TRASH CIRCUS – Joseph Incardona

CIRCUS Sorti il y a quelques mois, Trash Circus est passé un peu inaperçu et c’est bien dommage car ce polar français a bien des atouts pour convaincre les amateurs comme les novices. Le personnage principal sort des figures habituelles du genre : ni flic sur le retour, ni privé désabusé, ni voyou, mais un yuppie qui gravite dans le monde de la téléréalité, directeur de programmes sur l’un de ces nouveaux canaux qui foisonnent. Quand il s’agit de décompresser, Frédéric Haltier préfère une bonne grosse baston au classique parcours de golf. Pour cette raison plus que par amour de foot, Haltier est un fervent supporter du PSG. Brillant, riche et intelligent, il n’en est pas moins un hooligan, qui compartimente soigneusement ses deux existences, jusqu’au jour où…

En plus de l’originalité du sujet, Trash Circus offre une écriture à la fois efficace et soignée; le roman est superbement dialogué, ce qui est souvent le point faible de ce type d’ouvrages. Enfin, l’intrigue bien ficelée nous tient en haleine jusqu’à la dernière page. Cerise sur le gâteau, Parigramme, nouveau venu dans le monde de la fiction, a la bonne idée de proposer ce très bon roman au prix de 14 euros seulment, une raison de plus pour le découvrir sans attendre.

Parigramme – Collection 7.5 – 14 euros

PRISON AVEC PISCINE – Luigi Carletti

prison avec piscineLa villa Magnolia est une résidence huppée de Rome, avec appartements de luxe et piscine. Mais la quiétude estivale est troublée par l’arrivée d’un nouveau locataire, source inespérée de ragots pour cette communauté de voisins bien curieux. Même le narrateur, Filippo, quarantenaire qui a perdu l’usage de ses jambes et le goût de vivre, est intrigué par ce Rodolfo Raschiani, qui a tout l’air de mentir sur son identité. Mais le mystérieux personnage semble bien disposé à gagner la confiance de la copropriété.
Luigi Carletti orchestre cette comédie italienne avec rythme et originalité ; le huis-clos hitchcokien avec voyeur devient une intrigue policière avec son compte de mafieux, agrémentée de quelques touches de comédie amoureuse. Un beau mélange, qui surprend et entraine le lecteur dans cette drôle d’histoire à l’italienne. Un très bon roman pour l’été!

Traduit de l’italien par Marianne Faurobert.
Liana Levi – 18,50 ?

DU POLAR POUR LES 9-11 ANS

CHIENSLes chiens de la presqu’île d’Ahmed Kalouaz
Les parents de Childéric ont loué une maison dans le golfe du Morbihan et un grand-père pour l’occuper. Cette année, c’est un professeur d’anglais à la retraite accompagné de Lasco, un braque de Weimar, qui est choisi pour les vacances. En visitant la région, ils apprennent la disparition d’une dizaine de chiens de race en Bretagne. Alertés par ce fait divers, ils vont profiter de leur temps libre pour enquêter… A bord d’un side-car, les voilà partis à la poursuite de trafiquants, sans réelle piste et en cachette, car il n’est pas question de dévoiler le sens de leurs escapades quotidiennes aux parents !
Editions du Rouergue – collection Dacodac – 9 €

matilda Matilda à l’heure d’été de Marie-Christophe Ruata-Arn
Matilda, une jeune fille très raisonnable, membre d’une association et responsable du journal du collège, est mêlée à une curieuse affaire de vol ! Des cambriolages à répétition ont créé un climat assez tendu à Meyrin. Tout le butin est retrouvé près du commissariat, sauf une vieille broche. Matilda la trouve dans sa poche. Effarée par cette découverte, elle n’ose en parler à personne ! Très vite, elle apprend que le bijou appartient aux soeurs Arckenbruck, chez qui justement l’association l’envoie pour promener leur chien. Etrange coïncidence… Comme tout l’accuse, elle va chercher le coupable en cachette et entamer des recherches sur Oncle Albert, un bien mystérieux personnage…
Editions La joie de lire – collection Hibouk – 10,90 €

MARIONNETTE Qui a volé la marionnette ? de M.-C. Ruata-Arn
Une marionnette a disparu au Centre Paul Klee à Berne. Au commissariat, tous les effectifs sont réquisitionnés pour retrouver le coupable, même Samuel Zengler, informaticien en mission pour un mois. Peu rodé au métier d’enquêteur, il est un peu dépassé par l’effervescence de ses collègues, mais pas Léna, sa fille qui prend cette affaire très à coeur. Elle s’amuse à déchiffrer un compte-rendu en allemand, prépare une synthèse du peu d’éléments collectés et imagine même les circonstances du vol ! Et si ce duo père-fille peu expérimenté était sur la bonne voie pour retrouver la marionnette…
Editions La joie de lire – 9 €

