JEANNE ET MARGUERITE – Valérie Péronnet

jeanneMarguerite dite Guitta tombe amoureuse d’Eugène dès le premier regard, un coup de foudre tenu secret jusqu’à leurs fiançailles. Nous sommes en 1906. Lui est à Zurich pour ses études, elle à Nice. Jeanne est séduite par un inconnu sur Internet. Ils se rencontrent et n’ont plus envie de se quitter. Mais il ne reste jamais longtemps, il doit partir en mission.
Pour supporter l’absence de l’autre, elles ont choisi l’écriture. La séparation paraît ainsi moins longue. Guitta et Eugène s’écrivent tous les deux jours. D’ailleurs pour que le temps paraisse moins long, elle classe et relit toute leur correspondance régulièrement. Et Jeanne écrit des lettres à son « James Bond », mais elle les conserve, car elle ne sait jamais où il se trouve. Un autre point commun les unit, chacune à son époque va subir les ravages de la guerre, celle de 14-18 pour la première, et des plus actuelles pour la seconde.

Deux histoires d’amour tragiques et passionnées à un siècle d’intervalle, des lettres enflammées et sensuelles, pleines de tendresse et de désespoir. Deux femmes malheureuses, seules et éperduement amoureuses, liées à leur bien-aimé à vie.

Editions Calmann-Lévy – 14.50 €

DU DOMAINE DES MURMURES – Carole Martinez

murmures 1187, quelque part au Royaume de France… Esclarmonde, quinze ans refuse le mariage que son père veut lui imposer, et choisit de devenir recluse. Recluse, c’est à dire « emmurée vivante », dans une cellule jouxtant l’Eglise, que l’on construit spécialement pour elle. Comme seule possibilité de contact avec le monde extérieur, reste la petite trappe qui lui permet de suivre la messe dans la chapelle attenante et de recevoir sa nourriture. Le statut de recluse lui vaut un prestige certain, et fait d’elle une sorte d’intercesseur entre le Ciel et les croyants. Ce prestige gagne encore le jour où Esclarmonde -entrée vierge dans sa réclusion – accouche d’un garçon. On accourt désormais de loin pour avoir le privilège de s’entretenir avec elle, à travers sa lucarne. Esclarmonde trouve dans la présence de ce nouveau-né une force nouvelle ainsi qu’une certaine forme d’équilibre. Jusqu’au jour où l’enfant, qui grandit, ne peut plus franchir la lucarne, frontière entre sa mère et le monde…

Du domaine des murmures est un roman éblouissant, d’une force peu commune et d’une grande originalité. L’écriture est classique et élégante mais ne manque pas de personnalité, les personnages -et en premier lieu Esclarmonde- son inoubliables. En un mot comme en cent, Du domaine des murmures marquera cette rentrée littéraire 2011.

Gallimard – 16.90 euros

(*) A la suite de la lecture du roman de Carole Martinez, je me suis un peu documenté sur le sujet et j’ai été assez étonné d’apprendre qu’il était possible de faire le choix de vie un tantinet extrême de la réclusion jusque dans les années 60. (en Italie). Un petit lien pour ceux et celles que le sujet intéresse…

PARTIE COMMUNE – Camille Bordas

partie communeElle est vieille, laissée à l’abandon et elle a une très bonne mémoire. Voici l’histoire d’une maison située dans un tout petit village. Elle nous raconte la vie de ceux qui l’ont habitée et surtout celle d’Hector, un metteur en scène à la tête d’une troupe itinérante, qui a eu un drôle de projet : la transformer en théâtre.
C’est aussi l’histoire d’Isis, une jeune mère célibataire, qui tente de reprendre sa vie en main, en oubliant drogues et alcools. Accompagnant Marc, le fils de l’ancien propriétaire, Isis s’attache immédiatement au lieu. Quand Hector lui propose de l’intégrer dans sa troupe et surtout de travailler et de loger dans la vieille batisse, elle n’hésite pas une seconde. Surprise par cet incroyable projet, tout comme les habitants du village, elle se méfie : comment une troupe inconnue pourra se produire chaque soir devant une salle comble ?
Un roman qui se lit d’une traite, mais peut-être est-ce dû au caractère envoûtant et magique de la maison ? Car la maison parle, tout comme la porte d’entrée ou encore la rivière…

