AMERICAN PROPHET – Paul Beatty

PROPHET Bon, par quel bout prendre ce roman étrange et déconcertant pour vous donner envie de le lire ? Déjà, le résumé : Un jeune noir américain, parti de pas grand-chose, mais doué pour le basket et la poésie, va devenir l’icône d’une communauté et en profiter pour mettre gravement la zone. Cela sent bon le roman picaresque, n’est-il pas ?

Mais comme disait l’autre, « y’en a, mais y’a pas que cela ».

C’est vrai qu’il y a du John Kaltenbrunner (lire Le seigneur des porcheries) dans le personnage de Gunnar Kaufman, un Kaltenbrunner noir qui aurait grandi à Los Angeles et pas dans la cambrousse du Corn Belt. Mêmes raclées choppées en guise d’éducation, mêmes difficultés à rentrer dans la case que la société à prévu pour lui. Mêmes coups de pied dans la fourmilière américaine, mais là où Tristan Egolf secouait les rednecks, Paul Beatty nous parle de la société noire américaine. Et lui non plus ne prend pas de pincettes.

Avec ses jeux sur les codes et les clichés de la culture noire américaine, telle qu’elle est percue et véhiculée par les noirs eux-mêmes, par les blancs et en particulier par la composante la plus intellectuelle et la plus libérale de l’Amérique blanche. American Prophet évoque bien sûr Effacement et Thelonius Monk Ellison, le héros « pas assez noir » de Percival Everett, autre grand romancier noir américain. Quand Monk réagit avec les armes de l’universitaire qu’il est, l’écriture, Gunnar existe d’abord par le basket, puisque bien sûr américain noir = basket.

Roman foutraque et politique, tour à tour complètement réaliste et 100% déjanté, American Prophet est aussi un bouquin extrêmement drôle et d’une rare qualité d’écriture, et il faut saluer le travail de sa traductrice, Nathalie Bru. Je pourrais aussi vous parler de la galerie de portraits extrêmement réussis qui émaillent le livre (mention spéciale pour les activistes politiques et pour Psycho Loco, le pote gangster), du souffle qui balaie tout le bouquin, des dialogues qui tombent impeccables, mais je pense que vous avez compris l’idée. Lisez American Prophet.

traduit de l’anglais (E.U.A) par Nathalie Bru

Passage du Nord-Ouest – 21 euros

LES IMPLIQUES – Zygmunt Miloszewski

IMPLIQUES Teodore Szacki est procureur à Varsovie ; dans le système judiciaire polonais, c’est un peu l’équivalent de notre juge d’instruction. Il est amené à enquêter sur un crime étrange survenu dans le cadre d’une psychothérapie de groupe d’un genre un peu particulier. L’un des participants a été retrouvé mort, une broche à rôtir plantée dans l’oeil, et il est possible que le coupable soit l’un des participants, secoué par la résurgence d’éléments traumatiques que la séance de thérapie aurait réactivé. A moins qu’il ne faille chercher l’explication plus loin dans le passé de la victime et de son entourage, car le crime a peut-être ses racines dans le passé communiste du pays que certains ont tout intérêt à ne pas remuer.

Les impliqués est un roman qui se lit avec grand plaisir et nous emmène dans un pays voisin mais que nous connaissons finalement très peu. Du point de vue du roman policier, c’est même une véritable terre inconnue. Au-delà de l’intrigue proprement dite, le roman nous plonge dans le quotidien de la Pologne post-communiste, où l’appareil judiciaire semble être un peu le parent pauvre d’une société largement ouverte au système libéral. Un pays où le procureur Szacki est obligé de compter chaque zloty et hésite plus d’une fois à se prendre un café en terrasse.

Le personnage du procureur est d’ailleurs la grande réussite de ce roman. Un personnage attachant et légèrement rigide qui pourtant, à 36 ans, est assailli par le doute et une certaine désillusion. D’un point de vue personnel aussi, il a de nombreuses raisons de gamberger, à cause d’un mariage qui sombre peu à peu dans une routine insatisfaisante. Sa rencontre avec une jeune journaliste constitue à la fois une bouffée d’oxygène et une source de confusion supplémentaire.