Trois enquêtes, trois vols (des chiens, un bijou de famille et une oeuvre d’art) et trois mystères pour la police. Heureusement, Childéric, Matilda ou Léna vont faire preuve de patience et avoir des idées de génie pour comprendre et démasquer les coupables ! Voici des polars bien menés, bien écrits à conseiller à des jeunes lecteurs aimant le suspense…

LA MAISON ENGLOUTIE – Tommy Wieringa

WIERINGA La petite trentaine, Ludwig est pianiste d’ambiance. Il mène une vie d’errance, passant de palace en bar de nuit, au gré de ses engagements. A l’occasion du décès d’un proche, Ludwig revient dans la cité balnéaire où il a vécu avec sa mère avant que leur maison, bâtie au bord de la falaise, ne soit avalée par les flots. L’espace de quelques nuits, il livre à Linny Wallace, compagne d’un instant ou d’une vie, on ne le saura pas, l’histoire de la relation chaotique, fusionnelle et destructrice qu’il entretint avec une mère au destin hors du commun, la recherche désespérée d’un père évanoui, parti à la poursuite de ses chimères.

La maison engloutie est un roman plein de mélancolie et de violence contenue, un récit d’amours perdues et de rendez-vous manqués où se dessine peut-être la possibilité d’un nouveau départ. Un livre inclassable, mais une belle découverte.

Traduit du néerlandais par David Goldberg

Actes Sud – 23.50 euros

MOI AMBROSE, ROI DU SCRABBLE – Susin Nielsen

ambroseAmbrose vient d’emménager avec sa mère à Vancouver. Abonné aux déménagements fréquents, il a pour une fois deux vraies bonnes raisons de s’y installer définitivement : il a découvert un club de scrabble près de chez lui et surtout il est devenu très proche de son voisin, Cosmo avec qui il partage cette même passion. Mais sa mère n’est pas de cet avis : quand elle apprend que Cosmo sort de prison et que le club accueille principalement des adultes, elle refuse catégoriquement, à cause d’une part de son allergie aux arachides et surtout parce qu’elle a très peur qu’il lui arrive quelque chose. Mais pour une fois, Ambrose désobéit : il imite la signature de sa mère pour l’inscription à l’association et il voit Cosmo en cachette à la fois pour son rendez-vous hebdomadaire au club de scrabble et aussi pour son entraînement sportif, car Ambrose ne sait absolument pas se défendre… Et il en aurait bien besoin, car trois collégiens le terrorisent ! Mais tout se complique quand ce jeune prodige du scrabble est convoqué au commissariat pour un témoignage : il ne pourra plus garder son secret…
Une belle histoire d’amitié un peu curieuse entre un ado fragile mal dans sa peau et un jeune ex-détenu, une relation très forte qui va les épanouir et les faire grandir.

Dans un style un peu cru et comique, voici avant tout un roman autour d’un adolescent « classique » très attachant (volonté de s’affirmer, corps qui change, besoin d’autonomie…). Petit clin d’oeil sympathique au scrabble : chaque entrée de chapitre débute avec une série de lettres et tous les mots possibles.

Editions Hélium – 13,90 €
à partir de 13 ans
traduit de l’anglais par Valérie Le Plouhinec

POURQUOI ETRE HEUREUX QUAND ON PEUT ETRE NORMAL ? – Jeanette Winterson

pourquoi etre heureuxJeanette est née en 1960 dans le Nord de l’Angleterre ; elle saura dès l’enfance qu’elle est adoptée. Le foyer où elle grandit est sous l’autorité de Mrs Winterson, personnage truculent qui jongle entre religion pentecôtiste et névroses. La relation de Jeanette avec Mrs Winterson est violente, et explose à l’adolescence de la narratrice quand elle se prend d’amour pour la littérature et les filles. Jeanette poursuit son existence tant bien que mal, devient écrivain, tombe amoureuse, se sépare, tombe en dépression ; elle essaie finalement de retrouver ses origines.
Roman de vie, entre réalité et fiction, Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? est un texte singulier, qui émeut et fait rire à chaque page. Les joutes entre l’adolescente provocatrice et la mère obsessionnelle sont des morceaux de bravoure littéraire et personnelle ; le cheminement intellectuel de la narratrice est finement décrit, entre l’affirmation de ses choix individuels et la recherche de son passé. Un texte tantôt désopilant, tantôt profond.

