Le Blog

M comme… MUSIQUE

 

musique

Allez, tous en choeur derrière nous.

Malgré un intérêt certain pour les discomobiles, ma carrière de disc-jockey a avorté spontanément, et j’ai dû me rabattre sur la librairie. Mais nous revoilà tout de même confrontés à la question de l’ambiance musicale, car notre modeste échoppe est équipée d’un mange-disque. En fait il était même censé manger les ipods et les clés usb, ce qui réjouissaient les modernes que nous sommes, mais comme on a pris un truc Proline, l’engin s’avère être une fine bouche. Impossible de coller ma playlist d’enfer, 628 morceaux variés et élégants. Fine bouche, et dure d’oreille : la machine ne connaît pas vraiment la nuance dans le volume ; ou c’est fortissimo ou c’est silenzio radio. On a dû planquer les baffles très haut et les retourner contre le mur…

Alors nous voilà retournés au XXe siècle et au bon vieux CD. Mais là, j’ai envie de dire, comme 60 millions de consommateurs, que choisir ? quel miel verser dans vos oreilles ? du jazz ? du rock ? de la chanson à textes ? du smooth trip hop ? de la world dansante ? dans le doute, et en l’absence d’étude convaincante sur le comportement des consommateurs en fonction des ambiances sonores, on met en général ce qu’on aime, et on apporte nos CD. Après tout, on est les premiers concernés. Et c’est là que ça se complique.

D’abord parce qu’on est parfois flemmard, et qu’on rappuie sur le bouton play sans changer de disque. Ce qui fait qu’on peut écouter douze fois le même album. C’est beaucoup. Et même si vous avez une profonde admiration pour un artiste, douze fois, ça commence à sentir le vinaigre. Et vous avez beau planquer le CD au fond du tiroir, votre collègue finit toujours par le retrouver et le remettre, et dès les premières notes, ça commence à vous hérisser le poil.

Et que faire quand votre estimé(e) collègue se prend de passion pour le tango, ou la musique celte, ou les polyphonies corses, et se met à vous inonder avec ?  Il n’y a plus qu’à espérer qu’elle/il se mette au yoga ou à la couture, enfin un truc silencieux. Se pose aussi le problème du chant. Comment faire quand ce(tte) collègue, au demeurant charmant(e) et bourré(e) de qualités, chante tellement faux que cela surprend à chaque fois ? Comment réagir quand certain(e)s se mettent à chantonner du Michel Sardou ou Joe Dassin? Tout de même, empêcher les gens de chanter risque de nuire à notre légendaire team building (*)…

Autre alternative aux CD, la radio ; en jetant l’antenne souple dans la vitrine, on parvient à capter sans trop de grésillements quelques stations. On évite l’écueil de la radio libre bourrée de spots publicitaires, qui interviendrait sur le thème de « avec Mammouth, on écrase les prix » au moment où vous tentez tant bien que mal de convaincre un client d’acheter un coffret Chris Ware à 70€. J’aime bien Fip, parce qu’il n’y a pas de pub, et une programmation épatante. Sauf certains samedis après-midi, où ils sont capables d’enchaîner Barbara avec Léo Ferré, ce qui se révèle un poil lugubre.

C’est pour cela qu’il arrive régulièrement que lorsque vous franchissez le seuil de la librairie, il n’y a pas de musique. C’est apaisant le silence aussi.

(*) Si quelqu’un suggère une soirée karaoké comme séminaire d’entreprise, elle sera châtiée lentement, mais sûrement, et longuement.

E comme… ELECTRICITE

ampoule
Libraire domptant la fée Electricité (allégorie).

Longtemps, j’ai fait partie de ceux et celles qui vivaient sans s’interroger sur la différence profonde entre Watt, Volt, Ampère et autres chichiteries du même type. En matière d’électricité, ma compétence technique se limitait à reconnaître les grandes familles d’ampoules, un œil exercé m’ayant vite permis de distinguer « celles  qui se vissent » de « celles qui se vissent pas » , les  ampoules à gros culs et celles qui disposent d’une attache plus fine. Riche ce bagage technique, j’évoluais  dans le rayon Equipement du Shopi avec l’assurance et la désinvolture d’un vieil esquimau arpentant son coin de banquise.

Si cet esquimau, justement, dispose de trente ou quarante mots pour apprécier la qualité de la neige et ses subtiles nuances, c’est qu’il en éprouve la nécessité, n’est-ce pas ? Pas la peine d’en faire tout un fromage. Aussi rudimentaire qu’elle paraisse, ma compétence technique et lexicale en matière d’électricité répondait parfaitement au niveau d’exigence de ma vie quotidienne. N’étant pas de la race de ceux dont la curiosité nous permit de nous extirper un beau matin de nos cavernes froides, humides et sombres (que ces ingénieux ancêtres en soient au passage remerciés), j’avais déclaré l’affaire classée.  Restait le problème des plombs, évidemment. Cette survivance d’un autre âge. Problème que j’ai réglé avec mon élégance coutumière en déléguant à ma compagne la responsabilité exclusive de l’approvisionnement  et du changement de ces petites saloperies.  A l’heure de la normalisation tous azimuts, je ne m’explique d’ailleurs pas comment, au sein de l’une des sous-commissions européennes concernées, l’un quelconque des sous-commissaires compétents, n’a pas trouvé, entre deux calibrages de patates,  le temps nécessaire pour standardiser ce merdier une bonne fois pour toutes. Cela éviterait bien des scènes pénibles et assurerait la paix des ménages, d’autant que l’épreuve du changement de plombs se déroule en général dans le noir absolu et dans un climat d’énervement préjudiciable à la bonne marche des opérations.

Fermons cette parenthèse privée et filons si vous le voulez bien sur un terrain plus professionnel, celui de la librairie. J’ai découvert à l’occasion des travaux réalisés avant l’ouverture que l’installation électrique moderne ignorait l’existence des plombs. Ca, c’est la bonne nouvelle. Le hic, c’est que le tableau électrique est d’une complexité qui s’apparente à celle du tableau de bord d’un vaisseau Soyouz. Rideau électrique, PC divers et imprimante, éclairage d’ambiance, plafonnier, spots de vitrine et spots sur filins, tout ce petit monde est relié au tableau en fonction d’un système dont la logique m’échappe encore. C’est vous dire si je suis démuni quand l’un des foutus trucs refuse de s’allumer ou nous plante au beau milieu de la journée. En général c’est parce que Stéphanie se sert d’un des bidules comme porte-manteau. Quand le phénomène relève d’une autre cause moins rapidement identifiable, grande est la tentation de tripoter tous les boutons au lieu d’analyser calmement la situation. Je cède parfois à cet instinct animal, me disant que sur un malentendu, ça peut marcher. En général, cela ne marche pas.

