L’IDEE RIDICULE DE NE PLUS JAMAIS TE REVOIR – Rosa Montero

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Voici un texte magnifique, lumineux sur un sujet douloureux : la perte de l’être aimé. Quelques temps après avoir perdu son compagnon, Rosa Montero est chargée par son éditrice espagnole et amie d’écrire une préface au court journal que tint Marie Curie les mois qui suivirent le décès brutal et accidentel de son mari Pierre. Une oeuvre littéraire qui fut aussi un travail de reconstruction personnel pour Rosa Montero. A un siècle de distance, l’écrivaine confronte son expérience à celle de la femme de sciences, nous fait pénétrer dans l’intimité de ce couple si peu ordinaire que constituèrent les Curie. L’idée ridicule de ne jamais te revoir est également un très beau portrait de la femme passionnée et combative qu’était Marie Curie, qui dut toute sa vie lutter contre le machisme et la misogynie. Un livre pour tous et pour chacun, qui nous donne la chance de partager quelques heures d’intimité avec deux femmes magnifiques, chacune à sa manière.

Traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse
éditions Métailié – 17 euros

 

LES OGRES DIEUX : PETIT – Gatignol & Hubert

Un conte d'ogres et d'ogresses fascinant!
Un conte d’ogres et d’ogresses fascinant!

Hubert, scénariste hautement recommandable de Miss Pastouche et Beauté, entre autres, vous invite à une étrange lecture : c’est l’histoire d’un monde où les humains sont les esclaves, et les repas, d’une race de géants. Imaginez Gargantua, mais bas de plafond, et cruel. Au cours d’un banquet réunissant tous les membres de cette race (dont les unions consanguines n’améliorent pas franchement le niveau), la reine accouche d’un enfant de la taille d’un humain, le sauve in extremis du gosier de ses frères et va le mettre en sécurité auprès de sa tante, une géante de l’ancienne génération, qui vit en recluse. Elle refuse de se nourrir de chair humaine et protège Petit.

Petit fait son chemin, entre humanité, divinité, bestialité ; la chute annoncée du règne des géants est ménagée, et le dernier acte est soigneusement mis en scène, avec des intermèdes sur les ancêtres de Petit, sous forme de textes en quelques pages avec des illustrations en pleine page. Et l’on a l’impression de plonger dans un grimoire, un livre de contes, de magie, fort réussi.

Soleil – 26€

AMERICANAH – Chimamanda Ngonzi Adichie

Les voyages d'Ifemelu, entre Lagos et Princeton.
Les voyages d’Ifemelu, entre Lagos et Princeton.

Ifemelu est une « americanah « ,  elle habite depuis 13 ans aux Etats-Unis et va rentrer dans son pays, le Nigéria. Son vécu et son regard confrontent les deux pays, et racontent l’exil à sa manière : Ifemelu a du caractère, et bien trempé. Alors que le jour du grand retour approche, elle va chez le coiffeur, et pendant qu’elle se fait tresser les cheveux, opération de longue haleine, elle reprend le fil de son existence : son enfance choyée, avec une mère aux tendances mystiques et un père fier de son éducation, ses études, et surtout sa rencontre avec Obinze, son premier amour, son âme soeur. A la fin de ses études, elle se retrouve un peu par hasard aux Etats-Unis, et déchante vite : elle raconte qu’elle se découvre noire en descendant de l’avion. Trouver du travail, un logement, et subir les préjugés raciaux sont autant d’épreuves qu’elle décrit et analyse avec verdeur. L’autre pan du récit est consacré à Obinze, qui rêvait d’Amérique mais finit par se rendre en Angleterre, aventure qui tourne court ; il devient un banquier très prospère de Lagos.

Entre Afrique, Amérique et Europe, Adichie joue des contrastes et des provocations pour bousculer le lecteur, et ses personnages. La démonstration est véhémente : la question raciale, le regard des afro-américains sur les noirs africains, l’amertume des immigrés, la corruption qui mine le Nigéria, le système patriarcal à l’africaine, les églises évangalistes… le monde décrit est loin d’être réjouissant… et pourtant, quelle énergie, quelles réponses propose Ifemelu! Ce personnage est un tourbillon, et sa force centrifuge vous attire inexorablement. La magnifique histoire d’amour entre elle et Obinze qui soutient tout le roman n’est que justice…

Traduit de l’anglais (Nigéria) par Anne Darmour.

