LA FRANCE TRANQUILLE – Olivier Bordaçarre

francetranquille Olivier Bordaçarre, retenez ce nom parce que ce gars a un vrai talent de raconteur d’histoires, et ce qui s’appelle une plume. Il sait vous trousser une histoire, des personnages, et surtout des ambiances… L’histoire, c’est celle de meurtres en série qui adviennent au beau milieu de la Beauce. Mais l’intérêt du bouquin n’est pas là – amateurs de thrillers et de whodunnits s’abstenir – car de ce point de vue c’est à peine le minimum syndical. La force du roman, c’est de nous décrire de l »intérieur le quotidien de Nogent-le-Chartreux, le lieu des crimes, le véritable héros du roman. Nogent-le-Chartreux est un lieu fictif. Sauf que je connais Nogent-le-Chartreux, j’y ai même vécu, comme l’auteur sans doute, comme vous peut-être. Bardée de certitudes et tremblante de trouille, Nogent-le-Chartreux est assez méprisable. Ses habitants, aussi, pour certains. Mais même Dupont-Lajoie peut avoir des états d’âme, et en profiter pour sortir de la caricature. Certes, faire évoluer de bons gros cons procure de bons éclats de rire, et cela, l’auteur sait y faire. Mais plus je progressais dans la lecture du roman, et plus cela je pensais aux romans d’A.D.G ou aux fims de Mocky. Beaucoup de talent, mais aussi pas mal de facilités. C’est dommage, car l’enquêteur du roman, intéressant et assez atypique, aurait pu prendre (encore) davantage de place. J’espère d’ailleurs qu’on le retrouvera un jour. Pour terminer en quelques mots, j’ai bien aimé ce roman qui a l’immense mérite de sortir des sentiers balisés du roman noir (un enquêteur qui ne boit pas d’alcool ET n’est pas un ancien alcoolique, et gendarme par dessus le marché, ce qui n’est pas ce qu’il y a de plus glamour), et une chose est sûre : je lirai le prochain roman d’Olivier Bordaçarre.
Fayard – 18 euros

LA BIBLI DES DEUX ANES – Brown / Para

bibliRue du monde publie une fois de plus un très bel album sur l’importance des livres et de la lecture. Inspiré d’une histoire vraie, celui-ci raconte le travail remarquable de passionnés qui amènent des livres dans des endroits reculés, peu peuplés. L’éditeur rend ainsi un bel hommage à un bibliothécaire bénévole, Luis Soriano Behorquez, qui partage sa passion avec tous les habitants des montagnes de Colombie.

Ana vit là-bas avec sa famille dans une propriété isolée. Une fois ses tâches terminées, Ana adore se plonger dans son unique livre. Son école a fermé, sa maîtresse est partie, elle ne peut plus apprendre ni avoir accès aux livres. Un jour, un inconnu, accompagné de ses deux ânes chargés de livres, lui propose d’en emprunter et de les lui rendre lors de son prochain passage. Il lui lance aussi un défi, et si elle essayait d’en écrire un ? Elle attend son retour chaque jour car elle a réalisé son premeir ouvrage, mais aucun signe du bibliothécaire. Et si c’était un rêve ?

Une belle histoire, remarquablement illustrée, et un achat utile puisque Rue du monde offrira 200 livres à cette vraie «bibli des deux ânes». En achetant cet album, vous encouragerez cette initiative et permettrez à l’éditeur de mener à bien son projet.

Editions Rue du monde – 15 €

Y comme… Y en a plus


Pas content…

Certains jours le libraire est colère. Très colère. Genre à taper rageusement contre un radiateur en pensant que ça lui fera du bien. Limite à fusiller du regard l’innocent marmot qui chouine dans sa poussette et qui rompt le silence sépulcral qui règne dans la librairie parce que sinon ce serait une avalanche d’insanités colorées.

La fureur du libraire. Tremblez, et éloignez-vous.

On n’est pas du genre à jouer les Hercule furieux pour le plaisir ; ça fait désordre et des auréoles sous les aisselles, et donc ça fait fuir le chaland, de fait, ce qui n’était pas inclus dans le business plan de la librairie. Mais tout de même, c’est une juste colère : la colère du « Y en a plus ». Le courroux de la rupture. L’exaspération de la réimpression.

