LE ROI DES MOUCHES – Mezzo & Pirus

roi des mouchesEnfin, la fin du Roi des mouches, série en passe de devenir mythique! C’est l’occasion de se replonger dans l’univers poisseux d’Eric, Sal, Marie, Denis et Ringo : de centres commerciaux en rave party, de pavillons de banlieue en orgies, nous suivons cette triste troupe. Chaque chapitre est un monologue, où chacun observe les autres comme un entomologiste sadique. Le ton est délibérément glaçant, mais avec quelle écriture! le texte de Pirus est somptueux, très imagé, très lyrique. Et le dessin de Mezzo est élégant, stylé, à mettre dans la même panier que le meilleur de la bande dessinée américaine (Charles Burns, Daniel Clowes). L’ensemble a un petit goût de Tarantino, avec son alternance de scènes très écrites et d’explosions de violence.
Une poétique du trash, du cul, et de la came qui te donnera un bon coup de fouet, lecteur blasé…

Glénat – 19 € (3 volumes)

JOUR DE POUVOIR – Bruno Le Maire

lemaire Bruno Le Maire manie la langue de Shakespeare comme s’il sortait d’Oxford et n’ignore rien des subtilités de la littérature allemande qu’il lit dans le texte. C’est à croire que, lors d’une curieuse Pentecôte célébrée à l’usage exclusif des dirigeants UMP, il reçut le don divin des langues. C’est sa manière à lui de souligner l’injustice dont il fut la victime lorsqu’à l’occasion d’un remaniement ministériel, Nicolas Sarkozy et François Fillon, reniant leurs promesses, lui préférèrent François Baroin, totalement imperméable aux langues étrangères, pour occuper le fauteuil de ministre des Finances alors que son trilinguisme l’y destinait naturellement. Maniaque de l’excellence, il ne lui faut rien moins qu’un livre publié dans la célèbre collection blanche de Gallimard pour assouvir sa vengeance et noyer dans l’encre son amertume.

Le lecteur aurait tort de s’en plaindre. Jours de pouvoir est un olni, un objet non littéraire non identifié, à la fois saga de l’exercice du pouvoir et réflexion aigre douce sur la dure réalité de la mondialisation de l’économie. On est loin des Mémoires jadis publiées par d’autres ex-ministres de l’Agriculture ;, d’Edgar Pisani à François Guillaume, éloges indigestes de la ruralité et hommages empesés aux deux mamelles de la France, le labourage et le pâturage. Les adeptes du retour à la terre en seront pour leurs frais, Bruno Le Maire nous livre une version très moderne des Bucoliques, débarrassée de toute approche passéiste. S’il parle de l’agriculture française et des innombrables défis qu’elle doit relever, c’est presque par accident, parce qu’il ne peut mécaniquement s’empêcher de le faire puisqu’il connaît bien ce dossier. Mais c’est un aimable prétexte pour se livrer à une réflexion plus vaste sur la comédie du pouvoir et en démonter les cruels mécanismes.

N’excluant nullement de revenir aux affaires, Bruno Le Maire se montre prudent. Il n’égratigne que les has been dont il n’aura plus à croiser la route, Nicolas Sarkozy, François Fillon ou François Baroin. Il épargne ses autres collègues, en particulier Alain Juppé, et son mentor, Dominique de Villepin,très à l’aise dans ses fonctions de sommelier lors de leurs déjeuners de travail. Ses coups de griffe les plus méchants, il les réserve à certains de ses pairs étrangers ; notamment les ministres indien et argentin de l’Agriculture qu’il dépeint comme de doux Silènes vouant un culte assidu au fruit de la vigne.

Avec un réel talent, Bruno Le Maire nous fait découvrir les coulisses de Bruxelles et du G 20 ainsi que les officines où l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy concocte la réélection nullement assurée de l’hôte de l’Elysée. On se croirait en plein cœur des Rougon-Macquart. Après La Terre, voici La Débacle, toutes deux observées cum grano salis. Ce n’est pas méchant, c’est cruel en diable, cyniquement désabusé et cela en dit plus long sur la politique et le politique que bien des études savantes.

