CORPS A L’ECART – Elisabetta Bucciarelli

buciarelli Ce pourrait être un roman social tendance naturaliste qui nous mettrait le nez dans la boue, histoire de bien nous faire sentir l’état de décomposition dans lequel se trouve notre société. Ce pourrait être une simple métaphore puisque le théâtre de Corps à l’écart est une gigantesque décharge située dans une grande ville du nord de l’Italie, jamais nommée. La dimension critique est certes évidente mais le texte d’Elisabetta Bucciarelli a bien davantage à offrir au lecteur assez curieux pour s’aventurer dans une lecture dont le sujet semble a priori peu ragoûtant.

Corps à l’écart nous fait partager le quotidien d’un petit groupe qui survit illégalement si ce n’est incognito dans cette fameuse décharge. Corps à l’écart, corps invisibles parce qu’ils se cachent, corps immondes, littéralement. La Repubblica voit dans le roman  » »un regard désenchanté sur notre société contemporaine ». Pour ma part, j’y vois aussi un conte urbain où la tendresse n’est pas absente, la solidarité réelle entre ces hommes naufragés de la vie et les adolescents en rupture familiale qui sont les principales figures du roman.

La narration par très courts chapitres permet de faire alterner les scènes de vie dans la décharge et celles qui se passent dans l’univers familial de Silvia, fille de chirurgien esthétique et petite amie putative de Iac, l’un des gamins qui a élu domicile dans la décharge. Le contraste entre les deux mondes, celui où on répare les corps, celui où on répare les objets fonctionne admirablement et est à l’origine de belles trouvailles poétiques ou humoristiques. Des deux activités, la plus futile n’est pas forcément celle qu’on croit.

Corps à l’écart est un beau texte, empreint de beaucoup d’humanité dont j’espère qu’il obtiendra le succès public et critique qu’il mérite.

Traduit de l’italien par Sarah Guilmault

éditions Asphalte – 21 euros

ET NOS YEUX DOIVENT ACCUEILLIR L’AURORE – Sigrid Nunez

NUNEZ Fin des années 60 à New-York : Ann et Georgette entrent à la prestigieuse université de Columbia. Pour Ann, c’est la suite logique du parcours d’une jeune fille brillante, issue d’un milieu très favorisé. Mais pour Georgette, l’accès à l’université est une véritable bouffée d’oxygène, qui lui permet de s’éloigner d’une famille marquée par la misère sociale. Ann et Georgette vont habiter ensemble sur le campus, à la demande d’Ann qui souhaitait partager sa chambre « avec une personne aussi différente d’elle que possible ». Un choix qui marque bien davantage le rejet total que la jeune fille fait de son milieu familial et de sa couleur de peau qu’une certaine forme d’ouverture d’esprit. Ann a honte d’être blanche, honte d’être riche. Le reniement de son milieu d’origine ne sera jamais assez total, ses parents jamais assez coupables. Ann va embrasser avec passion le combat des noirs américains dans la conquête de l’égalité des droits. Personnage (à mes yeux) profondément antipathique, Ann n’est est pas moins fascinante par sa cohérence et son jusqu’au-boutisme. Elle ira jusqu’à embrasser un rôle de martyr au nom de l’idéal qu’elle défend.

Entre ces deux jeunes filles, très différentes une amitié va naître, qui durera le temps d’une année universitaire avant de s’achever par une violente dispute. Des années passent avant que Georgette n’apprenne qu’Ann a été condamnée à la prison pour meurtre. C’est l’histoire de cette relation et de ses conséquenses qui constitue le fil rouge de cette histoire dont Georgette est la narratrice. L’auteur a renoncé à une narration chronologique et nous promène des années 60 aux années 90, à travers le parcours de Georgette, jeune femme de son temps et témoin d’une amérique qui change.