Pour le situer dans la nébuleuse des romans policiers, Les impliqués se situe dans la ligne des polars nordiques, où l’analyse sociale/sociologique ne s’efface pas devant l’intrigue, on pense en particulier aux polatrs de Sjöwall et Wahöö.

Nous retrouverons le procureur Teodore Szacki dans deux autres enquêtes, que l’auteur Zygmunt Miloszewski, a choisi de situer en dehors de la capitale, afin d’éclairer d’autre faces de la réalité polonaise. Elles devraient paraître en France en 2015, ce qui vous laisse largement le temps de découvrir et d’apprécier votre premier roman policier polonais !

Traduit du polonais par Kamil Barbarski
Mirobole Editions – 22 euros

TRIBURBIA – Karl Taro Greenfeld & L’AUTRE COTE DES DOCKS – Ivy Pochoda

TRIBURBIAPOCHODA

Cette rentrée nous offre deux bons romans de deux jeunes auteurs qui prennent New-York comme cadre de leur récit et nous montrent deux facettes très différentes de the Big Apple.

Karl Taro Greenfeld situe son intrigue dans le quartier de Tribeca, un quartier qui fut populaire mais qui depuis quelques années est gagné par une vague de gentryfication. C’est un endroit de Manhattan où producteurs, photographes de mode et artistes se sont installés en nombre avant d’être rejoints par des gens qui ont un « vrai boulot », banquiers et autres avocats.. Dans une certaine mesure l’équivalent new-yorkais du canal Saint-Martin…

Triburbia nous fait partager le quotidien de quelques-uns de ces bobos new-yorkais, qui ont pris l’habitude de se retrouver pour partager un café près de l’école (chère) où ils accompagnent leurs gamins. Pas des amis, ni même des copains, ce qui explique leur souci commun de ne jamais baisser la garde et de masquer d’éventuelles fêlures. Plus qu’un roman, Triburbia est un ensemble de nouvelles qui s’entrecroisent autour de personnages récurrents, attachants ou irritants selon les cas. Photographe de mode au top, artiste ayant du mal à percer ou au contraire ayant raté le coche, cuisinier italien qui ouvre un resto après l’autre, et même un homme d’affaires/gangster juif qui fascine le petit groupe par sa « street credibility ».

Même si certains personnages sont un peu caricaturaux, l’auteur montre un réel talent de portraitiste et joue de l’humour très efficacement. Grâce à cela, Triburbia emporte le morceau. A découvrir…

Avec L’autre côté des docks, on se retrouve dans un New York moins huppé et plus composite socialement. Red Hook, c’est le nom de cet endroit, se trouve dans une extrémité de Brooklyn, à l’embouchure de l’East River. Une nuit, deux jeunes filles de 15 ans, de la partie la plus « bourgeoise » du quartier ont la mauvaise idée de partir faire du canotage sur la rivière, histoire de tromper l’ennui, de voir leur quartier depuis « l’autre côté » des docks. L’équipée tourne au drame et coûte la vie de l’une d’entre elles. Ce drame va profondément modifier l’équilibre du quartier et la vie de certains de ces habitants, en premier lieu celui des témoins cachés de la noyade.

L’autre côté des docks est un roman à l’atmosphère envoûtante, qui mêle réalisme et poésie. Le suspense, bien présent, n’est pas l’argument ultime, mais la cerise sur la gâteau de ce très beau premier roman dont on retiendra avant tout l’écriture subtile et puisamment évocatrice.

Triburbia – traduit de l’anglais (E.U.A) par Françoise Adelstain – – Editions Philippe Rey – 20 euros

L’autre côté des docks – Traduit de l’Anglais (E.U.A) par Adelaîde Pralon – Editions Liana Levi – 22 euros