Gallimard – 24,50€

UNE VIE COMME UNE AUTRE – Darcy O’Brien

... où comment grandir à Hollywood, entre deux parents acteurs.
… où comment grandir à Hollywood, entre deux parents acteurs.

Ce qui est normal pour Darcy O’Brien, c’est de grandir à Hollywood dans les années 40 et 50, à l’ombre de deux stars déclinantes et fantasques. Son père a joué dans les premiers westerns et fut une vedette de l’entre-deux-guerres, avant l’arrivée de John Wayne. Il épousa Marguerite Churchill (qui connut la gloire dans les années 30 et joua aux côtés de Spencer Tracy, Boris Karloff, Ralph Bellamy) et Darcy est né en 1939. Tout commence plutôt bien pour lui, avec une demeure fastueuse, surnommée Casa Fiesta, peuplée de figures étonnantes qui font le commun des mortels à Hollywood… Mais après cette enfance dorée, Darcy va grandir entre deux parents séparés, dont l’aura cinématographique pâlit, surtout après 1945.

Le récit de Darcy O’Brien décrit avec insouciance sa jeunesse effrénée entre une mère exubérante et un père dans les nuages, puis ses rencontres avec d’autres personnages (la famille d’un producteur qui joue trop à Las Vegas, une belle jeune fille libérée qui attise son désir, le sculpteur russe qui épousera sa mère en seconde noces) tout autant farfelus. C’est brillant, avec ce mélange de dérision et de tristesse qui dépeint si justement une existence de guingois.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lazare Bitoun.

Editions du Sous-sol – 19€

UN MEMBRE PERMANENT DE LA FAMILLE – Russel Banks

membre permanent familleRussel Banks fait partie des rares auteurs qui se révèlent aussi à l’aise dans le roman que sur le format plus court de la nouvelle même si, en définitive, je crois que je préfère encore Banks nouvelliste. Le recueil qui vient tout juste de paraître chez Actes Sud ne peut que me renforcer dans cette opinion car une fois encore Russell Banks révèle un talent sans pareil (Simenon peut-être, Carver ?) pour créer et faire exister un personnage en quelques phrases à peine. Les douze nouvelles qui composent le recueil saisissent ces moments impalpables où la vision de la vie des personnages, leurs relations à leurs proches et à leur environnement se redéfinit sous l’effet d’un « presque rien ». La très belle nouvelle « Perdu, trouvé » est un modèle du genre. En treize pages d’une force exceptionnelle, Banks évoque la force d’un amour qui aurait pu être, les regrets qu’il laisse dans la vie d’un homme de cinquante ans. Magnifique.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Pierre Furlan

Actes Sud – 22 euros

LES ARPENTEURS – Kim Zupan

Les arpenteursdeux arpenteurs qui sillonnent le roman de Kim Zupan et le Montana sont un jeune shérif, Val Millimaki, et un vieux tueur, John Gload. Celui-ci tue pour l’argent, de sang froid : sans être cruel, il est d’une effrayante efficacité, jusqu’à ce qu’il prenne un associé qui va se retourner contre lui à la première occasion. De quoi faire regretter à John Gload de ne pas l’avoir liquidé quand il en avait la possibilité. Quant à Val Millimaki, l’une de ses attributions en tant que shérif est de partir à la recherche des disparus, randonneurs égarés ou vieux déments, qui se perdent dans les paysages sauvages du Montana. Son travail le mine, et ronge sa relation avec sa femme.  Les deux hommes vont faire connaissance dans les couloirs de la prison du comté ; le vieux John n’a pas beaucoup de remords, mais souffre  d’insomnie. Val est chargé de lui soutirer des informations sur les disparitions dont Gload pourrait être responsable.

Kim Zupan signe un roman puissant et hypnotique ; son écriture retenue parvient à brosser d’imposantes images, comme le tête-à-tête entre chien et loup des deux hommes, séparés par les barreaux de la cellule, ou les errances du shérif avec son chien sur les traces d’un vieil homme sénile. Val Millimaki et John Gload sont d’intenses personnages, qui évoquent avec une tranquille élégance la violence et le tourment. Les Arpenteurs s’inscrivent dans le meilleur de la tradition du roman noir, avec ses figures fascinantes et inquiétantes.

Traduit de l’américain par Laura Derajinski.

Gallmeister – 23,50€