On remet sa chemise déchirée et on s’explique. C’est la rentrée, les gens retournent à leurs livres, on parle de bouquins à la radio, à la télé et dans la presse, on se rend chez son libraire et on lui demande ce livre-ci ou cet ouvrage-là, et là c’est le drame, le libraire pâle comme un linge explique que oui c’est un très bon texte, et qu’il serait ravi de vous le vendre, mais qu’il est désolé, y en a plus. Lui aussi aimerait bien faire une pile de ce livre, mais non, il ne peut plus, il est en rupture. D’où un gros soupir de frustration.

Vous pourriez me rétorquer qu’il n’avait qu’à en commander plus d’exemplaires à l’office, ce ronchon de libraire ; pour sûr, il nous arrive de nous planter dans les commandes, d’être parfois frileux, et il faut le dire, échaudés, après des mises en place d’office trop importantes. Passez donc un mardi soir à la librairie, c’est le jour des offices Hachette. En général, on a des piles sous les aisselles (nouveau risque de sudation), et l’œil hagard à la recherche d’un petit coin de table pour les ranger, ou d’un bout de réserve disponible pour caser les stocks. Donc non, on préfère ne pas bourrer la réserve, et faire confiance aux éditeurs qui feront les tirages suffisants pour satisfaire les offices et les réassorts. Sauf qu’à chaque fois, c’est pareil ; il y a toujours un titre important ou deux qui tombent au bout d’une semaine en rupture, c’est-à-dire que les stocks sont à zéro, et qu’on attend le prochain tirage. Jamais été fan de loto, et dans le travail, ça me fait grincer sévèrement les molaires. Alors je sais bien qu’une réimpression coûte cher, et que les retours sont à craindre, mais quand on voit que le bouquin est en rupture une semaine après sa sortie, alors que les commandes d’office ont été enregistrées deux mois avant, que les additions et les soustractions sont au programme du CE1, il me semble probable qu’on puisse anticiper une réimpression au plus vite si on voit que les mises en place d’office sont importantes, pour éviter de se retrouver avec des libraires fumasses.

Ajoutez à cela que les délais de réimpression sont aussi brumeux qu’un petit matin de novembre en Ecosse. Que puis-je répondre à un client qui me demande un délai précis quand je lui apprends qu’un titre est en rupture / indisponible / noté / disponible sous peu* ? à part me dandiner, couler un regard attristé à mon écran, et user des quelques circonvolutions d’usage, je suis bien incapable d’être claire et nette. Mais je prends votre téléphone et je vous appelle dès que j’ai des nouvelles ; avec un peu de chance, je ne passerai pas trop pour un jambon. Mais ce n’est pas sûr.

Une autre pratique qui a le don de m’horripiler, c’est la notion d’intégrale en bande dessinée. Passons sur le fumeux concept d’intégrale partielle, et sur les âneries type « en 2005 on fait une intégrale avec les volumes 1 à 3, sans la suite, puis en 2009 une nouvelle intégrale avec les volumes 1 à 5 ». Mais revenons à cette bonne idée de base, qui veut qu’on ressorte des titres qui ont un peu de bouteille, et ont été, parfois à tort, oubliés ; on refait la maquette, et en général, le prix est intéressant. Après les choses se corsent ; la publication est programmée pour la fin d’année (objectif Noël) et il n’y aura qu’un tirage. Et basta. Même si cela devrait devenir un titre de fonds. Ce sera une épiphanie et pas deux. C’est ce qui s’appelle croire en son catalogue. Et c’est le même cirque chaque année, il va falloir que je me fasse une raison.

Allez, j’arrête de grognasser, et je vais vendre ce que j’ai sur la table.

*échantillon du vaste champ lexical que l’on trouve sur les factures pour signifier l’absence d’un livre.

DIRE SON NOM – Francisco Goldman

dire son nomDire son nom est un remarquable livre autour du deuil de l’auteur, qui a perdu sa femme. Il évoque certes sa souffrance, mais veut rendre à Aura, cette femme solaire et vivante, un hommage à sa mesure. Alors il évoque sa vie, sa famille, ses habitudes, ses projets : le texte recèle d’anecdotes et d’images savoureuses. Comme un Orphée qui cherche à redonner vie à son Eurydice, Francisco Goldman réinvente son épouse, pour combler l’absence et lutter contre l’oubli. Cette entreprise littéraire est un somptueux hommage à Aura et au pouvoir de l’écriture.