Jusqu’à il y a peu, je pouvais me consoler de ces déboires au cours d’une bonne séance d’ampoulo-thérapie. Changer les ampoules, c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, ça voulait dire beaucoup. Cet acte simple et parfaitement maîtrisé me donnait l’occasion de réaffirmer mon leadership. Une fois par semaine en moyenne, (60 ampoules ayant d’une durée moyenne de vie d’un an, faites le calcul) je me juchais sur l’escabeau au péril de ma vie pour apporter la LUMIERE à toute l’équipe. Quel merveilleux  symbole pour un patronat qui va de l’avant !

Au printemps dernier pourtant, même ce menu plaisir m’a été retiré. Cette compétence majeure d’équilibriste / éclaireur est devenue obsolète à l’occasion d’un changement majeur intervenu à la librairie, changement dont l’importance vous a probablement échappé. Nous sommes passés à l’éclairage au LED. Eh oui, Autant dire au 21ème siècle.

La première conséquence c’est que le budget total d’achat d’ampoules a explosé et dépasse aujourd’hui le PNB d’un petit état africain. La seconde conséquence, c’est que l’ampoule LED, outre qu’elle consomme moins, dure beaucoup plus longtemps. Si l’artisan ne m’a pas bourré le mou, la prochaine fois que je devrai changer une ampoule, j’aurai 53 ans. La fois d’après, 56. Un savoir-faire essentiel risque de se perdre. Et sans dramatiser, nous pourrions alors fort bien vivre un nouvel âge de Ténèbres…

C comme… chantier

chantier bonheur

Un casque, une moustache, une masse : la mélodie du bonheur.

Si vous êtes client, vous avez remarqué qu’en face de la librairie le marché Sécrétan (une chouette halle Baltard, pour ceux qui ne sont pas clients) est en pleine rénovation. Depuis 2 ans. Et que l’immeuble qui fait l’angle de la rue de Meaux et de l’avenue Sécrétan est en réfection. Depuis 2 ans.  Dans le top 3 de mes sujets de conversation de commerçant, le(s) chantier(s) est (sont) passé(s) devant la météo et les vacances. Je suis aux premières loges, car je n’ai qu’à glisser un regard au dessus du PC de la caisse, à couler une œillade par la vitrine, pour admirer l’avancement des travaux. Voir le ballet des nacelles et des pelleteuses. Contempler le spectacle de funambule des couvreurs. M’enthousiasmer pour l’érection d’une paroi de béton… bon je deviens lyrique et je m’égare, mais vous l’aurez compris, ce chantier a plus qu’un peu bouleversé notre petite vie tranquille.

Présentée comme l’arlésienne du quartier, la rénovation  de la halle Sécrétan, c’est un peu le quitte ou double du coin. Je vous passe l’historique des appels d’offres, des consultations de riverains, des désistements d’investisseurs, des recours de commerçants du quartier pour empêcher les travaux… mais bon, le projet a fini par se faire : on garde la belle architecture, et on refait un lieu à vocation commerciale. Et hop, la tranquille rue de Meaux devient les Champs Elysées. Mais en attendant cet Eden commercial, on doit passer par la case travaux. Et il faut souffrir pour être belle, surtout quand on est centenaire et château-branlant. Je vous passe les diverses étapes de consolidation des sols, de décapage des structures, de remodelage de l’espace. Enfin vous pouvez passer et me brancher sur le sujet, je risque de redevenir lyrique.

Certes il faut tout de même admettre qu’un chantier dans le quartier, voire deux, peut présenter quelques nuisances. Un léger inconfort auditif (ah ! la symphonie wagnérienne des nombreux instruments du lieu…). Une petite couche de poussière qui se dépose quotidiennement. Une circulation routière chaotique dans tout le quartier (et l’on est au premier rang pour la sortie de camions, avec vue imprenable sur les vélos et voitures qui se prennent une rouste au passage). Et des passants qui ne passent plus dans la rue, parce que le slalom entre les bennes et les cabanes de chantier est moyennement distrayant. Normal que je me passionne pour le spectacle, si vous me laissez à mon triste sort. Et comme je n’aime pas vraiment rester seule dans mon coin, il a fallu que j’aille brasser les gars du chantier. Comme la fois où ils ont fait un trou dans mon joli mur en briques (mais oui, ils ont décapé des murs extérieurs et ont mis à jour des murs en briques avec un motif en losange,; je suis très lyrique aussi niveau brique) ; surtout qu’ensuite ils l’ont rebouché à l’identique, ce qui a eu le don de m’intriguer. Mais quand j’ai demandé au gars du chantier, j’ai senti qu’il était moins lyrique que moi, et qu’il était bien content qu’il ait une palissade entre lui et moi.

J’ai remarqué qu’on était nombreux à s’intéresser à la question ; il y a les contre (riverain horrifié par l’érection d’une paroi en parpaings qui se lance dans un splendide mailing anonyme et colérique), et les pour, l’association de quartier, qui suit l’avancement à la loupe, et surtout les 3-6 ans. Et voilà une vitrine toute trouvée, avec concours de dessin… et l’occasion d’aller rebrasser le chef de chantier pour avoir un casque de chantier pour le gagnant du concours. J’ai bien essayé de négocier une visite du chantier et un tour en nacelle, mais bon ma petite dame, un casque et des porte-clefs ce sera déjà bien. Et voilà comment je finis par faire la promotion d’une grosse boîte de bâtiment…

Mais bon toutes les bonnes choses ont une fin et la réouverture de la halle est prévue pour cette année. Adieu tractopelle, bétonnière, camion-benne… mais pour se consoler et faire un baroud d’honneur, il est tout de même question de refaire toute la voirie aux alentours. J’ai hâte.

S comme… SOIREES



Prochainement, Elvis chante les textes de Michel Houellebecq aux Buveurs d’encre. Accompagnement musical, Keith Richards (sous réserve).

