BD

Voici une liste non exhaustive et totalement subjective de ce qui nous a plu, remué, intéressé ce mois-ci, au fil et au gré de nos lectures. Pour voir ce qui nous a secoué les mois d’avant, c’est pas compliqué, il vous suffit d’aller farfouiller dans les archives…

MOI, CE QUE J’AIME, C’EST LES MONSTRES – Emil Ferris

moi ce que j'aime c'est les monstres Emil Ferris
Moi, ce que j’aime, c’est ce livre.

Karen dessine tout le temps : inspirée par les revues d’horreur de son époque (nous sommes en 1968) et ses ballades au musée de Chicago où elle habite avec son frère et sa mère, elle crayonne son histoire assidûment. Elle s’imagine monstre et s’accorde mal avec ses camarades de classe consensuels et cruels. Sa voisine Anka trouve la mort dans des circonstances étranges et Karen enquête.

Cette plongée dans l’enfance est fascinante : les rêves, les angoisses, les pulsions de Karen sont traduites par un trait dense, qui sculpte les détails, mélange réel et imaginaire avec de puissantes images. Le lecteur est immergé dans la psyché riche et poétique d’une enfant hors norme, puis découvre à l’intérieur, comme une poupée russe, le récit d’Anka, née à Berlin en 1920. Entre magie et horreur, ces deux enfants composent un intense récit.

Soyons honnêtes, rares sont les livres qui vous réservent une telle expérience de lecture, totale, exigeante, troublante : j’en suis ressortie essorée et éblouie. Ce livre est gigantesque.

Monsieur Toussaint Louverture – 34,90€

IL FAUT FLINGUER RAMIREZ – Nicolas Petrimaux

Il faut flinguer Ramirez
Sortir son flingue ou son aspirateur, il faut choisir.

Ramirez travaille pour une entreprise d’aspirateur : muet, c’est le collègue idéal, hypercompétent et discret. Il a un don particulier pour réparer les machines. Mais quand deux hommes de main de narcos mexicains rapportent leur mixeur défectueux et qu’ils aperçoivent Ramirez, ils blémissent : ne serait-ce pas le féroce,  implacable et légendaire assassin ? Ils préviennent la hiérarchie… et pendant ce temps, deux filles en cavale ont besoin de cash et préparent un braquage.

Il faut flinguer Ramirez est un joyeux mélange de film d’action des années 80 et de Pulp fiction : avec beaucoup de second degré et pas mal d’absurde, cette série Z joue de son charme vintage. Des moustaches, des répliques sentencieuses et des explosions. Du gros lourd.

Glénat – 19,95€

Tu as 20 ans, et tu ne sais pas quoi lire ?

… écoute les conseils avisés d’Angélique, stagiaire-libraire :

Habibi – Craig Thompson 

Vendue à un scribe alors qu’elle vient tout juste de quitter l’enfance, puis éduquée par celui-ci, une très jeune femme voit son mari assassiné sous ses yeux par des voleurs. Elle parvient pourtant à leur échapper et trouve refuge sur une improbable épave de bateau échoué en plein désert, en compagnie d’un enfant nommé Habibi. Ensemble, dans des décors souvent nimbés de magie, ils vont grandir et vivre leur vie au sein de cet étrange endroit, en s’efforçant autant que possible de se protéger de la violence et de la dureté du monde, au rythme des contes, histoires, mythes et légendes racontés par la jeune femme…

Roman graphique sans contexte historique précis, Craig Thompson livre un ouvrage au graphisme envoûtant. Il aborde le thème de la calligraphie arabe, de sa poésie et de sa symbolique omniprésente. Avec des personnages attachants et une histoire très bien menée.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Julia & Walter Appel, Paul Pichaureau et al. 

 Casterman – 29 € 

Chromatopsies – Mr. Q

Un jeune auteur LGBT se lance sur papier, après un premier titre paru à très peu d’exemplaires, Sous le lit. Il a pendant de nombreuses années utilisé son blog (Les Petits Mensonges de Mr Q) comme support de diffusion. Ici, il met en images des nouvelles qui racontent chacune un aspect important de la vie des jeunes adultes : découverte et acceptation du corps, affirmation de soi, sexualité, orientation sexuelle, relations aux autres, dépression… Le tout dans un style graphique magnifique mêlant stylo et aquarelle pour un rendu onirique et parfois fantastique.

