyons totalement lessivés…

R comme.. RETOUR

Dessine-moi un retour…

Maintenant que vous en connaissez un bout sur la fabuleuse histoire de la librairie, parlons d’un truc un peu moins glorieux, ou du moins un peu plus triste : les retours. Sortez les mouchoirs. Il arrive qu’un livre, malgré tout, reste esseulé, et que le libraire s’en sépare, ils se quittent, l’œil humide, et chacun poursuit sa route, en essayant de ne pas regarder en arrière.

Trèfle de bluette, les retours représentent une part non négligeable du boulot de libraire. Au bout d’un certain temps les ouvrages arrivés à l’office ne sont plus si neufs que cela, et on se pose la question : va-t-on les garder dans le fonds de la librairie, c’est-à-dire les ranger dans les rayonnages, les suivre à l’unité, mais fidèlement ? Peu sont élus, vu la taille modeste de la librairie, et la production exponentielle. Certains distributeurs ont des critères de retour précis (le livre doit être une nouveauté, soit avoir plus de 3 mois et moins d’1 an à compter de la date de parution), voire même exigent qu’on passe par le représentant qui nous fait la fameuse AR (autorisation de retour, pour ceux qui ne suivent qu’à moitié). Ca nous complique la tâche et ça ralentit notre cadence stakhanoviste, mais s’ils y tiennent, c’est qu’ils ne veulent pas que les libraires abusent en retournant trop vite les livres, sans leur laisser le temps de rester sur table. D’autres distributeurs ont des retours ouverts, ce qui signifie qu’on peut retourner tout et n’importe quand. Très utile, surtout quand les clients frappés d’amnésie oublient de venir chercher leur commande.

Voilà pour les critères des distributeurs ; passons maintenant aux critères du libraire. Comment vous expliquer ce délicat mélange de subjectivité et de nécessités ? on retourne beaucoup quand on a besoin de place, on défend becs et ongles certains livres qui ne se vendent pas, on se débarrasse dès possible de la énième bouse blockbuster, on retourne dépité la pile du bouquin auquel on croyait totalement et qui n’a plu qu’à nous, on retourne férocement les offices sauvages… en dehors de nos goûts et de nos humeurs, on jette un coup d’œil sur l’ordinateur : objectif comme un notaire, il nous informe de la rotation (les quantités vendues dans l’année) et nous permet aussi de voir comment il se vend ailleurs. Ensuite on pondère.

Une fois la sentence prononcée, les livres partent au retour : dans la remise tout d’abord, puis proprement encartonnés et renvoyés au distributeur. Et oui ce n’est pas comme la restauration où l’on jette les restes ou les fringues que l’on peut solder à la fin de la saison : nous pouvons retourner les invendus, que les distributeurs nous créditent ensuite. Cette pratique incite les libraires à commander sans complexe et les éditeurs à produire sans vergogne. Et tout le monde en profite, les coursiers, les transporteurs, les distributeurs, qui évidemment vivent du flux des marchandises. Sauf les libraires qui se fadent les cartons à ouvrir, stocker, ressortir, regarnir et scotcher. Genre Sisyphe. Comme il faut imaginer Sisyphe heureux, la corvée de retour permet parfois de se délasser comme un hamster dans sa roue : un peu d’exercice, c’est bon pour les nerfs.

Mais il y a l’implacable malédiction du retour : il est dit que lorsque le libraire se décide à retourner un bouquin sorti depuis trois mois, dont personne n’a entendu parler, alors le lendemain même un client viendra lui demander. Rien de plus énervant que de recommander un livre qu’on vient juste de retourner…