Non content d’être lecteur, boutiquier et même comptable à ses heures, aujourd’hui le libraire se doit d’avoir aussi des talents de G.O. Puisqu’il lui faut proposer à sa clientèle des « événements », selon le terme consacré. C’est la priorité du jour, l’horizon indépassable du commerce culturel indépendant, sa fierté, sa raison d’être face à Amazon, son ADN.

Sans événements, vous passent sous le nez label LIR (équivalent de l’A.O.C pour la librairie indépendante), les sous du CNL (n’oubliez pas que nous sommes des pandas, donc on nous paie parfois une partie des bambous), la considération des éditeurs et de leurs représentants.

Donc, on organise autant qu’on peut. Dix à quinze fois dans l’année, la librairie vous propose de passer nous voir pour autre chose qu’acheter des livres (mais vous pouvez aussi acheter des livres, hein. Carte bleue acceptée).

La question, c’est « Que va-t-on bien pouvoir vous proposer ? » Parce que vous êtes insaisissables. Au bout de neuf ans de pratique, je ne suis pas tellement plus avancé sur ce qui est susceptible de vous faire venir. En gros, je sais que vous aimez la musique et que vous aimez danser. Les deux plus gros succès ont été enregistrés à l’occasion d’une soirée jazz en 2009, et plus récemment, en décembre dernier, pour une rencontre organisée avec Jacques Vassal, qui traduisait un ouvrage de John Lomax consacré aux racines du blues. 40 personnes pour assister à la présentation (même passionnante) du bouquin assez pointu d’un musicologue mort, agrémenté d’un petit concert de blues à la clef ; le traducteur et le libraire étaient tous deux très agréablement surpris par l’affluence.

En même temps, je ne peux pas vous proposer QUE des concerts ou soirées dansantes, sauf à ouvrir une succursale à Joinville-le-pont mais ce n’est pas d’actualité. C’est là où les choses se corsent, parce que finalement vous ne valez pas mieux que les parisiens (d’ailleurs vous êtes parisiens, ne niez pas). Avouons le, le parisien est un drôle de zèbre. Croisé en province (ok, en région, j’ai du mal à m’y faire) il la joue volontiers party animal, du genre à écumer les bars, les cinémas, les musées, les salles de concert jusqu’au bout de la nuit. La réalité est plus pépère, et j’introduirais volontiers une nuance. Le parisien est un noceur virtuel. Il aime bien avoir le choix et la possibilité de sortir. De ce point de vue, il est d’ailleurs comblé car hyper sollicité. Chaque soir, il a de multiples possibilités de sortie entre lesquelles ne pas choisir. C’est vertigineux tout ce qu’il pourrait faire s’il lui prenait l’envie de se bouger. Cela le paralyse, raison pour laquelle, peut-être, il a tendance rester chez lui.

En gros, pour en revenir à ce qui nous intéresse (à ce qui m’intéresse, moi, en tout cas) on arrive à ce paradoxe qu’avec une affiche équivalente, il est plus facile de remplir une librairie dans une préfecture qu’à la capitale. Interrogez n’importe quel éditeur, il vous le confirmera. Je ne doute pas que les comédiens, les musiciens, partagent le même avis.
Je ne juge pas, je constate. D’ailleurs, je suis mal placé pour vous faire des reproches. Perso, je pourrais facilement me faire trois soirées par semaine mais la plupart du temps je préfère rentrer jouer avec mon chat qui a pourtant des jeux super cons (son préféré : me faire monter et descendre les escaliers, et on recommence ; il a dû être adjudant dans une vie antérieure). Je suis parisien, ceci explique donc peut-être cela.

Mais bon, on ne se laisse pas décourager et on continue de vous proposer des trucs variés et je l’espère intéressants. Cette semaine, nous avons reçu David Vann, l’auteur de Sukkwan Island, prix Medicis, pas exactement un inconnu. On était entre 12 et 15 à l’écouter, ce qui n’est pas minable, mais pour un auteur de ce statut j’espérais un peu plus de monde. Les lecteurs et lectrices qui se sont déplacés ont pu profiter de l’auteur, lui causer librement, le toucher, boire des coups avec lui. Comme quoi, le côté confidentiel a aussi ses avantages. Ainsi, les gens qui sont venus étaient-ils très contents. Ceux qui ne sont pas venus aussi, notez bien. Parce que même si vous ne venez pas, vous aimez bien l’idée qu’il se passe des trucs en bas de chez vous et vous nous félicitez pour notre dynamisme. Ca fait chaud au cœur. En même temps, je me dis qu’on pourrait se contenter de faire l’annonce des soirées, ce ferait le même effet pour beaucoup moins de boulot. Mais c’est peut-être que je m’y prends mal pour communiquer, possible. Affichettes en vitrine, flyers en magasin, newsletters et même comble de la modernitude la page facebook (on en a deux, je n’ai pas trop réussi à comprendre pourquoi). Les retombées modestes du media en termes de participation ne sont pas tellement de nature à me réconcilier avec cet outil aussi chronophage qu’inutile. Essaie Twitter, me dis un copain comme il me conseillerait le dernier régime à la mode. Mais bof, j’y crois moyen. Je me dis que je vais plutôt mettre le paquet sur le buffet.

Tiens, cela me fait penser que la bouffe, c’est justement le thème de la prochaine soirée à venir, vendredi 4 octobre 2013. Ne reculant devant aucun sacrifice pour vous faire sortir de votre tanière, la librairie vous propose de vous initier à l’entomophagie. Ce n’est pas sale et vous pouvez amener votre conjoint.

C COMME CADEAU



Plaisir d’offrir, joie de recevoir un livre. Ou pire.

Un nombre non négligeable d’entre vous rentre à la librairie avec la ferme intention de ressortir avec un livre dûment empaqueté dans un papier coloré ; Noël, anniversaires, fêtes des mères et des pères, un livre reste une excellente idée de cadeau, je suis bien d’accord avec vous, c’est chic et rarement bouchonné. Et pour saluer cette louable initiative, nous n’hésitons pas, lorsque vous passez à la caisse, à vous offrir à vous aussi un petit cadeau, puisque vraiment, vous l’avez mérité.

