DES LIVRES À PARTAGER

On a beau passer sa vie le nez dans les livres, le flux des services de presse adressés par les éditeurs excède, de loin, nos capacités de lecture. Ainsi, certains ouvrages dignes d’intérêt nous échappent. Vous trouverez dans cette rubrique une présentation des livres qui attendent votre lecture. Nous vous les prêtons et, si vous les aimez, il n’appartient qu’à vous de faire partager votre enthousiasme en rédigeant une notice sur ce site. Vous pouvez retirer gratuitement les livres à partager à la librairie.

JOUR DE POUVOIR – Bruno Le Maire

lemaire Bruno Le Maire manie la langue de Shakespeare comme s’il sortait d’Oxford et n’ignore rien des subtilités de la littérature allemande qu’il lit dans le texte. C’est à croire que, lors d’une curieuse Pentecôte célébrée à l’usage exclusif des dirigeants UMP, il reçut le don divin des langues. C’est sa manière à lui de souligner l’injustice dont il fut la victime lorsqu’à l’occasion d’un remaniement ministériel, Nicolas Sarkozy et François Fillon, reniant leurs promesses, lui préférèrent François Baroin, totalement imperméable aux langues étrangères, pour occuper le fauteuil de ministre des Finances alors que son trilinguisme l’y destinait naturellement. Maniaque de l’excellence, il ne lui faut rien moins qu’un livre publié dans la célèbre collection blanche de Gallimard pour assouvir sa vengeance et noyer dans l’encre son amertume.

Le lecteur aurait tort de s’en plaindre. Jours de pouvoir est un olni, un objet non littéraire non identifié, à la fois saga de l’exercice du pouvoir et réflexion aigre douce sur la dure réalité de la mondialisation de l’économie. On est loin des Mémoires jadis publiées par d’autres ex-ministres de l’Agriculture ;, d’Edgar Pisani à François Guillaume, éloges indigestes de la ruralité et hommages empesés aux deux mamelles de la France, le labourage et le pâturage. Les adeptes du retour à la terre en seront pour leurs frais, Bruno Le Maire nous livre une version très moderne des Bucoliques, débarrassée de toute approche passéiste. S’il parle de l’agriculture française et des innombrables défis qu’elle doit relever, c’est presque par accident, parce qu’il ne peut mécaniquement s’empêcher de le faire puisqu’il connaît bien ce dossier. Mais c’est un aimable prétexte pour se livrer à une réflexion plus vaste sur la comédie du pouvoir et en démonter les cruels mécanismes.

N’excluant nullement de revenir aux affaires, Bruno Le Maire se montre prudent. Il n’égratigne que les has been dont il n’aura plus à croiser la route, Nicolas Sarkozy, François Fillon ou François Baroin. Il épargne ses autres collègues, en particulier Alain Juppé, et son mentor, Dominique de Villepin,très à l’aise dans ses fonctions de sommelier lors de leurs déjeuners de travail. Ses coups de griffe les plus méchants, il les réserve à certains de ses pairs étrangers ; notamment les ministres indien et argentin de l’Agriculture qu’il dépeint comme de doux Silènes vouant un culte assidu au fruit de la vigne.

Avec un réel talent, Bruno Le Maire nous fait découvrir les coulisses de Bruxelles et du G 20 ainsi que les officines où l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy concocte la réélection nullement assurée de l’hôte de l’Elysée. On se croirait en plein cœur des Rougon-Macquart. Après La Terre, voici La Débacle, toutes deux observées cum grano salis. Ce n’est pas méchant, c’est cruel en diable, cyniquement désabusé et cela en dit plus long sur la politique et le politique que bien des études savantes.

Le résultat est de telle qualité qu’on en vient, sans préasger de ses propres opinions, à souhaiter le retour au pouvoir de Bruno Le Maire, pour qu’il donne une suite à ce livre. A condition qu’il soit nommé au quai d’Orsay ou rue Valois car il y a du Chateaubriand et du Malraux chez cet homme. Voilà qui est rassurant. Les ministres ne sont pas totalement inutiles…

Gallimard – 22,50 euros

par Patrick Girard

LA DEESSE DES PETITES VICTOIRES – Yannick Grannec

deesse petites victoiresL’avis de Marie-Claude : Un premier roman réussi.