Traduit de l’anglais (américain) par Guillemette de Saint-Aubin

Bourgois – 19 €

LA TRAHISON DES EDITEURS – Thierry Discepolo

TRAHISON Editeur chez Agone, maison de sciences humaines indépendante et solidement ancrée à gauche pour la situer en deux mots, Thierry Discepolo livre sa vision de l’édition en France aujourd’hui. Ce point de vue intéressera ceux et celles qui se sentent concerné(e)s par la question des idées et de leur diffusion, même si l’auteur suppose chez son lecteur un certain nombre de connaissances sur la diffusion et la distribution qui sont quand même assez pointues. Ce bémol mis à part, la lecture du bouquin se révèle instructive et intéressante, parce qu’elle offre un éclairage différent du tableau de famille attendrissant que peint la presse généraliste chaque fois qu’elle s’intéresse à l’édition. Pour simplifier, les « gentils » indépendants (artisans qui travaillent à l’ancienne, mus par l’amour du métier) contre les « méchants » (groupes internationaux qui ne pensent qu’à faire du pognon).

De fait, l’analyse de Thierry Discepolo est assez sévère pour une certaine édition prompte à brandir le drapeau de l’indépendance quand cela l’arrange, (Gallimard et Actes Sud en particulier en prennent pour leur grade) mais qui applique avec zèle exactement les même règles que les « méchants » de l’histoire : Hachette et Editis (un temps propriété du sympathique baron Sellières, avant d’être revendu avec un max de profit) pour ne pas les nommer. L’auteur pointe aussi la capacité des éditeurs « mainstream » toutes tendances confondues à « récupérer le marché » des livres « contestataires », dès que ceux-ci révèlent un potentiel commercial. Si Thierry Discepolo prend la plupart de ses exemples dans le monde des sciences humaines, il n’est pas très compliqué d’en trouver d’autres : dans le monde de la BD « d’auteur », ou « BD indépendante » par exemple, c’est exactement la même chanson.
Ceci dit, on n’est pas obligé de suivre Discepolo jusqu’au bout. Du point de vue du libraire, du mien en tout cas, on ne peut pas mettre Gallimard et Actes Sud dans le même panier que les deux « gros ». Sans dire que tout soit toujours rose, on peut trouver chez les uns une prise en compte des contraintes et de la situation des libraires indépendants, qu’on cherche en vain chez les autres. Cela n’ôte rien, sans doute, à la pertinence du bouquin de Thierry Discepolo, mais cela mérite quand même d’être rappelé.

Agone – 15 euros

LA TRAINEE JAUNE DE COMICSWOOD – Lisandru Ristorcelli

trainee Si vous aimez les super-héros et la poilade, vous devez absolument jeter un oeil à La trainée jaune de ComicSwood, comique comics, qui est un peu l’équivalent BD du Guide du routard intergalactique. Vous y suivrez les super-aventures pas banales de Filippu Angroca qui acquit ses superpouvoirs dans des conditions un tantinet triviales, qu’on vous laisse la joie de découvrir. (le titre est un indice). L’histoire tient la route sur les 70 pages de l’album, un exploit compte-tenu du haut niveau de déconnade de l’entreprise.

Scutella editions – 20 euros

GALVESTON – Nic Pizzolatto

galvestonRoy est en sursis ; homme de main vieillissant d’un mafieux polonais, sa copine lui préfère son patron. On lui donne une mission qui a bien l’air d’un guet-apens, et dont il se sort in extremis. Le voilà en cavale, fuyant la Nouvelle Orleans. Il emmène avec lui l’autre témoin, une jeune prostituée, Rocky. Ce voyage est une dernière chance de salut pour ces deux personnages. Leur parcours similaire, des enfances dans des campagnes déshéritées, des parents qui ont vidé les lieux trop tôt, les rapprochent. Dans ce motel au fin fond du Texas, ils vont essayer d’y croire.

Galveston est un subtil roman noir, un habile portrait de brute épaisse en train de changer, de s’essayer à l’échange et à l’analyse. La providence, et l’auteur, sont assez cruels pour lui offrir une chance de rédemption, et la piétiner ensuite. Un nouvel auteur dans la plus pure tradition du hard-boiled.

Traduit de l’anglais (américain) par Pierre Furlan.

Belfond – 19 €

QUOI DE NEUF EN CETTE RENTREE ?

Voici une petite sélection de livres qui ont retenu mon attention :


Pour les tout-petits : Les légumes et les contraires et Les jouets et les formes (Albin Michel Jeunesse, 6,90 €)
De nouveaux tout-cartons de Lorena Siminovich, toujours aussi originaux : des matières à toucher associées aux premiers apprentissages.

Dès 3 ans : Montre-moi ! de Marie Hall Ets (l’Ecole des loisirs, 11,50 €)
Une réédition d’un album paru en 1965 indémodable avec de très belles illustrations noir et blanc et un texte simple écrit en rouge. Un petit garçon rencontre des animaux et tente d’imiter leurs gestes.