Traduit de l’anglais par Céline Leroy.
L’Olivier – 21€

LA BALADE DE PELL RIDLEY – Meg Rosoff

pellPell s’enfuit à cheval le jour de son mariage, avec Bean son petit frère qui a absolument tenu à la suivre. Elle pensait trouver du travail assez facilement, mais postuler quand on est une jeune fille, accompagnée d’un garçon que tout le monde considère comme son fils, est un vrai handicap. Dommage car elle pourrait devenir maréchal-ferrand sans souci ! Un homme perçoit son talent et l’embauche, mais à cause d’un malheureux quiproquo, elle ne sera pas rémunérée et perdra en plus Bean et son cheval. Ainsi commence son incroyable périple avec des rencontres pas toujours très positives : un boulanger qui suite à un refus d’une demande de mariage devient agressif ou la gérante peu commode d’une exploitation qui l’embauche ; et d’autres plus humaines comme une gitane mère célibataire qui la prend sous son aile ou encore un chasseur peu bavard. Mais cette aventure la conduira de nouveau vers son village…

Une belle quête de liberté au XIXème siècle en Angleterre. Déterminée à retrouver son frère et son cheval, elle ne sera tranquille que le jour où elle les saura en sécurité. Indépendante, honnête et surtout tenace, Pell ne se laissera jamais intimider ou décourager. Un beau texte autour d’une héroïne attachante sur les dures conditions féminines à cette époque.

Editions Albin Michel – collection Wiz – 12,50 €
(traduit de l’anglais par Dorothée Zumstein)

N comme… NOTULE


Et applique-toi, petit sagouin.

Quoique le terme ressemble méchamment à du jargon médical, je ne vais pas vous faire un exposé sur la perte de souplesse du genou chez le libraire de plus de 40 ans, non, je vais vous causer des petits mots, alias coups de cœur, alias petites notes de lectures, alias notules. C’est une apprentie qui a gentiment ajouter ce mot à mon vocabulaire, je ne vais pas m’en priver ; un libraire écrit des notules, un libraire est un notulateur.

C’est une pratique très répandue chez le libraire d’apposer son commentaire sur la couverture d’un ouvrage apprécié (quoique certains libraires méprisent la chose, préférant l’improvisation perpétuelle ; mais ces vieux renards ont en général des décennies d’expérience, ce qui n’est pas mon cas); la notule a dès lors plusieurs fonctions, antisèche pour libraires en mal d’inspiration pour conseiller un client, incitation à la débauche pour clients timides qui n’osent pas demander à quel saint se vouer… et cela permet au libraire de la ramener, même quand on lui a rien demandé, ou qu’il est aphone.

Sur la question technique, chaque librairie développe son savoir-faire. Certains libraires apposent un bandeau standardisé « lu & approuvé », qui a l’avantage de faire de belles tables harmonieuses, d’autres se fendent d’un texte en prose, tapuscrit ou manuscrit. Les Buveurs d’encre ont opté pour l’artisanat, avec le carton orange découpé plus ou moins droit et le texte écrit à la main. A nos clients d’exercer ensuite leurs talents d’épigraphistes, parfois mis à rude épreuve.

Et vous appréciez en général ce petit mot personnalisé, et nous vous en remercions, parce que l’exercice est loin d’être évident ; comment être concis et alléchant ? On tire la langue pour prendre notre plus belle écriture, on lutte contre les formules alambiquées, on tente d’évacuer les banalités, on consulte le dictionnaire des synonymes pour remplacer « formidable », « drôle » et « bouleversant » par des adjectifs plus originaux. D’ailleurs, en parlant d’adjectifs, je me suis découvert, à force d’écrire ces fameuses notules, un penchant maladif pour les adjectifs ; il faut toujours que j’en mette deux, voire trois. On conserve dans un tiroir un magot de cartons orange calligraphiés, qui sont nos madeleines de lectures passées, et quand, nostalgique, j’admire ma prose professionnelle, je constate un bel excès d’adjectifs (émouvant, frappant, touchant, intense, efficace, troublant, grinçant, enivrant, inventif, élégant, singulier, splendide….) ; chacun ses vices, moi, ce sont les adjectifs. Surtout ceux en –ant.

Au rang des camouflets inoubliables dans la carrière d’un libraire, il y aura toujours ce livre dont on s’est délecté, qu’on a trouvé presque parfait, mais rien n’y fait, personne ne veut l’acheter, et ce n’est pas faute de ménager sa peine et de s’être appliquée à composer une notule des plus réussies, avec plein d’adjectifs atypiques. Parfois il nous arrive aussi d’être très synthétiques, voire impératifs : « Chef d’œuvre indispensable », « le meilleur livre que j’ai lu cette année ». C’est assez rare pour ne pas être considéré comme du flan.