Le résultat est de telle qualité qu’on en vient, sans préasger de ses propres opinions, à souhaiter le retour au pouvoir de Bruno Le Maire, pour qu’il donne une suite à ce livre. A condition qu’il soit nommé au quai d’Orsay ou rue Valois car il y a du Chateaubriand et du Malraux chez cet homme. Voilà qui est rassurant. Les ministres ne sont pas totalement inutiles…

Gallimard – 22,50 euros

par Patrick Girard

LES PROFONDEURS D’OMNIHILO – Cadène / Gaultier

OMNIHILO OKTome 1 : Achille

Achille n’a pas le choix, il doit passer la journée de Noël chez la grand-mère de Julie et d’Hugo avec d’autres camarades de classe. Les enfants s’interrogent très vite sur leurs activités de la journée, Julie suggère l’exploration du pigeonnier. Quelle drôle d’idée ! Personne n’y a plus mis les pieds depuis fort longtemps surtout qu’une légende mentionne la présence d’un fantôme… A peine arrivés sur place, ils trouvent une trappe, la soulèvent et découvrent un souterrain avec une lumière blanche… Ils descendent et se retrouvent en apesanteur dans un décor blanc. Un cocon apparaît… créé par l’imagination d’Achille. Commence alors une grande aventure dans un monde étrange où il semblerait que l’on puisse faire apparaître nos rêves ou nos angoisses !
Cette grande découverte sera leur secret jusqu’à ce qu’Achille disparaisse et que les enfants soient obligés d’en parler à Mme Maselet…

Voici un titre original dans la collection BDkids que l’on suit avec un grand intérêt. Il s’agit là d’une aventure fantastique en épisode, le premier volet fonctionne très bien et donne envie de retrouver bientôt Achille et ses amis dans les profondeurs d’Omnihilo

Editions BDkids – 9,95 €
Dès 10-11 ans

omnihilo int

Rendez-vous en mars à la librairie pour une rencontre dédicace avec Thomas Cadène et Christophe Gaultier…

SAILOR TWAIN – Mark Siegel

SAILOR New-York, à la fin du 19è siècle. Nous sommes à bord de la Lorelei, luxueux bateau à vapeur qui transporte la belle société américaine sur le fleuve Hudson. Elijah Twain est le jeune capitaine de la Lorelei. A bord se trouve aussi le propriétaire du bateau, Dieudonné Lafayette, émigré français, l’exact opposé du capitaine Twain. Autant Elijah Twain apparait posé, voire un brin austère, autant Lafayette est hédoniste et charmeur. Grand amateur de femmes, il utilise la Lorelei comme terrain de chasse où il multiplie les conquêtes. Mais le caractère de Dieudonné Lafayette se met à changer ; il paraît préoccupé, anxieux, comme s’il avait vu quelque chose, entendu quelque chose qui l’ait profondément déstabilisé …

Une nuit, tandis qu’il inspecte le pont, le capitaine Twain recueille à bord du bateau une sirène blessée par un harpon, qu’il va soigner en secret dans sa cabine. Twain va bientôt tomber sous le charme de cette créature énigmatique. Fasciné par la sirène et peut-être déjà amoureux, il va vouloir en apprendre davantage sur elle, et peut-être découvrir son monde…

Mais personne, et surtout pas un marin, ne peut côtoyer une sirène sans prendre de risques… Et Twain va l’apprendre à ses dépens Une histoire subtile, envoutante, teintée de fantastique qui court sur 400 pages sans que l’attention ne retombe jamais. Les personnages sont attachants, bref, c’est une belle réussite. Cette très belle histoire, baignée de fantastique, rappelle les grands romans d’aventures américains. L’histoire est servie par un dessin en noir et blanc, réalisé au fusain. Le trait est sobre, élégant et les personnages admirablement expressifs. Mon premier coup de cœur BD de l’année !