Ce n’est pas que je suis pingre, mais ces petits cadeaux ne me coûtent pas grand-chose ; d’ailleurs on s’en attribue l’initiative, mais il faut bien reconnaître que derrière tout cela, ce sont les éditeurs. Qui d’ailleurs font des pieds et des mains pour se faire remarquer ; et comme toute bonne idée, quand on finit par en faire trop, c’est le grand n’importe quoi. L’idée de base, c’est de mettre en valeur le fond d’un catalogue, proposer aux libraires de commander un certain nombre de titres du dit catalogue et de proposer une prime au client. Mais j’ai une dent, presque un dentier même, contre les marketteux du livre qui pondent opérations commerciales sur opérations commerciales avec cadeau bonux en prime. La bonne idée classique, c’est le 3 pour le prix de 2 ; si vous achetez deux livres, on vous en offre un gratuit. Vous êtes censé faire mouche, surtout quand c’est une nouvelle inédite, ou un classique qui fait toujours plaisir. Par contre, les lots de gratuits contiennent toujours un vilain petit canard, un bouquin qu’on a honte de proposer au client. Du coup il me reste dans un coin de la caisse bon nombre d’obscurs titres de pédopsy ou d’un roman mineur d’un auteur qu’on classerait déjà bien en seconde zone…

On vous distribue aussi allègrement carnets et stylos estampillés par l’un ou l’autre des éditeurs, qui encouragent ainsi les vocations d’écrivain. Et puis en début d’année on vous arrose de calendriers et autres agendas, qui permettent aux éditeurs de se rappeler à votre bon souvenir toute l’année. On a aussi eu des bougies, pour ceux qui aiment lire à l’ancienne, des badges à message (j’attends avec impatience le retour du pin’s). D’autres éditeurs visent leur lectorat féminin à coup de cabas, de trousses, de pochettes et autres sacs ; la fashion week de l’édition ne devrait pas tarder à pouvoir être organisée. A noter qu’un représentant s’est durablement attiré les foudres des filles de l’équipe en refusant de nous envoyer des pochettes trop mignonnes parce que nous ne faisions pas l’opération correspondante. Rappelons qu’à de nombreuses occasions nous recevons sans avoir rien demandé toutes ces merveilles venues d’Asie…

En été on s’est souvent retrouvé avec d’improbables objets promotionnels cherchant à attirer le chaland impatient de se jeter sur le sable chaud : nous avons pu lui offrir des tongs, des nattes de plage, des paréos, des pare-soleil. Il y avait même eu, il y a des années, le string léopard. Mais si ; c’était du second degré, hein, pour le Chat. Quelques suggestions pour étendre l’éventail : l’huile de monoï, la bouée canard, le bob (Gallimard, au lieu de Ricard ou Cochonou, ce serait follement classe) ou alors la paire de moufles ou le cache-oreille pour les vacances au ski. Et la grosse tendance de l’année, c’était le mug ; à quand la théière ? Rappelons aussi quelques réalisations de créatifs débridés : les opérations polars avec comme cadeau le tablier de cuisine/boucher/serial killer, ou le bac à glaçons avec glaçons en forme de tête de mort.

Notre malle aux trésors recèle aussi d’affiches ; une excellente idée, lorsqu’il s’agit d’auteurs de bandes dessinées ou d’albums jeunesse, mais néanmoins plus difficile à caser lorsqu’il s’agit de littérature. Difficile de trouver un mur prêt à revêtir le trombinoscope de la rentrée littéraire par exemple…

Pour les marmots, on peut se targuer de leur offrir des tas de broutilles extrêmement stimulantes : des barrettes, des bracelets, des autocollants, des magnets, des décalcomanies, des carnets d’énigmes, des porte-clés-lampe-torche… de quoi faire pâlir d’envie les créatifs de Pif Gadget donc.

Saluons aussi le phénomène de réciprocité ; on vous offre des cadeaux, mais vous nous en faites aussi, bande de généreux clients. Et vous penchez pour votre part pour les nourritures terrestres. Nous recevons régulièrement des chocolats et autres friandises, rapport à notre âme d’enfant ; je pense à une cliente qui doit nous soupçonner d’être hypoglycémiques et qui nous offre Rocher Suchard sur Bounty. Certains nous apporte des gâteaux (hum… la tarte aux fraises d’Océane), ou le goûter. Et, pour le moins original, on nous a aussi offert du pâté maison. Dur de garder la ligne dans ce métier.

Dernière offrande en date : un savon. Vous pourrez me serrer la main en toute sérénité désormais.

S comme… STAGIAIRE



Des jeunes qui-n’en-veulent, on en veut !

Puisque grâce à la magie de l’internet, l’audience de ce site déborde aujourd’hui des limites du 19ème arrondissement, qu’elle s’étend de l’autre côté du périphérique et atteint des contrées sauvages et reculées, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler à ceux et celles qui nous connaissent par l’entremise de ce blog que notre librairie est cernée par les collèges.

De ce fait, nous constituons une cible de choix pour les élèves des classes de 3ème, lors de la grande transhumance annuelle qui les mène de commerce en bureau à la recherche d’un lieu d’accueil où réaliser le fameux « stage en entreprise », avatar moderne du service national, puisque l’ensemble d’une classe d’âge y est soumis .

Rappelons en quelques mots le principe de ce stage. Le collégien(ne) de 3ème est cruellement arraché(e) à son smartphone pour être plongé(e) dans le grand bain de la vie professionnelle, histoire d’y tremper un orteil pour voir l’effet que ça fait. L’immersion dure une semaine et doit permettre au collégien de prendre conscience du quotidien d’une entreprise. Arriver à peu près à l’heure, ne pas occuper la chaise du chef à la place du chef, tenir la porte aux vieilles dames, apprendre à partager ses Petits Lus, le genre de choses qui fait de nous des êtres civilisés.

