RETOUR A STONEMOUTH – Iain Banks

banks Le pauvre Stewart Gilmour a bien merdé lors du mariage d’une copine. Ce qui devait être une répétition de ses propres noces avec la très jolie Ellie, événement fastueux prévu la semaine suivante, tourne à la catastrophe intégrale. Tout cela parce que Stewarta bêtement cédé à la tentation, et, l’alcool et différences substances aidant, choisi de s’envoyer l’une des invitées dans les toilettes de l’établissement. Surtout, il s’est fait choper. Ce qui ne serait que lamentable et très désagréable pour un fiancé moyen s’avère très dangereux pour le pauvre Gilmour, car Ellie n’est pas n’importe qui. C’est la fille ainée du clan Murston, la famille d’entrepreneurs qui règne sur la petite ville écossaise de Stonemouth. Des entrepreneurs assez spéciaux puisqu’en plus des travaux publics, la famille est très active dans les trafics en tous genres et n’hésite pas à recourir au meurtre à l’occasion. De vrais gangsters, bien intégrés au tissu économique local, mais des gangsters tout de même. Comble de malchance, Ellie Murston a quatre frangins, et il n’y a pas que chez les mafieux siciliens que l’honneur familial est une valeur sur laquelle on ne transige pas. Ce qui conduit Stewart Gilmour a quitter précipitamment la noce pour sagement trouver refuge à Londres.

Cinq ans ont passé : le patriarche du clan Murston, qui avait beaucoup d’affection pour Stewart, vient de mourir. Le clan accepte que Stewart revienne pour les obsèques du vieux. 4 jours, pas un de plus, pendant lesquels Stewart va arpenter les lieux de sa jeunesse, renouer avec d’anciens amis, retrouver ses ennemis qui peut-être ne l’ont pas oublié, et pourquoi pas avoir l’occasion de revoir Ellie ?

Retour à Stonemouth est un roman absolument réjouissant, souvent très drôle et remarquablement dialogué, avec des réparties à mourir de rire. C’est aussi un livre assez nostalgique sur la jeunesse qui s’enfuit, un véritable bonheur de lecture qui n’est pas sans rappeler les histoires d’un autre Iain, écossais lui aussi : Iain Levison.

Traduit de l’anglais (Ecosse) par Patrick Imbert

Calman-lévy – 19,90 euros

UNE IMPOSTURE – Juan Manuel de Prada

prada Du mal, peut-il sortir un bien ? C’est la question morale qui structurera toute l’existence d’Antonio Exposito. Petit voyou qui subsiste en plumant les pigeons dans le Madrid des années 30, il forme un duo qui fonctionne plutôt bien avec Carmen, une petite vendeuse des rues. Carmen appâte les gogos, de riches marchands provinciaux venus s’encanailler à Madrid, et Antonio leur fait les poches. Jusqu’au jour où l’escroquerie tourne mal et se solde par un cadavre. Pour échapper à la police, Antonio s’engage dans la division Azul et part se battre sur le front russe. Là-bas, il fait la connaissance du sous-lieutemant Gabriel Mendoza, avec lequel il partage une étonnante ressemblance physique.

Idéaliste en rupture avec son milieu familial très favorisé, Gabriel Mendoza devient son ami et son mentor. Quand les espagnols qui ne sont pas morts sous les balles des russes sont faits prisonniers, le courage de Mendoza aide Antonio et l’ensemble des prisonniers espagnols de la division Azul à ne pas sombrer dans un désespoir complet. Au cours de la tentative d’évasion qu’ils font ensemble, Gabriel Mendoza est tué. Les autorités russes proposent à Antonio Esposito de prendre l’identité du mort et de leur servir d’indicateur. Antonio accepte.

Huit ans ont passé. C’est l’heure, pour les prisonniers espagnols, d’être libérés. Que faire ? Retrouver sa condition de petit voyou sans le sou, ou se glisser dans la peau du riche héritier Gabriel Mendoza ?

Une imposture est un roman d’aventures plein de rebondissements où les personnages cherchent en vain à échapper à leur destin. Tour à tour courageux et lâche, amoureux et complètement égoïste, Antonio est un personnage complexe qu’on n’arrive jamais complètement à cerner. Quelle est sa part de responsabilité ? Est-il encore capable d’aimer de ou l’imposture qu’est devenue sa vie lui interdit-elle définitivement de donner libre cours à ses sentiments ?

Roman haletant servi par une très belle écriture, Une imposture est également riche d’enseignements sur l’histoire de l’Espagne dans la période qui suit la victoire de Franco et qui verra le Caudillo évincer petit à petit les phalangistes et mettre en place l’appareil national conservateur qui perdurera jusqu’en 1975.

Traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli

Le Seuil – 23,50 euros

DANS LE GRAND CERCLE DU MONDE – Joseph Boyden

boyden Joseph Boyden, auteur canadien d’ascendance amérindienne, nous offre ici un récit épique magnifique, un roman à trois voix qui nous emporte dans le Nouveau Monde du début du 17ème siècle. Cela fait un siècle à peine que les terres qui deviendront le Canada ont été découvertes par les Européens. Largement inchangée depuis des siècles, la vie des différentes nations indiennes qui peuplent cette partie de l’Amérique est sur le point de basculer avec l’arrivée des hommes blancs, en particulier des missionnaires. Cette rupture, l’affrontement entre deux visions de la vie antagonistes et inconciliables est au coeur même du roman de Joseph Boyden et s’exprime à travers les relations entre les principaux personnages.

Oiseau est un guerrier huron, un homme influent dans sa communauté qui vient de sortir vainqueur d’un affrontement l’ayant opposé à un groupe d’Iroquois, ennemis héréditaires des Hurons. A l’issue du combat, il enlève une jeune fille iroquoise, Chutes de Neige, pour en faire sa fille adoptive. La description de la relation entre Oiseau et Chutes de Neige au cours des nombreuses années sur lesquelles court cette histoire est l’une des plus grandes réussites de ce roman. Face à eux, « le Corbeau », ainsi que les Hurons ont surnommé le jeune Jésuite français venu parmi eux pour les évangéliser. Faisant preuve d »une force de caractère hors du commun, soutenu par une foi inébranlable, le Corbeau parvient à surmonter des conditions de vie extrêmement difficiles, et s’investit dans sa « mission civilisatrice » malgré l’attitude hostile, moqueuse ou indifférente dans le meilleur des cas qu’affichent les Hurons à son égard. Entre Oiseau et lui, les relations oscillent entre méfiance et une certaine forme de respect.

Dans le grand cercle du monde est un roman dans lequel on s’immerge progressivement, en appréciant la très belle écriture de Boyden. Souvent poétique, parfois drôle, le roman contient aussi des scènes très dures. Les scènes de torture, nombreuses et à la limite du soutenable n’ont rien à envier aux polars les plus gore. Mis à part ce dernier aspect qui pourra en rebuter certains, je conseille ce livre de Boyden à tous les lecteurs, c’est l’un des tous meilleurs romans que j’ai lus en 2014.

Traduit de l’anglais (Canada) par Michel Lederer

Albin Michel – 23,90 euros

TROIS MILLE CHEVAUX VAPEUR – Antonin Varenne

3000 chevaux vapeurTout commence en 1852 en Birmanie, à l’embouchure du fleuve Irrawaddy : sur un navire de la Compagnie des Indes Orientales, le sergent Bowan est chargé de choisir quelques hommes pour une opération spéciale, opération sanglante qui tourne mal : les soldats anglais finissent dans les cachots ennemis. Quelques uns survivront et seront libérés l’année suivante. Le sergent Boman rentrera à Londres, et devient gardien des entrepôts de la Compagnie. Un cadavre retrouvé dans les égoûts fait ressurgir ses souvenirs de Birmanie : l’un des soldats rescapés serait-il devenu un assassin ?

La Birmanie, La Londres victorienne, l’Amérique : Trois mille chevaux vapeur est un vaste roman d’aventure, avec du souffle et un personnage charismatique. Bowan est une brute taciturne, qui cherche la rédemption dans les crimes d’un autre. Les rencontres qu’il fait comme les paysages qu’il traverse scultpe un magnifique caractère ténébreux. Son existence est une épopée poisseuse : la première partie sur l’expédition coloniale anglaise est un récit de guerre tendu à l’extrême, la deuxième partie londonienne est un tableau cauchemardesque de Londres écrasée par la chaleur d’été et la dernière partie américaine est une chasse à l’homme qui prend de spectaculaires chemins de traverse. Un voyage inattendu que je vous invite chaudement à faire.

Albin Michel – 22,90€

(La maison ne félicite pas le maquettiste.)

LA NUEVE – Paco Roca

NUEVE La défaite face à Franco une fois consommée, de nombreux républicains quittent l’Espagne, souvent pour la France. Certains réussissent à s’embarquer pour l’Afrique sous domination française, où ils sont internés en camps de travail, les colonies françaises étant au début de la guerre sous le contrôle de Vichy. En 1942, après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord et le ralliement des forces françaises au général De Gaulle, un certain nombre d’Espagnols rejoignent le Corps Franc d’Afrique. Regroupés dans la neuvième compagnie du Général Leclerc, la Nueve, ils vont participer à la reconquête du territoire français et être parmi les premiers combattants à libérer Paris.