Editions Gallimard – 25 euros

REVES EN NOIR – Jo Witek

revesJill est témoin d’un réglement de compte au parc de Belleville. Quelle idée elle a eu d’enjamber les grilles en pleine nuit ! Effrayée par les appels au secours d’un homme, les coups et les menaces entendus, elle chute et perd sa canne. Depuis cet incident, un phénomène étrange se produit quand elle rêve. Elle voit de la lumière, des couleurs, des visages… Cela ne lui était pas arrivée depuis ses 4 ans ! Malgré sa cécité, elle n’aura qu’une idée : retrouver le garçon de ses rêves qui est en grand danger ! Car toutes ses visions se confirment peu à peu et après une petite enquête avec ses amis : Louis Martin est bel et bien en mauvaise posture. Suite à un vol de tableaux au lycée Bergson, il est mêlé à un trafic d’art. Ses prémonitions l’accaparent, Jill veut absolument comprendre pourquoi elle est liée à cet ado par la pensée…
Un polar d’une grande originalité sur le quotidien d’une adolescente aveugle obligée de se surpasser pour résoudre une énigme complexe. Cette belle histoire d’une grande justesse avec des sentiments et sensations subtilement évoqués se lit comme un thriller. Une excellente lecture !

Editions Actes Sud – 14,50 €
Dès 12 ans

MALENTENDUS – Bertrand Leclair

MalentendusJulien Laporte est sourd, sa famille est au départ abasourdie et ne veut pas y croire. Pour son père tous les prétextes sont bons pour montrer que, non, son fils n’est pas sourd, qu’on s’inquiète pour pas grand chose.
Bien forcé de l’admettre, le patriarche va se plonger dans les écrits de Alexander Graham Bell. Connu pour l’invention du téléphone, il est aussi à l’origine des recherches sur l’audition et la parole qui l’ont conduit à construire des appareils auditifs. Il est un grand défenseur de l’oralisme, une vision correctrice de la surdité qui aurait pour but de « réparer ».
Julien Laporte est un enfant solitaire rejeté de tout le monde, même de son frère et de sa soeur jaloux de toute l’attention que l’on lui prête. Son destin semble tracé, ou plus exactement a été tracé par son père qui le pousse à reprendre l’entreprise familiale.
Personne ne s’interroge sur ce que veut réellement cet adolescent sourd. Lassé de cette situation, Julien décide de fuir à Paris où il vit une vie d’intellectuel respecté.
Comment une famille peut-elle résister à ce handicap encore sujet aux débats ? Et surtout comment vivre avec ce handicap ?

Bertrand Leclair s’inspire de sa propre histoire pour écrire ce roman puisqu’il est lui même père d’une enfant sourde. Il y livre une réflexion sur la condition des sourds au XXe siècle et de leur lente marginalisation : stérilisation des sourds légalisée aux Etats-Unis, interdiction de la langue des signes…
Un roman didactique touchant servi par une remarquable écriture.

Actes Sud – 21€

DES LARMES SOUS LA PLUIE – Rosa Montero

LARMES Certains écrivains continuellement creusent le même sillon et d’autres, à chaque roman, choisissent d’explorer de nouvelles voies. Rosa Montero appartient incontestablement à la deuxième catégorie. Après le faux polar (la fille du cannibale), le roman historique à dimension fantastique (le roi transparent), et l’excellent « instructions pour sauver le monde », difficilement classable (roman de moeurs moderne ? fable urbaine ?), Rosa Montero s’essaie à la science-fiction en gardant comme toujours un ton très personnel.

Nous sommes à Madrid, au siècle prochain. L’Humanité a connu quelques changements radicaux, puisqu’on a découvert des formes de vies intelligentes dans d’autres galaxies, et que sur terre, la race humaine cohabite désormais avec des réplicants, humanoïdes totalement autonomes et doués de conscience. Rien ne les distingue vraiment des humains, si ce n’est la forme de leurs pupilles et surtout, surtout… une espérance de vie de 10 ans seulement.

Bruna, réplicante, est le personnage central de ce roman. Obsédée par la perspective de sa disparition prochaine, (elle a déjà 5 ans) elle mène une enquête qui s’apparente à une course contre la montre pour découvrir pourquoi certains réplicants semblent pris de folie furieuse et meurent en commettant des massacres. Le récit de Rosa Montero est plus qu’un simple récit d’aventures SF, aussi haletant soit-il, car l’auteur s’empare des thèmes de l’amitié, de la fidélité à ses idéaux et s’interroge sur le sens même de l’existence, rien de moins ! Un livre très réussi qui devrait séduire au-delà du cercle des seuls amateurs de science-fiction.

Traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse

éditions Métailié – 21 euros

DESPORTS – Premier numéro

DESPORTS Une nouveauté marquante dans le petit monde maintenant un tantinet encombré de la-revue trimestrielle-sans-publicité-vendue-en-librairie, le premier numéro de Desports, revue entièrement consacrée au sport envisagé sous l’angle sociétal, culturel, littéraire.

J’ai lu de larges extraits de la revue, qui offre une quinzaine d’articles et 300 pages de lecture, et j’ai trouvé cela tout à fait convaincant. Les papiers sont variés, bien illustrés, vivants sans pour autant tomber dans l’anecdotique. L’article sur l’amitié entre Jesse Owens et l’athlète allemand Luz Long scellée lors de J.O de 36, dont pour ma part j’ignorais tout, est certainement l’un des sommets de ce numéro, et l’expression de ce que le sport peut donner de meilleur. Dans un tout autre genre, celui sur Ballestre, l’ancien patron du sport automobile n’est pas mal non plus. Signalons enfin aux lecteurs du 19ème en général et de la Butte Bergeyre en particulier que leur quartier est à l’honneur dans DESPORTS, puisque c’est un article sur feu le stade Bergeyre qui ouvre ce tout premier numéro.

Longue vie à Desports, dont on attend qu’il transforme l’essai dans les numéros suivants.

Prix au numéro : 20 euros

CHIENNES DE VIES – Frank Bill

BILL Le sud de l’Indiana, une région des Etats-Unis touchée par la crise et les fermetures d’usines, où la drogue fait des ravages. L’Amérique profonde : plus tout à fait la campagne et pas vraiment la ville… C’est le cadre du recueil de nouvelles que signe Frank Bill; des nouvelles âpres et violentes, comme les vies qu’elles décrivent.

Avec ce premier recueil, Frank Bill marche dans les traces de Chris Offutt, Harry Crews, Craig Davidson ou Donald Ray Pollock, lequel dit d’ailleurs en 4è de couverture tout le bien qu’il pense du travail de son collègue. Et d’ailleurs, comme Pollock l’a fait dans son remarquable recueil de nouvelles Knockemstiff (bientôt disponible en poche, jetez-vous dessus !), Frank Bill inscrit l’ensemble des récits dans un même lieu géographique et reprend un certain nombre de personnages dans différentes histoires. Cela contribue à donner à Chiennes de Vies force et unité.

Si vous aimez la littérature étasunienne dans ce qu’elle a de décapant, lancez-vous dans la lecture de Frank Bill, c’est un tout bon !

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Isabelle Maillet
Gallimard (série noire) – 21 euros

LA MEMOIRE DE L’EAU – Mathieu Reynes et Valérie Vernay

memoire eau 1bis MEMOIRE EAU 2BISMarion vient d’emménager dans la maison d’enfance de sa mère. Certes, elle est un peu triste d’avoir quitté son collège et ses amies, mais elle reconnaît que la propriété est magique : une maison au pied des falaises, une plage privée, une vue imprenable sur le phare. Pendant que sa mère s’occupe des cartons, elle part explorer son nouvel environnement. Elle a juste oublié un détail : la marée et elle se retrouve prise au piège dans une grotte ! En essayant d’atteindre l’extérieur, elle remarque une inscription dans la roche…

Voici les aventures d’une jeune fille curieuse et dynamique, qui a bien envie de percer le mystère de ces marques sur les rochers, même si elle doit pour cela rencontrer l’étrange gardien du phare, que tous les habitants évitent… Elle va très vite comprendre que son grand-père est lié à cette histoire et surtout que les vieilles légendes locales sont bien plus qu’un mythe… Une BD en 2 tomes très agréable à lire, avec du suspense (surtout la fin du tome 1) et une chute finale intrigante.

Editions Dupuis – 12 € le tome
Dès 9-10 ans