Adèle Gödel décide de raconter à Anne Roth, la jeune documentaliste chargée de récupérer les notes et les archives laissées par le chercheur ses souvenirs à côté de cette sommité des mathématiques, sa vie dans la Vienne des années 30 jusqu’au moment où après l’Anschluss de 1938, l’Autriche tombe dans le giron de l’Allemagne nazie. Kurt Gödel et sa femme Adèle partent en 1940 se réfugier aux Etats-Unis, via le Transsibérien et la traversée du Pacifique. Ils s’installent à Princeton, où Gödel intègre l’Institute for Advanced Study. La vie à Princeton n’a rien à voir avec la vie flamboyante de Vienne.
L’auteure nous fait alors vivre le quotidien des grands savants autrichiens réfugiés aux USA ; nous prenons le thé avec Albert Einstein, et suivons les discussions animées autour d’un repas regroupant aussi les couples Oppenheimer, Morgenstern. Nous écoutons leurs nombreuses interrogations sur les conséquences de leurs découvertes, leurs commentaires sur la guerre, les recherches nucléaires, l’affaire Rosenberg, le Maccarthysme….
L’auteure réussit à travers un discours à deux voix féminines, celle de la vieille dame qui a traversé le XXème siècle et celle de la jeune femme qui représente le nouveau monde et les temps modernes à brosser une fiction, mais aussi la biographie du savant et un récit historique mêlant les époques avec gravité et humour. Adèle Gödel est dépeinte comme un sacré personnage, bien attachante ; et la jeune Anna éveille toutes nos sympathies. Tout cela fait que, malgré une petite longueur, on se laisse porter par l’histoire et l’on veut, jusqu’ à la fin savoir ce que deviennent les principaux protagonistes.
Un premier livre bien réussi.

PS : Si vous voulez savoir comment évoqué le théorème de l’incomplétude sachez que Gödel a essentiellement bâti « une formule qui énonce qu’elle n’est pas démontrable » dans un système formel donné. Si cette formule était démontrable, cela signifierait que l’on pourrait démontrer « qu’elle n’est pas démontrable », d’où la contradiction. Donc cette formule n’est pas démontrable.
Bonne lecture !

Editions Anne Carriere – 22€

ILS DESERTENT – Thierry Beinstingel

ils desertentL’avis de Thomas : L’une arrive, l’autre doit partir ; c’est le pitch court. Plus en détails ? Elle : diplômée d’une école de commerce, un premier boulot pourri dans une enseigne d’articles de sport, la chance de sa vie dans une nouvelle boîte, directrice commerciale avec un salaire qui suit. Lui : le vieux, l’ancêtre, le premier VRP de la boîte dont il est cofondateur, les illusions parties depuis longtemps, si ce n’est une passion pour Rimbaud. Le deal : elle doit le virer, et vite, pour faire ses preuves et surtout, le sale boulot à la place des lâches.
Le situation réelle : deux solitudes qui s’affrontent. Elle : seule, un père décédé, une mère peu aimante, une sœur dont elle peine à se rapprocher. Lui : sa voiture pour maison, sa femme envolée, un fils qu’il voit peu. Elle peut tout gagner (socialement parlant) en le flinguant. Lui n’a plus grand-chose à perdre, si ce n’est quelques principes et son instinct vital.

Thierry Beinstingel nous met le dilemme entre les mains avec Ils Désertent, et appuie gentiment là où ça fait mal : malaise économique, malaise existentiel, malaise d’une société. L’écriture est serrée, précise, sans fioritures, ancrée dans le réel. Un joli roman, qui devrait faire – quand même – un peu parler de lui à côté des gros calibres de la rentrée.

Fayard – 19 €

APPATS VIVANTS – Fabio Genovesi

appat vivantsL’avis d’Eliette : Dans une petite ville d’Italie du Nord, Muglione près de Pise, Fabio Genovesi nous fait vivre des personnages attachants avec beaucoup d’ironie et de tendresse. Nous partageons le quotidien et les réflexions de Fiorenzo, jeune de 19 ans chanteur dans un groupe de métal, de son père, propriétaire d’un magasin de pêche et entraîneur d’un jeune prodige du vélo Rurko, de Stéfano son copain qui truque des photos sur internet, de Tiziana de retour au pays après ses brillantes études qui s’occupe de l’antenne Jeunes squattée par un groupe de retraités adeptes d’auto-défense.
Une lecture pleine de surprises au coeur de l’Italie d’aujourd’hui.

Editions Fayard – 22 €

L’HOMME QUI AIMAIT MA FEMME – Simonetta Greggio

homme aimait sa femmeL’avis de Jeanne : Alexandre et Yann sont frères. Ce sont deux jeunes hommes prometteurs engagés dans des études qui à coup sûr leur assureront un brillant avenir. Oui mais voilà, il y a les femmes et là rien n’est simple. Yann aime Maria qui aime Alexandre qui aime à sa façon Manon, Isobel, Elisabeth et tant d’autres… Alors que Yann est romantique et idéaliste. Alexandre le libertin traverse la vie avec nonchalance sans se soucier du mal qu’il peut faire. La vie emportera dans son tourbillon tous ces êtres qui vont s’aimer et se détester tour à tour les délestants peu à peu de leurs rêves et de leurs illusions.
Autour d’eux, gravite toute une génération d’intellectuels des années soixante qui s’invite dans la narration au gré des lectures et des rencontres des protagonistes. Ces figures donnent de la profondeur de champ au récit en le situant dans une histoire plus vaste, foisonnante et mouvementée.
Un récit bien mené qui entrecroise avec brio ces multiples existences et sait retracer avec finesse des parcours de vie à la fois ordinaires et singuliers.