Tout cela pour dire combien ces petites choses qui n’ont l’air de rien sont chères à notre cœur ; la preuve, c’est donc qu’on les conserve jalousement dans un tiroir, histoire de les ressortir quand viennent les sélections d’été ou de Noël, ou le passage en poche d’un titre chroniqué en grand format. Mais il arrive que ce petit bout de papier de rien du tout nous échappe, un client trop gourmand qui embarque la notule avec le dernier exemplaire de la pile. On court en général après comme des lévriers derrière un lapin mécanique. Chaque notule disparue est amèrement regrettée, souvent irremplaçable. La semaine dernière j’ai fait une bonne pioche dans la poche d’un pantalon prêt à partir à la machine : deux notules égarées, qui ont frôlé la désintégration. Ouf.

LE PASSE CONTINU – Neel Mukherjee

MUKHERJEE Voici un livre imparfait et touchant, intime et très ambitieux, à cent lieux des romans indiens « exotiques » et un peu formatés dont on a été abreuvés ces dernières années. Le passé continu nous dit l’histoire de Ritwik Gosh, jeune étudiant né à Calcutta et fraîchement immigré en Grande-Bretagne pour y suivre des études de littérature anglaise et aussi, et surtout, prendre un nouveau départ après le décès de sa mère, un événement qui clôt une histoire familiale traumatisante, laquelle hante littéralement Ritwik.

Le thème central du roman est celui de la rencontre : rencontre entre deux civilisations aux destins inextricablement mêlés, la civilisation anglaise et la civilisation indienne, rencontre entre deux individus que tout oppose : Ritwik, jeune immigré homosexuel en situation irrégulière et Anne, la vieille femme grabataire et portée sur la bouteille qui lui offre le gîte en échange d’une aide pour les actes de la vie quotidienne.

Pour illustrer la fascination réciproque qu’entretiennent l’Inde et l’Angleterre, ainsi que la difficulté qu’il y a à se mettre à la place de l’autre, Neel Mukherjee use du stratagème consistant à faire relater par Ritwik l’histoire de Miss Gilby, une jeune femme qui un siècle avant lui fit le chemin inverse et voulut quitter son milieu d’origine pour s’immerger dans la culture indienne en devenant le professeur d’anglais et la dame de compagnie d’une jeune femme de la haute bourgeoisie bengalie.

Ce second récit en alternance offre également un espace de respiration bienvenue, car le récit du quotidien de Ritwik est âpre et parfois cru, même s’il ménage quelques parenthèses de douceur lors de la description des échanges avec la vieille Anne, qui sont d’une justesse époustoufflante.

Le passé continu a reçu le prix du meilleur roman indien de langue anglaise lors de sa parution l’année de sa parution en Inde, en 2008.

Traduit de l’anglais par Valérie Rosier

Editions JC Lattès – 22 euros

LA DERNIERE ETAPE DU TRAMP STEAMER – Alvaro Mutis

MUTIS Moins connu que Gabriel Garcia Marquez, Alvaro Mutis est l’autre grand écrivain colombien contemporain. Je le découvre aujourd’hui par un heureux hasard, à l’occasion de la réédition en Cahiers rouges, la belle collection de poche de Grasset, de plusieurs de ses écrits. La dernière étape du tramp steamer fait partie du cycle intitulé « Les tribulations de Maqroll le Gabier » dans lequel ce volume occupe une place un peu particulière puisque les principaux protagonistes du cycle n’y tiennent qu’une place très limitée. Vous pouvez ainsi aborder l’auteur à travers ce livre, ce qui fut d’ailleurs mon cas.

C’est l’un des plus jolis textes qu’il m’a été donné de lire ces derniers mois, un récit parfaitement ciselé, une plume impeccable qui joue avec les limites des genres du récit et du roman car Alvaro Mutis apparaît lui-même en tant que narrateur, recueillant les confidence de Jon Iturri, le personnage principal de cette histoire d’amour et de navigation, les deux étant liés inextricablement. Cependant, on n’est pas dans le registre d’une mise en abyme « classique »; et bien plus que ceux de Borges ou Cortazar, ce sont les noms de Coloane, Zweig ou Marai qui nous viennent à l’esprit à la lecture de ce petit bijou.

Traduit de l’espagnol par Chantal Mairot
Grasset – collection Les Cahiers Rouges – 7.50 euros