La difficile sélection des stagiaires

Avec le nombre de demandes que nous recevons tout au long de l’année (avec un pic en février) nous pourrions sans problème pratiquer l’élevage industriel de stagiaires en batterie, ce qui toutefois n’entre pas dans nos projets, pas tant que l’Union Européenne ne proposera pas des subventions au moins égales à celle offertes pour l’élevage des bêtes à cornes. Dès lors se pose la question : quel collégien prendre et sur quels critères faire ce choix ? Comme demander un CV à des gamins de 13 ans ou faire passer des entretiens d’embauche me semble légèrement grotesque, c’est la bonne vieille méthode du « premier arrivé, premier servi » qui s’applique dans toute sa rigueur. Ce qui en définitive n’est pas plus ridicule que la graphologie, la numérologie, l’astrologie ou la dernière lubie à la mode que les cabinets de recrutement facturent à prix d’or à leurs crédules clients. Par rapport aux techniques précitées, mon système a l’avantage de l’antériorité puisqu’il fut utilisé dès le 6ème siècle par l’Empereur Anastase qui désigna ainsi son successeur, lequel ne s’avéra pas pire qu’un autre (*). Pour être tout à fait honnête, reconnaissons que ce système efficace et juste n’exclut pas une judicieuse dose de piston, pratiqué pour des raisons familiales, amicales ou même commerciales. Mais n’est-il pas justement formulé sur les documents de liaison que me remettent les collégiens que le stage doit permettre de leur donner « une première approche de la vie en entreprise » ? Qui prétendra sérieusement qu’une bonne compréhension du principe du piston aille à l’encontre de cet objectif pédagogique ?

Le choix cruel étant fait, c’est en moyenne trois stagiaires de 3ème que nous accueillons chaque année. Nous venons ce mois-ci de « finir » ce qui doit être le vingt-deux ou vingt-troisième stagiaire et attendons la prochaine de pied ferme.

23, c’est un nombre suffisant, me semble-t-il, pour tirer quelques leçons, dégager des constantes et essayer de proposer une petite typologie.

L’ingénu(e). C’est plutôt un garçon, et il habite à moins de 5 minutes de la librairie. C’est d’ailleurs pour le côté pratique qu’il a posé sa candidature. Une raison qui en vaut une autre et qu’il donne en toute innocence. Et puis, la librairie, c’est moins dangereux que la boucherie et moins salissant. D’ailleurs la boucherie ne prend pas de stagiaire. Il le sait car il s’est fait les magasins de la rue un par un, et que le boucher, c’est justement notre voisin. Si nous le refusons, l’ingénu poussera jusqu’au pressing d’à côté. La persévérance est une de ses qualités. De même que l’honnêteté. L’ingénu n’essaie pas de se faire passer pour le lecteur forcené qu’il n’est pas, mais vu qu’il se trouve maintenant dans une librairie et qu’il a bon esprit, il est bien décidé à s’intéresser à la vie de notre petit commerce. Il ne rechigne à aucune tâche, et peut même se révéler tout à fait intéressé. Il en est alors le premier surpris. Sa tâche préférée : le classement des mangas par numéro, la vérification des stocks de mangas, qu’il accomplit avec zèle et sérieux. Il est content d’arriver le lundi et tout aussi content de repartir le vendredi. L’un dans l’autre, tout le monde, stagiaire et libraires a passé un agréable moment. La famille des ingénus constitue le gros des troupes de stagiaires, la majorité silencieuse.

Le dilettante. En règle générale, le stage de 3ème a lieu juste avant les vacances. Mais pour le dilettante, le stage de 3ème c’est déjà les vacances. Je dis le dilettante, car si la version féminine existe, nous ne l’avons pas encore rencontrée. Le dilettante est plus sûr de lui que l’ingénu, ce qu’on vérifie par sa maîtrise précoce du pipeau, pratique qu’il portera à la hauteur d’un art dans quelques années, par la fréquentation d’une école de commerce. Le dilettante nous a choisi entre toutes les possibilités qui s’offraient à lui, et n’envisageait pas un instant de faire son stage dans un autre endroit, parce ce que nous le valons bien. C’est en tout cas ce qu’il nous dit en déposant sa candidature. La tâche préférée du dilettante est de tenir la caisse. C’est ce qui lui paraît le plus proche du rôle qu’il mérite : chef d’orchestre, en pleine lumière. Tenir la caisse offre l’avantage non négligeable de lui permettre d’utiliser la douchette-scanneuse de code-barres dont le maniement est pour lui une source de jeux, de joie et d’étonnement infinis.

La passionnée. C’est toujours une fille. Pas étonnant, car à 13 ou 14 ans, elles représentent au bas mot 90% des lecteurs réguliers. J’entends par lecteur régulier les boloss (**) qui trouvent que les lectures que donne la prof, c’est pas suffisant et trouvent fun de s’envoyer 3 ou 400 pages sans image, sans baston, sans Naruto, sans rien, quoi. La passionnée compte les jours qui la séparent des débuts de son stage, revient plusieurs fois pour être bien sûre qu’on ne l’a pas oubliée. Une fois dans la place, elle n’hésite pas à faire du rab’. On est presque obligés de la mettre dehors le soir. Sa tâche préférée ? Toutes, sans exception. Son objectif, c’est de comprendre notre travail en long, en large et en travers. D’où une incessante batterie de questions. Avec elle, c’est bien simple, c’est nous qui avons l’impression de passer un examen.

L’expert. Si les petits cochons ne le mangent pas en route, il entrera à Polytechnique un jour, car il a déjà compris le mot d’ordre de cette noble institution « La première fois tu m’expliques, la fois suivante c’est moi qui te dis comment faire ». Avec lui ou avec elle, vous bénéficiez d’un consultant à l’oeil. Libre à vous d’en tirer parti, il est là pour cela. Il n’hésite pas à vous conseiller dans votre stratégie d’achat, à interrompre le représentant qui présente ses nouveautés, « Pourquoi tu prends pas ce bouquin ? ça a l’air très bien ». L’expert est en général ravi de son stage et il ne doute pas que ce fut un grand moment pour nous. Au moment de vous quitter, il a tout de même un petit pincement au cœur : comment diable allez-vous bien faire pour vous en sortir sans lui ?

Je m’en voudrais de terminer ce petit laïus sans vous entretenir d’un phénomène curieux mais que j’observe de manière systématique. Je crois utile de préciser que je ne fais pas partie des vieux schnocks sortis de l’école depuis 30 ans et qui critiquent toute nouveauté et disent systématiquement que c’était mieux avant (moi, je me contente de penser que c’était mieux avant). Mais bon, il faut le dire, il faut l’écrire, les choses filent en quenouille.

