WIERA GRAN, L’ACCUSEE – Agata Tuszynska

wiera granWiera Gran commença sa carrière de chanteuse dans les années 30, en Pologne. Juive, elle vécut dans le ghetto de Varsovie, où elle chantait au cabaret Szutka, et s’échappa à temps, alors que sa mère et ses soeurs furent déportées. A la fin de la guerre, elle fut accusée de collaboration, et sa carrière en souffrit. Elle s’exila à partir des années 50, et mourut en France en 2007. L’auteur, Agata Tuszynska, la fréquenta à la fin de sa vie, et au travers d’entretiens, d’archives, d’enregistrements, reconstitue la vie et le caractère de cette femme. Car il s’agit plus d’un puzzle, d’une énigme, que d’une classique biographie : les témoignages contradictoires, les sources disparues, les mensonges qu’on finit par prendre pour des vérités, tout concourt à brouiller les pistes. Pour mieux saisir une époque et ses protagonistes, Agata Tuszynska ne juge pas, mais essaie de se mettre à leur place, de les comprendre. Wiera Gran est appréhendée dans tous ses paradoxes, et ses clairs-obscurs : son goût pour le chant, sa soif de reconnaissance, son amour filial, sa mémoire chancelante, ses angoisses, ses haines. Un admirable livre sur la mémoire.


Traduit du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski

Grasset – 20,50 €

BILLY LE MOME – Guibert et Badel

billyBilly est pressé. On imagine bien quelques possibilités, mais elles sont vite écartées. Sur chaque double page, on assiste à une situation qui pourrait stopper Billy dans sa course : des indiens, un rodéo, la bande de Cassidy… mais rien n’y fait ! Je ne vous donne pas plus d’indices, car la fin est vraiment inattendue ! Si vous avez aimé 3600 secondes, vous apprécierez sûrement ce nouvel album illustré par Ronan Badel, où l’on retrouve le même trait, dans des tons de bruns. Un album très réussi qui amusera et séduira tous les petits fans de Far West.

Editions Thierry Magnier – 12,90 €

Autres albums de Ronan Badel : La chèvre biscornue, 3600 secondes

TERRIENNE – Jean-Claude Mourlevat

terrienneGabrielle a disparu le soir de son mariage. Depuis un an, Anne cherche une explication à ce mystère. Un jour, en écoutant la radio, derrière les grésillements, il lui semble entendre sa soeur appeler au secours et parler de « Campagne ». Elle part dans ce hameau et découvre un passage vers un autre monde : un monde où tout ce qui concerne les humains est synonyme de microbes, d’infections et de saletés. Après une petite enquête, elle comprend que Gabrielle est une « capturée », retenue prisonnière par un haut dirigeant dans un endroit confidentiel très sécurisé. Pas facile de cacher sa respiration et ses émotions, ni de prendre une autre voix, mais Anne n’a pas le choix si elle veut retrouver sa soeur, elle devra oublier ses peurs et risquer sa vie !

Voici un excellent roman fantastique, dans la lignée du Combat d’hiver. Jean-Claude Mourlevat imagine un univers froid et terrifiant et réussit une fois de plus à trouver le ton juste, à nous captiver du début à la fin et à inventer un monde qui invite à la réflexion. Après la lecture de ce roman, on apprécie encore plus les imperfections de notre monde et la vie tout simplement.

Editions Gallimard Jeunesse – 16 €
à partir de 14 ans

CA NE FAIT DE MAL A PERSONNE – Russell James

russell Voici un bon polar, nerveux et très (bien) dialogué, qui nous plonge dans l’univers assez glauque du cinéma porno. Rick gère à la baguette l’entreprise familiale dédiée à la fesse rémunérée. Le plus jeune de ses deux fils, passablement abruti, a la mauvaise idée d’assassiner Zoe, une jeune journaliste venue enquêter incognito et de faire tourner et d’abuser une gamine, qui -erreur de casting- se révèle être la fille d’un boss du monde la nuit, patron de multiples bars et salons de massage. Pas exactement un tendre, donc, et bien décidé à venger sa fille. Au milieu de cette vendetta, enquête, Kirsty, une collègue de Zoe, bien décidée à faire la lumière sur l’assassinat de sa collègue.