Par les thèmes abordés, Et nos yeux doivent accueillir l’aurore rappelle Fille noire, fille blanche de Joyce Carol Oates ou American Darling de Russell Banks, deux excellents romans avec lesquels le livre de Sigrid Nunez ne souffre pas d’être comparé. Une très heureuse surprise, que cette première traduction en Français d’une auteure déjà confirmée.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Sylvie Schneiter

Editions rue fromentin – 23 euros

LE PASSAGE DU DIABLE – Anne Fine

passage diableNouveau registre pour Anne Fine ! Après des romans plutôt drôles et décalés, comme la série du Chat assassin ou encore Au secours c’est Noël !, Anne Fine nous emmène dès les premières pages de ce roman dans un univers étrange et mystérieux.

Daniel, au lit comme d’habitude, souffre soi-disant d’un handicap depuis sa naissance. Un jour, un homme réussit à trouver un prétexte pour faire sortir la mère de ce dernier et rencontrer enfin le fameux garçon, inconnu de tous. Cet homme convainc Daniel de partir sur le champ et le persuage qu’il peut tout à fait se déplacer seul ! Daniel écoute, interloqué et accompagne ce curieux visiteur, en prenant la seule chose de valeur à ses yeux, une magnifique maison de poupées.
Son « sauveur » qui n’est autre que le docteur du village, l’accueille chez lui. Daniel découvre alors des choses anodines du quotidien et surtout la vie familiale. Dans cette maison animée et bruyante, il sympathise très vite avec la cadette du docteur et joue avec elle dans l’intrigante maison miniature. Elle a si bien été conçue que tout y semble réel : le mobilier, les papiers peints… ils y trouvent même une trappe qui mène au grenier et surtout une curieuse poupée double cachée dans un meuble… Et dès la découverte de cette poupée masculine, une ambiance assez négative se répand dans la maison de poupée et dans celle du docteur… En plus, il semblerait, que la maison soit la reproduction parfaite de la maison d’enfance de la mère de Daniel…

Ce roman envoûtant raconte l’enfance chétive et isolée de Daniel et sa nouvelle vie, plus épanouie, même si des zones d’ombre sur son histoire familiale accaparent ses pensées. Anne Fine réussit à merveille à créer un double décor inquiétant et à maintenir une tension tout au long de la lecture.

Ecole des loisirs – 17,50 €
Collection Médium – grand format – dès 13 ans

LES LOIS DE LA FRONTIERE – Javier Cercas

frontieres La frontière du titre est celle qui dans les années 70 sépare la ville de Gérone des bidonvilles où vivent des familles venues du sud de l’Espagne chercher du travail dans la riche Catalogne. Ignacio, alias Le Binoclard, est un adolescent de la classe moyenne qui va traverser cette frontière à la faveur d’un été où il commettra tous les excès.

Après une année scolaire horrible où il fut victime d’un harcèlement constant de la part de ses anciens copains, le binoclard fait par hasard la connaissance de Zarco et de sa copine Tere, deux ados du bidonville. Attiré par le mystère et la confiance affichés par Zarco, amoureux peut-être de Tere, le Binoclard va bientôt accompagner la bande de Zarco dans ses mauvais coups. Vols à l’arraché, vols de voiture, cambriolages, braquages et hold-ups : c’est l’escalade jusqu’à l’arrestation de Zarco, arrestation à laquelle le Binoclard échappe par miracle.

Les années ont passé, le Binoclard est devenu un avocat prospère de Gérone, son ex camarade Zarco est un délinquant multirécidiviste, une sorte de mythe populaire. Leur chemin va se croiser à nouveau à la faveur du enième procès de Zarco où ce dernier demande au Binoclard d’assurer sa défense. L’occasion pour Ignacio de retrouver Tere et de revivre cet été 1978 qui a largement déterminé le reste de sa vie.

Les lois de la frontière est un roman passionnant, habilement construit qui nous transporte alternativement dans une Espagne à peine sortie du franquisme et dans le Gérone d’aujourd’hui. Cercas excelle à manier l’ambiguïté, la progression du récit suscitant plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Réflexion sur les premières années de l’Espagne post-franquiste, Les lois de la frontière est aussi un véritable thriller dont les 340 pages se dévorent d’une traite. C’est une excellente porte d’entrée à l’oeuvre de Javier Cercas, ce nouveau « Grand d’Espagne ».

Traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic

Actes Sud – 23 euros

KIKI ET ALIENE – Paul Martin et Nicolas Hubesch

kiki alieneTome 1 : Touristes venus d’ailleurs

Nouveauté BD kids à ne pas louper !!! Les lecteurs d’Astrapi reconnaîtront ces deux nouveaux héros venus d’une autre galaxie… (car comme toujours les BD de cette collection paraissent toujours en avant-première dans la presse enfantine…)

Une page, une BD, une blague ! Voici une trentaine de scènes où l’on retrouve nos deux extraterrestres, Kiki et Aliène en mission sur Terre : ils y découvrent le téléphone portable, le sapin de Noël, les bougies d’anniversaire, les limaces, les machines à laver…

Un texte simple et drôle, une écriture adaptée aux jeunes lecteurs, des illustrations colorées et réalistes… une nouvelle série très marrante pour les 7-10 ans !

Editions BD Kids – 9,95 €

LES COLLINES D’EUCALYPTUS – Duong Thu Huong

collinesIl existe des auteurs dont on ne se lasse pas, et pour ma part, Duong Thu Huong en fait partie. De roman en roman elle vous ballade dans un Vietnam vivant, parfumé, complexe, appétissant et effrayant. Dans son dernier opus, Les Collines d’eucaplytus, elle retrace le parcours d’un jeune homme qui, malgré une enfance choyée, finira au bagne. D’un chapitre à l’autre, Thanh décrit la comédie humaine du monde carcéral, se remémore les paysages de son enfance et les rencontres qui ont dévié le cours tranquille de son existence. Il évoque son premier émoi amoureux et la découverte de son homosexualité, la honte, la fuite, les amours clandestines.

Duong Thu Huong excelle à vous tenir en haleine sur 800 pages ; elle enchasse les récits, vous raconte aussi l’histoire d’une condamnée à mort, la vie d’une famille d’artistes affamés dans les collines d’eucalyptus, l’obsession d’une érotomane qui réussira à épouser un homme qui préfère la gente masculine. Et sous ses airs faussement naïfs, l’auteur dépeint la violence de l’échec amoureux. Une réussite.

Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran.

Sabine Wespieser – 29€

LES COUPS DE COEUR DE THEO

cherubCHERUB 15 : Black Friday – Robert Muchamore

# CONFIDENTIEL #

ORDRE DE MISSION DU LECTEUR : ne pas manquer CHERUB 15 !

Le clan le plus dangereux du Kirghizistan, le clan Aramov est sur le point de s’effondrer.
Nous vous avons recruté afin que vous suiviez l’aventure de nos deux héros, James Adams et Ryan Sharma. Le premier va tenter d’arrêter Léonid Aramov, un mafieux sans scrupule, quand au second, il va stopper les plans d’un groupe terroriste dont le but est de faire affaire avec le clan Aramov dans le but d’acheminer des bombes très puissantes aux Etats-Unis pour les faire exploser dans des centres commerciaux.
L’exaltante histoire de nos deux agents continue pour le plus grand plaisir des lecteurs de CHERUB…

Casterman – 15 €

homme dessineL’HOMME-QUI-DESSINE – Benoît Séverac

Mounj, aussi appelé l’homme-qui-dessine, est capturé par une bande d’homme-qui-sait. Suivez l’incroyable aventure de cet homme de Néenderthal qui va devoir enquêter sur la mort suspecte de sept homo sapiens. Il est contraint de concluer un pacte avec la tribu adverse pour avoir la vie sauve, il obtient 7 jours de sursis, une semaine pour élucider ce mystère. Il va alors interroger des témoins, et surtout inventer un piège ! Mais au-delà de cette enquête forcée, il fera de surprenantes découvertes sur son espèce et sa famille…
Le suspense est au rendez-vous pour ce polar préhistorique original, qui se lit d’une traite.