Je ne parle pas de l’orthographe, bien sûr, qui n’est qu’une survivance rigolote et un peu désuète, un peu comme la pince à sucre, c’est amusant mais on peut vivre sans. De toute manière, je m’empresse de rassurer les parents dont la progéniture fait preuve d’une orthographe créative, on peut faire carrière sans. Même dans l’édition. J’en veux pour preuve les courriels adressés par certains directeurs commerciaux de maisons d’éditions de premier plan, que seules la charité, la crainte de possibles rétorsions commerciales et aussi une certaine forme de lâcheté m’interdisent de nommer. Fermons la parenthèse. C’est de l’ordre alphabétique dont je veux causer. Parce qu’à l’instar du gypaète barbu, il est sérieusement menacé de disparition. Le A, le B ça va, c’est après que ça se complique. Chacun a sa propre idée sur l’ordre à respecter. Ce qui explique le temps que nous mettons à mettre la main sur les commandes (mal) rangées à votre nom dans l’armoire derrière la caisse. On voit des choses surprenantes, vraiment. Mais bon, quand je vois la vitesse avec laquelle ils apprennent à se servir du bouzin informatique qui nous sert à faire à peu près tout, instrument avec lequel j’entretiens encore des relations distantes après bien des années d’utilisation, je fais moins mon malin. Comme quoi, le stage de 3ème, c’est bien utile, et pas que pour les élèves de 3ème.

(*) page 65 de L’écriture du monde, l’excellent roman que François Taillandier vient de faire paraître chez Stock.

(**) une sorte de blaireau 2.0

P comme … PANDA


Ca pour faire le guignol sur un toboggan, il est doué. Mais pour s’occuper du rayon polar ?

Quand on se retrouve à une soirée avec des trombines inconnues et qu’on se fait des ronds de jambe pour voir si on va danser ensemble le menuet un bout de temps, arrive assez vite sur le tapis la question du « Et tu fais quoi dans la vie ? ». En général, je ne mens pas, et dis la vérité dans toute sa splendeur : je suis libraire. L’avantage indéniable de la chose, c’est que ce métier est rapidement identifiable (une fois évacuée la confusion avec le métier de bibliothécaire tout de même), genre boucher ou postier. Ce n’est pas comme prestataire de services dans une SSII axée sur la programmation, ou digital manager d’une start up. Donc je dis que je suis libraire, et en général on me regarde avec étonnement, un petit soupir attendri (les gens aiment bien les livres, et donc les gens qui bossent dans le livre par contamination, même s’ils ne lisent pas), et le fatal « ça existe encore ? ». C’est là que je me sens comme un panda : on trouve le libraire mignon, mais voué à disparaître.
Haro sur les fausses idées sur le métier de libraire. Non, je ne suis pas un panda. Tout d’abord, nous ne sommes pas en voie de disparition, du moins à Paris. Ce doit être la ville avec la plus importante densité de librairies indépendantes au mètre carré. C’est pas difficile, il y en a partout ; pas autant que des opticiens ou des chausseurs, certes, et sûrement pas aussi rentables, mais quand même on ne peut pas dire qu’on manque de librairies à Paris. Certaines ferment, mais il y a toujours de nouvelles librairies qui s’ouvrent. Et deuxièmement, le libraire ne passe pas ses journées à lire en grignotant du bambou.
Je n’aime pas l’idée du métier en voie de disparition, genre les petits métiers d’autrefois (rémouleur, orgue de barbarie, et toutes ces choses qui sentent la naphtaline) ; je ne vois pas l’intérêt de la chose si c’est pour finir empaillé ; à quoi bon ? ou ce métier a une raison d’être, ou il n’en a plus, et dans ces cas-là pas besoin on coupe le respirateur artificiel. Personnellement, je suis sûre qu’il en a une, alors bon, je me vois plutôt en fier cheval sauvage galopant dans Monument Valley ou en dauphin ondulant parmi le courant. Je ne suis pas un plantigrade paresseux et obèse. J’ai ma fierté.
Je suis tellement fière que je suis toujours un peu offusquée par les gens qui me disent « non, moi, je vais toujours chez un libraire, il faut bien, ils en ont besoin ». Oui on a besoin de clients, sûr que sans eux, on coule, mais les clients ont besoin de nous, hein, faut pas se forcer quand même, je vous rappelle qu’on est utile ; les pandas, c’est joli, mais c’est vrai que ça sert à rien. Alors que la pouliche athlétique elle vous permet de traverser la pampa éditoriale, je le rappelle.
L’année dernière, le zoo de Beauval a fait venir à grands frais et vaste orchestre médiatique deux pandas géants de Chine ; un libraire de Besançon en grande difficulté avait alors lancé sa propre campagne de communication : « un libraire vaut-il un panda ? », montrant par là qu’on investissait beaucoup dans le panda et pas dans la librairie. Vous voyez bien qu’on n’est pas des pandas.

R comme… REUNION DE RENTREE


Oh monsieur l’éditeur, vous nous avez gâtés.

La librairie est ouverte de 10h à 19h30, comme vous le savez ; vous nous voyez de jour, mais savez-vous ce qui se passe le soir, quand votre libraire sort de sa tanière ? Je voulais raconter une autre tradition de libraire, qui anime ses soirées de printemps : au mois de mai et de juin, c’est le grand bal des éditeurs.

Tout commence par cette histoire de rentrée littéraire, qui affole tant le petit milieu de l’édition. Au printemps, les éditeurs se démènent pour que les journalistes et les libraires lisent leurs livres, et n’hésitent pas à sortir le grand jeu. On reçoit dès le mois d’avril des cartons d’invitation de la part d’un nombre grandissant d’éditeurs. Notons la variété des propositions : petit-déjeuner, brunch, déjeuner, cocktail, dîner, sur un bateau, dans un jardin d’hôtel particulier, dans un théâtre, au musée, à table ou buffet. Si je me débrouille bien, je ne fais même plus les courses pour remplir mon frigo, les éditeurs pourvoient à tous mes besoins nutritionnels journaliers. En connaissance de cause, je me rends à certaines réunions plus pour leur buffet que leurs livres ; ce qui ne veut cependant pas dire que je lirai et défendrai plus ces livres, même si je me souviens avec tendresse d’un canapé au magret de canard. Je ne suis pas affamée à ce point.