Editions Stock – 20 €

LA VIE REVEE D’ERNESTO G. – J.Michel Guenassia

vie reveeL’avis d’Eliette : Ce roman retrace la vie mouvementée de Joseph Kaplan né à Prague dans une famille juive de médecins, médecin lui même à l’institut Pasteur à Paris puis envoyé en Algérie pendant la guerre. De retour après guerre dans la Tchécoslovaquie communiste, il est confronté aux méandres et vicissitudes de l’Histoire du 20e siècle.
C’est un récit alerte qui met en scène des personnages attachants et complexes : Maurice, son ami à Alger, Christine, comédienne qui devient sa femme, Héléna sa fille, Pavel et Teresa à Prague.
La musique de Carlos Gardel accompagne ce deuxième roman passionnant, à découvrir donc.

Editions Albin Michel – 22€90

BLACK MAMBA BOY – Nadifa MOHAMED

black mamba boyL’avis de Judith : Le parcours initiatique d’un jeune Somalien en quête d’un père nous entraine au début du XXème siècle dans des pays tourmentés comme le Yémen ou l’Ethiopie. La dureté de la vie est constamment balancée au cours de son périple par des rencontres étonnantes. Cet ouvrage attachant est un appel au voyage, à l’interculturalité et à l’espoir d’un ‘meilleur’.

Traduit de l’anglais (Somalie) par Françoise Pertat.

Phébus – 19 €

L’ACCORDEUR DE SILENCES – Mia Couto

accordeur de silencesL’avis de Francine : A sa façon, ce conte du Mozambique d’aujourd’hui parle aussi de la mère, mais de la mère première, cette fois, appelée Dordalma, ou plutôt de son absence dans le petit monde peuplé de cinq personnages, masculins, en quête d’oubli, de souvenirs, de désir, de savoir et de silences.

– Le premier narrateur, le jeune Mwanito, qui, à 11ans, éclate en sanglots quand il voit une femme pour la première fois, tant il a accordé les silences de son père.
– Son frère qui a pour seul rêve de fuir la réserve de chasse isolée où les a installés leur père, à l’écart des guerres qui ont ravagé le pays.
– Silvestre, leur père, qui a perdu confiance et « a émigré de sa propre vie » dans le désir fou d’oublier « l’autre côté ».
– Leur oncle Aproximado, demi-frère de Dordalma, qui peut bien perdre son temps là où bon lui semble selon les dires de Mwanito, tout en leur apportant nourriture, vêtements et médicaments de « la-bas ».
– Le camarade Zacaria Kalash, fatigué, qui a voulu émigrer du temps de toutes les guerres.
Jusqu’au jour de l’apparition d’une femme – celle qui a fait pleurer Mwanito – où le monde extérieur les rattrape. Elle (aussi) est à la recherche d’un amour perdu comme elle l’explique par la narration qui se fait désormais à double voix dans une langue toujours aussi poétique, belle, tragique et drôle. Un régal.

L’avis d’Eliette : Un ouvrage magique, qui nous plonge dans l’univers sensible et luxuriant de Mwanito, jeune « accordeur de pianos » isolé au sein de la forêt du Mozambique dans un coin perdu : « Jerusalem ». Mia Couto nous raconte à travers quelques personnages hauts en couleurs et exaltés une histoire de deuil, de culpabilité, de survie. Le récit est celui de Mwanito nous parlat de son père, Silvestre Vitalécio, créateur d’un nouveau monde, de son frère aîné Nlunzi, de son oncle Aproximado, de Zeccaria Kalash le soldat. L’apparition d’une jeune femme blanche va bouleverser le cours de la vie et permettre une nouvelle naissance.

Traduit du portugais (Mozambique) par Elisabeth Monteiro Rodrigues
Métailié – 19 €

LES OMBRES DU KITTUR – Aravind Adiga

ombres du kitturL’avis d’Eliette : Un récit passionnant à la découverte d’une ville imaginaire d’Inde du Sud : Kittur, pendant la période se déroulant entre l’assassinat d’Indira Ghandi en 1984 et celui de son fils Rajiv en 1991. Nous découvrons l’histoire de cette ville, sa transformation, sa topographie. Adiga nous fait vivre pour chaque quartier 14 personnages attachants qui nous permettent de comprendre la vitalité, la complexité de la ville et les tensions sociales, politiques et religieuses du monde indien.

Traduit de l’anglais (Inde) par Annick Le Goyat
Buchet Chastel – 21 €

LE TURQUETTO – Metin Arditi

turquettoL’avis d’Eliette : Metin Arditi nous invite à la découverte d’un peintre inconnu de la Renaissance surnommé le Turquetto. Le point de départ du récit est un tableau attribué au Titien, intitulé « l’homme au gant » et dont l’auteur serait Elie Soriano, jeune juif né à Constantinople, passionné de dessin et de peinture et confronté à l’interdiction de peindre. Nous le retrouvons à Venise sous le nom d’emprunt d’Iias Troyanos, élève du Titien et peintre renommé, recherché par les confréries pour son talent. Le lecteur est séduit par cette histoire pleine de rythmes, de rebondissements, de personnages attachants, qui entrelace les thèmes de la filiation, de la confrontation entre art et pouvoir, des rivalités religieuses.

Ates Sud – 19,50 €