Dès 5/6 ans :
Incroyable mais vrai! d’Eva Janikovszky (La joie de lire, 12 €)
Un album sur la généalogie, pour répondre de manière simple aux questions des enfants sur leur famille !

L’extraordinaire garçon qui dévorait les livres d’Oliver Jeffers
Une adaptation animée très réussie de l’album, avec des flaps, des pop up, des tirettes…

mi 6hommesDès 7 ans :
Mi et les 4 vallées d’Aurélia Grandin
L’aventure de Mi partie à la recherche d’une magicienne pour que les 4 vallées retrouvent leur joie de vivre. Un beau conte haut en couleurs !

Six hommes de David McKee (Kaléidoscope, 13 €)
Un texte épuré, des illustrations minimalistes sur un thème grave, la guerre. Un album très efficace qui donne à réfléchir.


Et enfin une nouvelle revue que je viens de découvrir : Georges (Grain de sel, 5 €) ! Des histoires, des recettes, des jeux, des pages Découverte : une revue bric-à-brac très chouette : chic, complète et intelligente.

N’oublions pas les plus grands en attente de leurs séries : le tome 5 de Zoé tout court, Kane Chronicles, une nouvelle série de Riordan autour de la mythologie égyptienne, le tome 3 de Strom, Le tome 2 de Chroniques de l’Imaginarium geografica, le tome 2 de Hex Hall… ou encore un nouveau Kid Paddle et un Captain Biceps.

PERSECUTION – Alessandro Piperno

persecution Leo Pontecorvo est un très bel homme de 50 ans et un professeur de médecine de réputation mondiale, respecté de tous, apprécié voire aimé de ses collègues. Il est riche, bien sûr, et rejeton d’une famille de la bourgeoisie juive de Rome, il l’a toujours été. Sa vie privée aussi est une parfaite réussite, sa femme l’aime comme au premier jour, ses enfants l’idolâtrent, il a des amis intimes, les mêmes depuis trente ans.

Mais par la faute d’une gamine de 12 ans, la petite copine de son fils, le monde idéal et bien réglé de Leo Pontecorvo va s’écrouler comme un château de cartes. Un plus médiocre que lui se serait mieux défendu des accusations de la petite mythomane, aurait clamé son innocence, mais Leo Pontecorvo a été tellement gâté par la vie qu’il n’a jamais eu à forcer le destin, jamais eu à lutter contre les éléments contraires. Il va se réfugier au sous-sol, coupé du monde et même des siens, attendant que les choses passent. Et bien sûr, elles ne passent pas…

C’est le portrait d’un homme qui assiste passivement à sa propre déchéance que dessine Alessandro Piperno dans ce roman très noir mais absolument prenant. Difficile de ne pas y voir la critique d’une société obsédée par la réussite, mais prompte à brûler les idoles qu’elle adorait la veille. Que les accusations de la gamine soient réelles ou non (elles ne le sont pas) n’est définitivement pas la question, puisque Leo Pontecorvo fait un merveilleux coupable.

Traduit de l’italien par Fanchita Gonzalez Battle

Editions Liana Levi – 22 euros

LA CONFUSION DES PEINES – Laurence Tardieu

peinesLaurence Tardieu, à travers ce texte très personnel, essaie de comprendre son père et de se libérer de son emprise. Ce livre lui est dédié, elle lui parle, elle parle de lui, mais il refuse qu’elle l’écrive. Elle passe outre cette interdiction et raconte leur relation et surtout la non-communication familiale. L’auteur a toujours dû accepter un silence insupportable et décide enfin de le rompre. Comment son père si parfait et si juste à ses yeux a-il-pu commettre un délit et se taire ? Ce haut fonctionnaire a passé 6 mois en prison et a toujours fait comme si de rien était. Il n’a jamais expliqué son geste à ses proches, jamais raconté son quotidien en prison, ni ses impressions, ses doutes, jamais fait part de ses émotions… Laurence Tardieu a choisi de ne pas trop s’attarder sur l’affaire judiciaire, mais plutôt de s’ouvrir, de parler de ses souvenirs, ses impressions, son admiration pour cet homme secret et réservé. La lecture de ce roman fait ressurgir la souffrance de l’auteur et surtout son amour pour son père, son désir de vivre, de parler, et permet de comprendre son besoin d’écrire ce livre. Un témoignage assez fort, écrit à coeur ouvert, dans un style direct, une écriture qui va à l’essentiel sur une relation père-fille complexe et sur un amour paternel caché.

Editions Stock – 16 €