Editions Lapin – 24 €

La Formule de Dieu – José Rodrigues dos Santos

Tomas Noronha, expert en cryptologie, est appelé au Caire par une mystérieuse jeune femme. Sa mission: déchiffrer un cryptogramme caché dans un document détenu par le gouvernement de Téhéran. Un manuscrit écrit de la main d’Albert Einstein dont le contenu pourrait bousculer l’ordre mondial. Au cours de son enquête, il découvre que le fameux manuscrit fait tout simplement la preuve scientifique de l’existence de Dieu.

Roman policier mêlant recherche scientifique et aventures épiques, ce livre permet également d’aborder facilement les grands thèmes de la relativité générale et de la physique quantique, via le point de vue de Noronha, débutant en la matière.

Ce volume et la suite des aventures du cryptologue interprètent les découvertes scientifiques majeures du XXème siècle pour répondre aux questions existentielles de l’humanité.

Traduit du portugais par Carlos Batista

Pocket – 9,40 €

L’Histoire des 3 Adolf – Osamu Tezuka

Berlin 1936. Hitler est au pouvoir. Les Jeux Olympiques d’été sont pour lui l’occasion de conforter une dictature funeste. Sohei Togué, un journaliste sportif venu couvrir les JO retrouve son frère Isao. Mais Isao est angoissé. Il détient, dit-il, un terrible secret qui pourrait ébranler jusqu’à Hitler lui-même. Or, quand Sohei se rend chez son frère, il le retrouve assassiné.

Une perspective nouvelle sur la seconde guerre mondiale et le nazisme. En abordant la guerre du point de vue japonais, Osamu Tezuka met en lumière les motivations de chacun et permet de relativiser les opinions. Il insiste également sur le quotidien, la surveillance politique, la place des femmes dans les conflits impliquant bien trop souvent leur bien-aimé.

Traduit du japonais par Jacques Lalloz

Delcourt – intégrale en 2 volumes, 29,99 €

AVEC EDOUARD LUNTZ – Nadar & Julien Frey

Avec Edouard Luntz Julien Frey Nadar
Un exemple d’archéologie du cinéma autour d’Edouard Luntz le maudit.

Une brève rencontre, une évocation lors de ses études de cinéma, un vinyl sur une brocante : ces quelques petits caillous mènent Julien Frey sur les traces d’un cinéaste oublié, Edouard Luntz, qui tourna une huitaine de films dans les années 60-70. Sauf que les oeuvres de Luntz sont difficiles à retrouver, et Julien Frey court les conservatoires du cinéma, contacte les acteurs et techniciens de l’époque, rencontre le fils d’Edouard Luntz. Un film en particulier est introuvable, Le Grabuge (si bien nommé), un film financé par la Fox et le producteur Darryl Zanuck, qui passa à peine en salle et finit sa carrière devant le tribunal. Le tout-puissant Zanuck considérait comme son droit de remonter les films qu’il produisait ; cette procédure judiciaire permettra désormais au réalisateur d’avoir un droit de regard sur le final cut. Mais au passage, le montage original du Grabuge s’est perdu.

Julien Frey nous entraîne avec lui à la recherche d’une oeuvre perdue, qui acquiert une aura mythique, transgressive. À l’époque du tout numérique, où tout semble accessible tout de suite grâce à un simple écran et une connexion internet, cette quête de bobines en celluloïd prend une autre dimension. C’est une belle réflexion sur la fragilité des oeuvres et la peur de l’oubli : le livre est un merveilleux hommage à un créateur qui garde tout son mystère, une manière de le sauver de l’effacement et d’inviter à voir ses films.

Futuropolis – 23€

VOYAGE EN RÉPUBLIQUE DE CRABE – TARMASZ

Connaissez-vous la République de Crabe?