C’est l’épopée de ces héros trop peu connus que nous fait revivre La Nueve, à travers la figure de l’un d’entre eux, Miguel. D’abord peu désireux de se confier au jeune homme qui a fait le voyage jusqu’en France pour lui faire raconter son histoire et peut-être en faire un livre, Miguel se laisse peu à peu apprivoiser et lui raconte en détail l’histoire de son engagement militaire. Certes, on apprend énormément de choses de ce gros et bel album, mais Paco Roca (à qui on doit l’excellente BD La tête en l’air) évite l’écueil de le la BD purement documentaire. Ses personnages, Miguel en tête ont tous une belle épaisseur. Le principe d’alterner les « interrogatoires » du jeune journaliste avec les flashbacks de l’histoire de La Nueve fonctionne admirablement et dynamise bien l’album qui fait tout de même 300 pages. Voici donc un album qui plaira tant aux lecteurs de bd documentaires qu’aux amateurs de sagas et récits historiques.

Editions Delcourt – 29.95 euros.

LA FILLE MAUDITE DU CAPITAINE PIRATE – Jeremy A. Bastian

fille mauditeSur une plage de Jamaïque, une orpheline raconte à qui veut l’entendre qu’elle est la fille d’un mystérieux pirate dont elle a hérité le goût pour la bagarre et l’habileté à l’épée. La fille du gouverneur s’entiche de la sauvageonne, ce qui attire des ennuis à la jeune aventurière : elle échappe à son bourreau, y perd un oeil, et file vers les mers d’Omerta à la recherche de son capitaine de père, avec l’aide de son perroquet Poivre d’as.
C’est sans nul doute l’une des surprises de l’année : l’auteur, américain, est inconnu au bataillon (il s’agit de son premier livre) et bouscule son petit monde. Le récit d’aventures de flibustiers met en scène une fillette qui bascule avec entrain de l’autre côté du miroir : l’univers du livre est baroque, peuplé de créatures macrocéphales et de poissons bavards. La chasse au pirate et au trésor a des airs de récit à la Lewis Carroll dessiné à la manière de Winsor McCay… c’est somptueux! de grandes pages remplies de détails, un trait fin qui fait aussi songer à la gravure du XIXe, un bestiaire digne de Jerôme Bosch! Quelle lecture enivrante! Et l’objet est de toute beauté, la couverture enluminée, les pages de garde avec les cartes anciennes, même la page avec le dépôt légal est décorée… Une merveille, quelque soit le bout par lequel on la prend!

Traduit de l’anglais par Patrick Marcel.
Editions de la Cerise – 19€

L’EXCEPTION – Audur Ava Olafsdottir

exceptionAprès la fraîcheur de Rosa Candida et l’amertume douceureuse de l’Embellie dont la sortie date d’il y a plus d’un an et demi, L’Exception est la piqûre de rappel qu’il nous fallait. Si vous ne connaissez pas l’islandaise romantique qui nous a ravi avec ses deux premiers romans, un conseil : plongez-vous, vite et tête la première, dans le petit dernier !

Audur Ava Olafsdottir (en plus d’être un challenge orthographique à elle toute seule!) a cette écriture marquée, dynamique et poétique, qui nous transporte loin. Sa plume, très stylisée, sert habilement les thèmes qui lui sont chers comme la maternité impromptue, le couple et sa rupture, et place avec une rare finesse des éléments que l’on soupçonne autobiographiques. Dans L’Exception, on retrouve l’idée du couple qui s’aime, mais qui ne se convient plus : Le soir du nouvel an, Floki annonce à sa femme qu’il la quitte pour un homme, et Marià doit alors apprendre à faire face seule à ce monde qu’ils avaient toujours affronté à deux. A la perte de son mari s’ajoute la mort soudaine d’un père biologique qu’elle connaissait à peine et qui la désigne comme seule héritière. Soutenue par sa voisine, une naine conseillère conjugale/auteur de polars, elle va tenter de reconstruire cette vie qui s’effrite.

Si les thèmes sont féminins, la force et la sensibilité de l’écriture d’Olafsdottir porte ses romans au delà des idées préconstruites sur le genre. Surplombant les histoires d’amours et de pertes, il y a cette figure de femme moderne faisant face à ses obessions et ses faiblesses, qui a de quoi fasciner les plus sceptiques.

Traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson

Zulma – 20€

CHIENS DE LA NUIT – Kent Anderson

CHIENS NUIT La guerre du Vietnam est terminée pour le béret vert Hanson. Démobilisé, l’alter ego littéraire de Kent Anderson s’engage dans la police de Portland. Chiens de la nuit est la suite des aventures autobiographiques de Kent Anderson, sous un autre uniforme. Sympathy for the devil était un grand livre sur la guerre du Vietnam, Chiens de la nuit est un monument tout aussi intéressant, qui nous livre le quotidien d’un flic en tenue, sillonnant des quartiers pauvres et sinistrés d’une grande ville américaine. C’est superbement bien écrit, c’est également très dur, on doit le souligner. Savoir que la quasi totalité du « matériau » rapporté ici est réel donne une densité particulière au récit. Drôle de type que ce Hanson/Anderson : dingue des armes sans être facho pour autant, peu respectueux de la procédure mais pas exempt de compassion pour certains des types qu’il croise. Une lecture qui peut dérouter les amateurs de polars bien cadrés, car l’intrigue, ici, il n’y en a pas à proprement parler. Impossible pourtant de lâcher ce bouquin.

Au lecteur qui connaît déjà et Sympathy et Chiens de la nuit (le bouquin est sorti en France en 1998 sous une autre traduction mais il était épuisé depuis des années) rappelons que les éditions 13e note ont publié au printemps 2013 un excellent recueil de textes de Kent Anderson, couvrant les années vietnam et les années passées dans la police à Portland, ainsi que des textes plus tardifs car si anderson n’avait plus rien publié depuis Chiens de la nuit, en revanche, il n’avait jamais cessé d’écrire. Certains de ces textes, ceux qui se déroulent à la campagne permettent d’ailleurs de retrouver un auteur un peu plus apaisé.

Il y a quelques mois, l’éditeur 13ème note nous avait parlé du projet d’un futur livre de Kent Anderson, pas de nouvelle depuis, mais on espère que cela pourra se faire, car et le bonhomme et ce qu’il écrit valent le détour.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Jean Esch
Gallimard (folio) – 8.90 euros

LA MALEDICTION DE LA PIERRE DE LUNE – Catherine Cuenca

maledictionTome 1 : Florence
Au XVème siècle, il n’est pas aisé pour une jeune fille de 15 ans de consacrer du temps à une passion artistique. Carla aime beaucoup peindre, mais elle ne peut malheureusement pas apprendre, car son oncle s’y oppose. En se rendant secrètement à la droguerie pour acheter des pigments avec son amie Léna, elle croise un beau jeune homme, Vincenzo Montoni. Léna profite de l’occasion pour offrir à Carla une jolie pierre de lune, en guise d’adieu, car celle-ci est sur le point de se marier. Coïncidence ou hasard ? Mais depuis ce jour, Carla trouve des lettres cachées dans son volet, elle est invité à poser dans un atelier de sculpture et surtout elle a des visions effrayantes… celles d’une vieille dame !

Après la révolution française avec le Passage des lumières et le XIXème dans Le mystère de la tête d’or, Catherine Cuenca choisit cette fois la Renaissance, à Florence. Voici une nouvelle aventure qui séduira les jeunes filles de 10-11 ans. L’auteur réussit comme dans ses précédents romans à combiner roman historique et intrigue fantastique.

Editions Gulf stream – 14,50 €

ET LES LUMIERES DANSAIENT DANS LE CIEL – Eric Pessan

LUMIERESRegarder les étoiles, avec son télescope, au milieu de nulle part, loin des lumières de la ville… telle est la passion d’Elliot. Il partait souvent avec son père quand il était plus jeune, mais c’était avant le divorce de ses parents. Aujourd’hui, il ne peut plus, il ne voit presque plus son père et sa mère n’a jamais compris pourquoi ils partaient la nuit, hiver comme été, en pleine nature pour observer le ciel durant des heures. Ces moments lui manquent tellement qu’il organise une sorte de fugue maîtrisée pour retourner où son père l’emmenait.
Cette escapade nocturne secrète et solitaire sera suivie d’une deuxième… où il sera le témoin d’une scène incroyable et peut-être unique ! Il a vu des lumières oranges et vertes… Mais à qui se confier ? Comment garder en lui cette immense joie quand personne ne le croit ?

Eric Pessan signe un très beau texte sur l’adolescence, un peu à la manière de Muette (Albin Michel, 2013). Il retranscrit à merveille le ressenti de cet adolescent passionné d’astronomie, timide et solitaire qui aura besoin de partir. Ce court texte, écrit comme un poème en prose, au rythme intense et prenant, est allégé vers la fin par des petites annonces anonymes originales et positives, qui apportent une nouvelle tournure au roman. Un de mes romans préférés cette année.

Editions Ecole des loisirs – collection Médium – 8,50 €