Dès 12-13 ans

Syros – 14,50 €

L’EUPHORIE DES PLACES DE MARCHE – Christophe Carlier

euphorieSalariée depuis fort longtemps chez Buronex, Agathe Pichenard a assisté à de nombreux changements de direction, en phase avec l’évolution du marché. Elle espérait enfin un licenciement économique pour profiter du système, mais c’était sans compter l’arrivée d’un nouveau directeur commercial fort différent des précédents et le futur accord commercial avec un riche client américain. Norbert Langlois, son nouveau responsable a en effet d’autres projets pour elle… Même s’il ne supporte pas son attitude et remet en doute immédiatement ses compétences, il attend une faute de sa part et ne tarde pas à élaborer une stratégie dans ce sens !

Christophe Carlier s’amuse à décortiquer le quotidien d’une PME, les rapports entre les salariés, les rachats et fusions, et surtout à se moquer du zèle et des stratégies peu scrupuleuses de certains. En choisissant comme personnages principaux, le directeur, un homme à l’ego sur-dimensionné, féru de chroniques économiques, l’assistante incompétente et prétentieuse et enfin la stagiaire dévouée et ambitieuse, l’auteur aurait pu tomber dans des clichés faciles. Grâce à une écriture précise et maîtrisée, un grand sens de l’humour et surtout à une chute non attendue, il en sort un roman divertissant très réaliste et contemporain sur le monde du travail.

Editions Serge Safran – 16 €

TONY HOGAN M’A PAYE UN ICE CREAM SODA AVANT DE ME PIQUER MA MAMAN – Kerry Hudson

tony hogan Il semblerait que les titres à rallonge aient la côte en ce moment dans le monde de l’édition. Si vous vous perdiez déjà avec cette drôle d’histoire de fakir qui aurait fait le tour du monde dans une armoire Conforama, sachez que cette fois vous pouvez juste demander Tony Hogan de Kerry Hudson, personne ne vous en voudra.

Derrière ce titre énigmatique se cache en fait l’histoire émouvante de Janie Ryan, jeune protagoniste évoluant dans une Ecosse contemporaine marquée par la pauvreté. De sa voix unique et saisissante, elle nous raconte son enfance ballotée entre centres d’accueil, Bed and Breakfasts minables et cités HLM. Comme elle, nous assistons, impuissants, aux violences infligées à sa mère par ses beaux-pères de passage. Kerry Hudson ne nous épargne rien et c’est en cela que le roman est admirable. Elle nous parle de la drogue, de sexe, de l’alcool sans jamais tomber dans le sentimentalisme mielleux auquel, pourtant, elle aurait le droit puisque l’histoire est semi autobiographique. Ce n’est peut-être pas joyeux, mais c’est de toute beauté ! L’écriture, d’une maturité impressionnante pour un premier roman, n’est pas sans rappeler celle de Joyce Carol Oates et Joan Didion.

Espérons que Kerry Hudson ne s’arrête pas en si bon chemin !

Traduit de l’anglais (Ecosse) par Françoise Levy-Paolini

Editions Philippe Rey – 19€

VOIS COMME TON OMBRE S’ALLONGE – Gipi

vois comme ton ombre Landi est écrivain, un écrivain égaré dans le labyrinthe de son esprit, peuplé d’obsessions qu’il ressasse (le vieillissement), qu’il dessine (un arbre, une station service) et qui l’ont mené jusqu’au département psychiatrique d’un hôpital. Gipi alterne le trait noir sec et l’aquarelle vaporeuse pour décrire au mieux les états mentaux de ce personnage incapable de retrouver le sens de son histoire. Le puzzle mélange bribes de discours, de conversations avec ses proches, de légendes qu’il s’invente et de la vie de son grand-père, un soldat de la Grande Guerre dont les lettres le fascinent littéralement.
Gipi dilue son récit, son trait, pour mieux exprimer la folie mélancolique du personnage. On retrouve avec grand plaisir le ton et le dessin de Gipi, un auteur talentueux qui de livre en livre construit une oeuvre tout en nuances qui explore avec délicatesse nos failles.

Futuropolis – 19€