Editions Joelle Losfeld – 16,50 €

ASSOMMONS LES PAUVRES – Shumona Sinha

assommonsEnfermée dans une cellule, une femme refléchit à la réaction insensée qu’elle a eue la veille face à un inconnu : elle l’a assommé avec une bouteille de vin. Comment en est-elle arrivée là ? Face à M. K. en salle d’interrogatoire, elle raconte son dur quotidien, elle parle de ses origines, évoque son passé. Interprète d’origine indienne, elle écoute et traduit à longueur de journée les requêtes de demandeurs d’asile. Sa position est délicate : elle ne peut jamais intervenir, elle ne peut qu’écouter et traduire les questions et les réponses qui sont inventées la plupart du temps. Les demandeurs d’asile ont compris que la vérité n’aboutit à rien, alors ils mentent et surtout se font passer pour de grandes victimes. Avec les années, elle est devenue blasée, elle connaît par coeur leurs mensonges, elle n’est plus touchée par ces inconnus qui défilent, elle est devenue écoeurée de l’inaction dont elle est témoin. Durant l’entretien, elle se dévoile.

Un beau texte assez poignant qui démontre au fil des pages la complexité et les contradictions de la politique d’immigration. Assommons les pauvres renvoie à un poème en prose de Baudelaire, qui rejoint le sujet du roman, l’égalité ou l’inégalité entre les hommes, leur manière de se défendre et d’accepter les différences.

Editions de l’Olivier – 14 €

NOS PERES SONT PARTIS – Dalila Bellil

peres partisDahbia et Soltana ont grandi ensemble dans le même village, en Kabylie. Elles auraient pu mener la même vie, mais le père de l’une a quitté l’Algérie avec sa famille, quant au second, il est parti seul en France.
Après des années de séparation, Dahbia écrit à son amie d’enfance. Leur correspondance débute de manière assez classique, mais très vite les lettres deviennent de véritables confidences. Elles s’écrivent à coeur ouvert comme on le ferait dans un journal intime. Dahbia a souffert de l’absence de son père, a toujours accepté la tradition et n’approuve pas la décision de son mari de s’installer aujourd’hui en France. Soltana a souffert d’être immigrée en France et traitée comme une française en Kabylie, de la dureté de son père à la maison et de la difficulté d’être tiraillée entre deux cultures. A travers cet échange, elles vont se comprendre, se soutenir, et surtout se remémorer des secrets de famille…

Ce roman épistolaire raconte l’histoire de deux femmes kabyles, celle de leurs familles et de leur village, à travers l’histoire de la Kabylie et de l’Algérie après l’indépendance. Ces deux récits de vie touchants et réalistes apportent une vision intéressante de la relation franco-algérienne et traitent à la fois de la dure condition féminine là-bas, et de la difficile intégration ici. (Premier roman)

Editions Encre d’Orient – 20 €

DES VIES D’OISEAUX – Véronique Ovaldé

oiseaux Les nombreux lecteurs et lectrices de Véronique Ovaldé peuvent se réjouir, car ils retrouveront dans Des vies d’oiseaux tout ce qui fait le charme (et le succès !) de l’auteure, cette faculté à se jouer des frontières entre réel et imaginaire, à créer des personnages immédiatement attachants, qu’elle fait exister en quelques lignes, à la faveur d’un détail qui sonne plus « vrai » qu’une longue description.
Cette fois-ci, Véronique Ovaldé nous fait partager les destins de Vida et de sa fille Paloma, toutes deux en quête de liberté. Paloma, pour fuir le milieu bourgeois qui l’étouffe a fait une fugue. Cette fugue, et l’arrivée dans sa vie du placide et peu loquace inspecteur Taïbo, va pousser Vida à sortir à son tour des limites d’une existence confortable mais dans laquelle elle s’étiole. En un mot comme en cent, le septième roman (déjà !) de Véronique Ovaldé est à découvrir sans tarder, et constitue une bonne porte d’entrée à l’univers si particulier de cette talentueuse romancière.

Editions de l’Olivier – 19 euros

AVANT DE DISPARAITRE – Xabi Molia

xabi Antoine est médecin, dans un Paris post-apocalyptique coupé du reste du monde, où même le strict nécessaire fait défaut. Au-delà des limites de la ville, la guerre fait rage, qui oppose les troupes gouvernementales aux assiégeants, les « infectés ». Ces derniers sont touchés par une maladie qui les transforme en êtres bestiaux, animés d’une violence qui semble avoir, pour certains d’entre eux, une dimension politique. Voici pour le cadre de l’histoire, un décor crépusculaire évoquant davantage l’ambiance du Paris de la guerre franco-prussienne qu’un univers à la Mad Max ou à la Walking Dead.