A part se remplir le gosier, c’est aussi le moment de revoir ses consœurs et confrères libraires et autres connaissances du milieu éditorial. Quand on débute, cela ressemble à Qui est-ce ? (« mais si je la connais, brune, petit gabarit, cheveux courts, rire hors du commun, c’est … c’est … »). Gros effort de mémorisation de noms, si on ne veut pas commettre d’impair. C’est aussi le genre d’occasion où l’on apprend l’art de la périphrase et du sauvetage de face (« mais à qui suis-je donc en train de serrer la paluche ? »). Une fois les premières fois passées, genre libraire sérieux et consciencieux qui prend des notes, ne boit qu’un verre, et rentre vite lire la pile de services de presse qu’il a récupérée, une fois qu’on a trouvé un ou deux binômes coopératifs, on évolue comme un poisson dans l’eau de son milieu professionnel. On se refile les bons tuyaux (« T’as lu quoi de bien, toi ? ») et on balise l’itinéraire (« Tu vas au petit-déj sur la péniche ? Nan ? On se retrouve au truc de jeudi soir alors ? »), et à nous les petites histoires du microcosme, entre considérations stratégiques dignes de téléfoot en ce qui concerne les transferts (qui bosse pour qui) et télénovella sentimentale (qui bosse sur qui).

Mais trêve de mondanités, et passons au cœur du canard, à savoir les livres. Là encore les éditeurs vous proposent diverses formules, genre grand oral de l’éditeur, assis derrière un long bureau, devant l’assemblée de libraires, ou alors c’est l’auteur qui s’y colle, ou alors c’est l’interview éditeur-auteur, avec option lecture d’un extrait par l’écrivain ou un comédien. Le tout étant d’être inspiré bien sûr. Rien de pire que l’assemblée de notaires, qui tire en longueur et annihile toute sympathie pour la production d’un éditeur. Je reconnais que l’exercice n’est pas facile, et le public difficile : quoi de plus difficile que de vendre un livre à un vendeur de livres ? On passe notre temps à brasser pour convaincre l’auditeur de mettre la main à la poche, à trouver des accroches séduisantes, alors quand un éditeur se contente de la lecture d’un argumentaire commercial basique, ou pire, se lance dans de fumeuses logorrhées, en général, ça casse. Si en plus ça traîne, que le soleil se couche, que le déroulé de la soirée est en mode limace paralytique, que le buffet est hors de portée, tout cela vire au calvaire. On paie cher la coupette de champagne. Ami éditeur, si tu te lances dans cette histoire de réunion de rentrée, par pitié, sois synthétique et précis, si ce n’est enthousiaste, car imagine-toi que moi en face, je dois enquiller une dizaine, voire une vingtaine, voire plus, de ce type de réunions. L’indigestion me guette, et pas seulement à cause de la montagne de canapés au magret de canard que je me suis enfilée. Et qu’il y aura peu d’élus à la lecture, en regard de la quantité de livres produite. Je préconise donc pour l’année prochaine des shows dansants, avec pyrotechnie si possible, histoire de surprendre son public. Sinon des éditeurs qui causent avec passion, c’est pas mal non plus.

N comme… NOTULE


Et applique-toi, petit sagouin.

Quoique le terme ressemble méchamment à du jargon médical, je ne vais pas vous faire un exposé sur la perte de souplesse du genou chez le libraire de plus de 40 ans, non, je vais vous causer des petits mots, alias coups de cœur, alias petites notes de lectures, alias notules. C’est une apprentie qui a gentiment ajouter ce mot à mon vocabulaire, je ne vais pas m’en priver ; un libraire écrit des notules, un libraire est un notulateur.

C’est une pratique très répandue chez le libraire d’apposer son commentaire sur la couverture d’un ouvrage apprécié (quoique certains libraires méprisent la chose, préférant l’improvisation perpétuelle ; mais ces vieux renards ont en général des décennies d’expérience, ce qui n’est pas mon cas); la notule a dès lors plusieurs fonctions, antisèche pour libraires en mal d’inspiration pour conseiller un client, incitation à la débauche pour clients timides qui n’osent pas demander à quel saint se vouer… et cela permet au libraire de la ramener, même quand on lui a rien demandé, ou qu’il est aphone.

Sur la question technique, chaque librairie développe son savoir-faire. Certains libraires apposent un bandeau standardisé « lu & approuvé », qui a l’avantage de faire de belles tables harmonieuses, d’autres se fendent d’un texte en prose, tapuscrit ou manuscrit. Les Buveurs d’encre ont opté pour l’artisanat, avec le carton orange découpé plus ou moins droit et le texte écrit à la main. A nos clients d’exercer ensuite leurs talents d’épigraphistes, parfois mis à rude épreuve.

Et vous appréciez en général ce petit mot personnalisé, et nous vous en remercions, parce que l’exercice est loin d’être évident ; comment être concis et alléchant ? On tire la langue pour prendre notre plus belle écriture, on lutte contre les formules alambiquées, on tente d’évacuer les banalités, on consulte le dictionnaire des synonymes pour remplacer « formidable », « drôle » et « bouleversant » par des adjectifs plus originaux. D’ailleurs, en parlant d’adjectifs, je me suis découvert, à force d’écrire ces fameuses notules, un penchant maladif pour les adjectifs ; il faut toujours que j’en mette deux, voire trois. On conserve dans un tiroir un magot de cartons orange calligraphiés, qui sont nos madeleines de lectures passées, et quand, nostalgique, j’admire ma prose professionnelle, je constate un bel excès d’adjectifs (émouvant, frappant, touchant, intense, efficace, troublant, grinçant, enivrant, inventif, élégant, singulier, splendide….) ; chacun ses vices, moi, ce sont les adjectifs. Surtout ceux en –ant.

Au rang des camouflets inoubliables dans la carrière d’un libraire, il y aura toujours ce livre dont on s’est délecté, qu’on a trouvé presque parfait, mais rien n’y fait, personne ne veut l’acheter, et ce n’est pas faute de ménager sa peine et de s’être appliquée à composer une notule des plus réussies, avec plein d’adjectifs atypiques. Parfois il nous arrive aussi d’être très synthétiques, voire impératifs : « Chef d’œuvre indispensable », « le meilleur livre que j’ai lu cette année ». C’est assez rare pour ne pas être considéré comme du flan.