Cette île marécageuse et pleine de moustiques voraces est perdue au milieu de nulle part et surtout fermée aux étrangers. Ses habitants vivent en complète autarcie grâce à la culture de l’oignon d’eau qui leur sert de nourriture mais aussi de médicament et de textile pour s’habiller entre autres.

Maya, jeune femme dynamique et un peu tête brûlée, est envoyée en mission sur Crabe pour livrer un colis important. Elle a une semaine pour accomplir sa tâche, franchir les obstacles naturels et administratifs qui se dresseront devant elle. Durant son voyage épique elle a eu la bonne idée de tenir un journal avec pléthore de petits détails et d’informations sur les locaux de cette île infernale.

Ce carnet très graphique retranscrit avec beaucoup d’humour le parcours du combattant de Maya: elle se retrouve confrontée à une culture très différente de la sienne où le cours du temps n’a que peu d’importance. Les habitants de l’île de Crabe ont un certain flegme difficile à comprendre pour nous autres occidentaux pressés.

Le dépaysement est total!

Chez Delcourt – 19.99€

CLAUDINE À L’ÉCOLE – Lucie Durbiano

Claudine à l’école par Durbiano : les adolescentes prennent le pouvoir.

Claudine est l’une des grandes de sa classe de jeunes filles et prépare cette année son examen du brevet secondaire. Dans cette France de la Belle époque et de la tranquille Troisième République, Claudine ballade librement son impertinence, à l’école, sur les bancs de la classe de Mlle Sargent, à la maison, où son père s’occupe plus de ses travaux scientifiques que de l’éducation de sa fille, dans la forêt avec Claire, sa soeur de lait devenue gardienne de troupeaux. Avec l’arrivée d’Aimée, la si bien nommée nouvelle institutrice, le petit monde de Montigny va drôlement s’agiter.

Lucie Durbiano illustre et interprète la Claudine de Colette avec une fraîcheur et un plaisir évident. Son dessin faussement naïf dit toujours* bien cette éducation sentimentale : les jeunes filles sont en fleur et charmantes mais affirment leur désir là où on les attend pas. Le gynécée de l’école de jeunes filles est l’objet de toutes les attentions, plus ou moins romantiques. Claudine évolue avec une liberté de ton et de parole incroyable, qui donne à cette comédie du badinage une saveur incomparable.

Gallimard BD – 20 €

*Lisez donc Lo, Orage et désespoir, Le Rouge vous va si bien, Trésor. La ligne claire de Lucie Durbiano est une merveille…

COURTES DISTANCES – Joff Winterhart

Courtes distances Joff Winterhart Cà et là
Tout est dans le win-win.

Sam est une grande tige de 27 ans, complètement paumé, après trois échecs universitaires, des jobs en free lance qui n’aboutissent pas, et un passage par la case hôpital psy. Le voilà de retour chez sa mère, dans une petite ville de province, prêt à faire n’importe quel boulot. Il se retrouve aux côtés de Keith, un bedonnant commercial sexagénaire. Son activité professionnelle restera nébuleuse, l’ensemble consistant à rendre visite à des connaissances de Keith, à écouter ses histoires dans l’habitacle de l’Audi, à faire signer des formulaires, à patienter dans des salles d’attente. Et à se rendre à la réunion rôtisserie bi-mensuelle. Dans ce vide, Sam récolte de précieux détails, pose son regard sensible sur de petites choses et de banals personnages. Les habitudes de Keith, son chien et sa solitude, deviennent touchantes ; Kenny, considéré comme l’idiot du village, fait des interventions quasi poétiques. Un vieux panneau a des qualités esthétiques. Les discussions avec Valerie en fumant voient naître une complicité profonde. La difficulté d’être du personnage est bien rendue, mais aussi la manière dont ce grand poucet parvient à s’en tirer, en saisissant ces petits riens qui le raccrochent au monde et aux gens.

L’été des Bagnold du même auteur saisissait déjà subtilement les rapports entre une mère et son fils. Ce nouveau livre de Joff Winterhart confirme son talent : un regard décalé, un sens du dérisoire et un humour dépressif franchement singulier dans le paysage de la bande dessinée.