Soyons clair : ce n’est ni roman d’épouvante, ni un thriller fantastique que nous propose Xabi Molia, plutôt un récit sur la persistance du sentiment amoureux, au-delà de l’absence et/ou de la rupture. Car la femme d’Antoine vient de disparaître sans laisser d’explications. Cette femme avec laquelle la distance s’est creusée, et qu’il pense ne plus aimer. Pourtant le souvenir de cet amour raté, tué par la routine sans doute, les privations peut-être, ce souvenir l’obsède. Pour comprendre les raisons de la disparition de sa femme, il va franchir les limites de la ville, hors de son monde et de ses repères. Un des romans marquants de cette rentrée, un auteur à découvrir…

Le Seuil – 19.80 euros

LE SYSTEME VICTORIA – Eric Reinhardt

victoria Le système Victoria nous parle de la passion sensuelle que partagent David, quadragénaire marié, conducteur de travaux (un cador dans sa spécialité) plutôt de gauche et Victoria, paradigme de la femme de pouvoir, cadre très supérieur à la Word Company, libertine assumée et très organisée (le fameux système Victoria). Vous êtes contents pour eux, mais vous vous en foutez ? Sur le papier, moi de même, sauf que du même Reinhardt, j’avais lu Cendrillon, et que le sens du récit de l’auteur m’avait pas mal bluffé. Cette fois aussi, j’ai marché à fond.

Eric Reinhardt décrit comme personne « l’ultra moderne solitude » d’un rejeton aisé de la classe moyenne, ses fêlures et ses interrogations. Il y a un côté Souchon chez Reinhardt, période « j’veux du cuir », qui se serait croisé avec Houellebecq. Le bouquin ne fonctionne pas du tout sur le suspense mais est très habilement construit, à coup de flash back et flash forward successifs, qui nous éclairent sur la personnalité de David et permettent de mieux comprendre ses blocages et ses obsessions. Un roman virtuose qui ne plaira sans doute pas à tous les lecteurs, mais en ce qui me concerne, j’adore.

Stock – 22.50 euros

FAMILLE MODELE – Eric Puchner

pushner Chic, voici un bon gros roman américain comme on les aime, un de ceux capables de vous scotcher pour une lecture de plus de 500 pages, presque d’une seule traite. Nous sommes dans la banlieue huppée d’une Californie conforme à tous les clichés, pas une seule planche de surf ne manque au décor. Et dans ce décor idyllique évolue la famille Ziller, Warren le père, son épouse et leurs trois enfants. Idyllique ? Pas tant que ça : car le père Warren, agent immobilier, s’est lourdement endetté pour offrir aux siens un cadre de vie un peu au dessus de ses moyens et, manque de chance, il est en train de perdre tout son capital (et l’argent qu’il n’a pas) dans un projet immobilier qui tourne au gros, gros fiasco… Certain qu’il va se refaire, Warren cache la triste réalité à sa famille, tant qu’il est possible. Un mensonge qui bien sûr n’arrangera pas la situation.

Eric Puchner, dont c’est là le premier roman, a un talent certain pour passer très vite du drame à la comédie, avec un égal bonheur. On est bien au-delà de la comédie convenue avec intrigues téléphonées à la clé. Souvent drôle, Famille modèle, l’est de préférence sur le mode grinçant, et l’auteur n’épargne guère ses personnages, qui se débattent dans leur quête infructueuse du rêve américain. Un très bon roman, donc, l’un de ceux dont on parlera à coup sûr lors de cette rentrée.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par France Camus-Pichon

Albin Michel – Collection Terres d’Amérique – 24 euros

MA PETITE FRANCAISE – Bernard Thomasson

petite frEllen est professeur d’Histoire dans une université américaine. Invitée à Berlin à l’occasion des 20 ans de la chute du mur, elle entame ce voyage avec émotion et appréhension, et repense à son séjour dans les années 70. Dans l’avion, elle rencontre David, qui lui aussi, ne fait pas ce voyage par hasard. Derrière un prétexte professionnel, tous deux espèrent se libérer d’un passé assez lourd et éclaircir certaines zones d’ombre.
Heureuse et troublée par de belles retrouvailles, Ellen ne reconnaît pas vraiment le Berlin qu’elle a connu à l’époque du mur, elle se sent comme dans une nouvelle ville , et pourtant ses vieux fantômes sont toujours là… Séduite et rassurée par la présence de David, elle accepte de l’aider dans sa quête.

Chaque chapitre alterne entre le voyage d’Ellen et la vision d’une personne de l’entourage d' »Hélène » à l’époque (son premier amour, un jeune Turc, un ami de l’Est…). Grâce à cette construction très intéressante, Bernard Thomasson fait ainsi un parallèle entre le Berlin des années 70 et celui d’aujourd’hui, avec un éclairage documentaire. Un premier roman réussi qui donne envie de visiter Berlin.

Editions du Seuil – 18 €