Tout cela pour dire combien ces petites choses qui n’ont l’air de rien sont chères à notre cœur ; la preuve, c’est donc qu’on les conserve jalousement dans un tiroir, histoire de les ressortir quand viennent les sélections d’été ou de Noël, ou le passage en poche d’un titre chroniqué en grand format. Mais il arrive que ce petit bout de papier de rien du tout nous échappe, un client trop gourmand qui embarque la notule avec le dernier exemplaire de la pile. On court en général après comme des lévriers derrière un lapin mécanique. Chaque notule disparue est amèrement regrettée, souvent irremplaçable. La semaine dernière j’ai fait une bonne pioche dans la poche d’un pantalon prêt à partir à la machine : deux notules égarées, qui ont frôlé la désintégration. Ouf.

S comme… SAC PLASTIQUE


No comment. (et merci à Pénélope Bagieu)

Est-ce que vous voulez un sac plastique ? Je pose la question plusieurs dizaines de fois par jour, bien que la plupart du temps, je puisse deviner la réponse, un peu comme ces marchands de souvenirs qui se targuent assez sottement mais avec raison de trouver la nationalité d’un touriste avant même que celui-ci ouvre la bouche.
Quel est mon truc ? Honnêtement, je ne sais pas. L’expérience sans doute, toujours est-il que très vite, je peux dire à quelle famille vous appartenez. D’ailleurs, vous allez sans doute vous reconnaître…

1. Le saccuplastikophile (ou collectionneur de sacs plastiques, puisque toutes les perversions sont dans la nature) est un être suffisamment fascinant pour qu’on prenne la peine de lui consacrer deux sous-catégories. Nécessaire précaution, puisque comme le philatéliste, le saccuplatikophile moyen n’existe pas et s’épanouit dans les extrêmes. A l’instar de son lointain cousin (philatelistus commun), le saccuplastikophile courant a soit dépassé la soixantaine soit use encore les bancs du collège.
Privilège de l’âge, intéressons-nous d’abord au saccuplastikophile senior, Il (elle, en fait, dans la majorité des cas) débarque à la librairie lourdement chargée de ses trophées du jour. L’œil exercé du libraire reconnaît sans peine au bras de la saccuplastikophile senior, le sac de la boucherie d’à côté, celui de la poissonnerie et des autres commerces du coin qui distribuent encore du pochon en veux-tu en voilà. Le livre qui fait l’objet de la transaction du jour tiendrait bien 12 fois dans le sac king size du magasin de chaussures (qui ne contient sans doute qu’une paire de chaussettes) mais je vais quand même poser la question dont, je vous l’ai dit, je connais la réponse. Ca ne rate pas « Oh oui, un petit sac. Ils sont tellement bien, vos sacs plastiques ». Compliment qui me va droit au cœur et vaut à la flatteuse une brassée supplémentaire de pochons. « En plus, précise-t-elle souvent malicieusement, je vous fais de la publicité ».
Le saccuplastikophile junior est moins enclin à jouer l’homme sandwich pour les beaux yeux de la librairie. D’ailleurs, son livre une fois emballé, il va l’enfouir dans le sac Eastpack de 27 kilos sous lequel il ploie et dans lequel règne un indescriptible bordel. Le sac rouge et blanc des buveurs d’encre joue essentiellement le rôle d’une balise Argos qui lui permettra de localiser l’objet à l’heure du cours de français.
Si les saccuplastikophiles ne constituent qu’une petite partie de notre clientèle, l’espèce ne semble pas menacée, compte tenu de l’apport de sang neuf venu des collèges autour. Aussi, confiants en l’avenir, venons-nous de repasser une commande annuelle de 26 000 sacs plastiques, la même que l’année dernière.

2. L’abstinent : les rares fois où je ne le détecte à temps et que je lui pose LA question qui tue, l’abstinent(e) me regarde comme si je venais de lui proposer un truc franchement dégueu. « Un sac plastique, tu m’as bien regardé, sinistre individu ? » Tu ne répandras pas le plastique en vain pourrait être son estimable credo. J’encaisse alors l’affront, remballe la marchandise et me dis que mon heure viendra bientôt. Car même L’abstinent, parfois, est obligé de mettre du vin dans son eau. Ainsi j’en vois parfois, venant du NATURALIA d’à côté, franchir les portes de la librairie, les bras chargés de produits bons pour la santé, sans doute, mais compliqués à transporter à pied ou à vélo. Que cherchent-ils ? Un livre ? Un conseil ? Non pas : juste l’une de ces choses honnies mais bien utiles que Naturalia ne distribue pas, pas gratuitement en tout cas. J’obtempère, en ce cas. La satisfaction procurée vaut bien les quelques centimes du pochon.

3. Le centriste également appelé écologiste intermittent est tiraillé entre deux aspirations contradictoires. La première le pousse à se faciliter la vie, et donc à accepter le sac tendu par le libraire obligeant. L’autre – son inclinaison naturelle – le conduit à privilégier la protection de l’environnement, à rêver donc d’un monde meilleur, sans sac plastique. Heureusement, j’ai l’argument qui va permettre au centriste de sortir de ce dilemme par le haut. « Nos sacs plastiques sont biodégradables », rassuré-je le centriste, Cela suffit, généralement à faire taire ses scrupules. Mais au juste, combien de temps le plastique ainsi traité met-il à se dissoudre ? Eh bien, c’est un peu comme le fût du canon (*), il met un certain temps. En poussant un peu l’enquête, on trouve sur le net des vidéos qui nous montrent le truc se décomposer en accéléré, processus qui prend environ 3 ans. Fascinant spectacle… Quant aux sacs papier, qu’on nous réclame à cor et à cri, je suis navré de doucher votre enthousiasme mais, non, on n’en aura pas. Pas de place pour les stocker, ils prennent à peu près 10 fois plus de place et puis ils coûtent presque 3 fois plus cher. Il faudra donc vous contenter de ce qu’on a en magasin. Bon, c’est pas le tout, je vous mets un livre, avec votre sac plastique ?

(*) fine allusion qui fera pouffer dans les maison de retraites. Les plus jeunes cliqueront sur ce lien pour découvrir ce qui faisait rire leurs grands-parents dans les années 60 du siècle dernier. Impossible de trouver trace du cultissime « fut du canon » mais le 22 à Asnières est pas mal dans le genre, et tout aussi hermétique pour la jeune génération.