Traduit de l’anglais par Martin Richet.

Çà et là – 24 €

L’HOMME GRIBOUILLE – Serge Lehman & Frederik Peeters

homme gribouillé serge lehman frederik peeters
Il pleut, il mouille, c’est la fête à la gribouille…

Betty Couvreur est éditrice ; à 40 ans, elle vit dans l’ombre de sa mère, Maud, autrice de livres d’enfant à succès. La troisième génération s’appelle Clara, et partage avec son aïeule un goût et un talent pour les histoires. Betty souffre au contraire de crises d’aphasie, qui lui coupent totalement la parole. Tandis que des pluies diluviennes inondent Paris, Maud fait un AVC, et sombre dans le coma. Un homme hirsute et menaçant s’introduit chez elle et tombe sur Clara : il lui réclame une enveloppe. Betty et Clara vont chercher à découvrir qui est cet homme et que cache le passé mystérieux de Maud.

Avec cet excellent récit fantastique, Serge Lehman (dont la bibliographie riche et variée est à explorer de toute urgence : La Brigade chimérique, L’homme truqué, L’oeil de la nuit, entre autres…) vous emmène vite et loin. Avec des images fortes, des dérapages inattendus, des ralentis qui s’attardent sur les caractères des personnages, la narration est particulièrement surprenante. On glisse dans le fantastique, sans s’en rendre compte… Le dessin de Peeters est quant à lui toujours aussi charnu et vivant. En voilà une excellente lecture pour commencer la rentrée BD.

Delcourt – 30€

LE VOYAGEUR – KOREN SHADMI

Cela fait déjà plus de trois siècles que Le Voyageur parcourt le monde en auto-stop. C’est un homme peu bavard et secret qui recherche l’origine de sa malédiction: l’immortalité. Ne pouvant échapper à la vie d’aucune manière il assiste malgré lui au lent déclin de l’humanité.

A travers ce road trip post apocalyptique c’est un voyage dans le temps que nous propose Koren Shadmi. Chaque conducteur s’arrêtant pour Le Voyageur nous montre une nouvelle période et une nouvelle facette de notre monde futur. Catastrophes naturelles, réchauffement climatique, sectes, cannibalisme, rien n’épargne notre espèce et notre auto-stoppeur s’enferme de plus en plus dans son infinie solitude.
Si le sujet de l’immortalité a déjà été traité de nombreuses fois, « Le voyageur » a le mérite de prendre inspiration parmi les plus grandes références littéraires et cinématographiques du genre et de le retranscrire admirablement en bande dessinée. Le résultat est prenant et nous donne cette sensation de vertige sans tomber dans le spectaculaire.
Le style sobre, n’utilisant que peu de couleurs en camaïeu renforce l’impression de lassitude du personnage et de fin du monde.

« Le voyageur » est un bel album, simple mais efficace qui devrait séduire les amateurs du genre.

Editions Ici même – 25€

ALEXANDRIN – Alain Kokor & Pascal Rabaté

Chic, voici Alexandrin, le nouvel album de  Rabaté (avec Alain Kokor au dessin),  une histoire touchante et drôle, tendre et poétique. Poète, Alexandrin de Vanneville l’est assurément. Vagabond des villes et des campagnes, il survit en toquant aux portes pour dire et vendre à qui veut les entendre ses créations poétiques, en alexandrins forcément.  Une existence précaire mais qui correspond à l’irrépressible besoin de liberté du poète solitaire. Un beau jour, le chemin d’Alexandrin croise celui de Kevin, gamin en fugue. Une amitié va naître, nourrie de rencontres, d’aventures et de mésaventures, de déambulations poétiques.

Le trait tout en douceur d’Alain Kokor, les teintes  pastel s’accordent admirablement au climat mélancolique de l’histoire imaginée par Rabaté. Un album à découvrir absolument et l’une des premières belles réussites de cette rentrée BD.

Futuropolis – 22 euros