Si vous êtes amateur(trice) de bons gros polars, ce pavé de près de 500 pages pas dénué d’humour se lit quasiment d’une traite. Avis aux amateurs…

traduit de l’anglais par Corinne Julve

Fayard – 21 euros

OUI – Murielle Renault

oui-1Agée d’une vingtaine d’années, Juliette, dynamique, un peu rebelle, a mal vécu le divorce de ses parents, la dépression de sa mère qui a suivi et les nouvelles conquêtes de son père. Et pourtant, elle va demander un jour sur un coup de tête à son compagnon de se marier. Après une réflexion de quelques jours, Benjamin accepte. L’annonce du mariage va bouleverser tout leur entourage. Entre un père qui a divorcé à trois reprises, sa nouvelle compagne très féministe et contre toute forme d’engagement, une mère en dépression depuis son divorce vingt ans plus tôt, une belle mère en train d’exploser à cause d’une vie amoureuse calme et ennuyante…, le lecteur voit tous les couples de l’entourage des deux jeunes fiancés se réveiller, se déchirer, s’interroger. Chacun va prendre la parole à tour de rôle, donner son avis, réfléchir sur son propre couple ou sur le mariage en général.

Après une première partie plutôt joyeuse, euphorique, on bascule dans une seconde beaucoup plus réaliste et pessimiste où chacun révèle ses pensées les plus intimes, ses regrets, ses erreurs. Dans ce roman à plusieurs voix, à la manière d’une Pièce montée de Blandine Le Callet, Murielle Renault invite à réfléchir sur l’engagement et la complexité amoureuse. Un roman moins léger qu’il n’y paraît.

Le Dilettante – 20 €

T comme… TELEPHONE

Laisse pleurer le téléphone, ça fait des vacances…


Je ne sais si vous croyez en l’existence de cette forme de justice qu’on dit poétique, mais moi, j’y crois dur comme fer. Car les exemples sont nombreux, de ces statues du commandeur qui viennent nous gratouiller la mauvaise conscience derrière les oreilles. Aujourd’hui je n’en retiendrai qu’une, emblématique il est vrai puisqu’il s’agit du TELEPHONE.

Dans une vie professionnelle pas si lointaine, figurez-vous que j’ai mis toute mon intelligence et mon professionnalisme (limités, j’en conviens) à pousser des individus incrédules et près de leurs sous à composer un numéro de téléphone commençant par 08 pour se procurer à prix d’or des objets et services d’une utilité somme toute relative. A l’époque, j’espérais un tsunami d’appels, car de l’importance de la vague dépendait en partie celle de ma rémunération. J’y mettais donc, je n’ose dire toute mon âme, en tout cas tout mon savoir-faire. Bref, j’espérais les appels. Je les espérais autant qu’aujourd’hui, je les redoute.

Car j’ai un problème avec le téléphone… Oh, rassurez-vous, vous pouvez continuer à dégainer votre cochonnerie dernier cri dans la librairie pour tenir des conversations d’un intérêt relatif ; je me suis fait depuis longtemps aux longs conciliabules dont je suis l’involontaire auditeur. J’encaisse avec le détachement requis la description de l’accouchement de la petite dernière, j’ai vécu plus d’une fois des ruptures en direct (je me fais alors l’effet du barman dans un roman de Pelecanos et cela ne me déplait pas) mais j’avoue continuer à tiquer un peu quand on me tend avec autorité un téléphone et qu’on me passe « le petit » qui veut me passer la commande du livre scolaire dont il n’a rien à secouer. Si j’avais voulu bosser dans un call center, je me serais établi un peu au sud du 19ème, j’aurais eu le soleil au moins. Bref, pour ne rien vous cacher, j’ai un problème avec le téléphone.

Question de génération, sans doute. Figurez-vous que le téléphone, moi, je ne suis pas né avec. Pour tout vous dire, je suis d’une génération qui a connu la Dame du Téléphone. Apprenez que mon premier appel date de 1969 ou 70 (un peu avant l’enterrement du Général, pour permettre aux plus jeunes à se situer). Je demandais à parler à tonton Machin à une gentille dame, et miraculeusement elle me passait tonton Machin. Quand je dis cela à une gamine de douze ans aujourd’hui, elle est persuadée que je me moque d’elle. C’est pourtant la stricte vérité. Les moteurs de recherche les plus pointus n’en sont pas encore rendus là, en terme de personnalisation ou je me trompe ? Enfin, toujours est-il qu’en ce temps que les moins de vingt ans (et même de 40, soyons réalistes) ne peuvent pas connaître, on ne gaspillait pas son forfait et on n’invoquait pas en vain le nom de France Telecom. Chaque appel était mûrement réfléchi et faisait ou presque l’objet d’un conseil de famille. A cette époque – et sans chercher en aucune manière à influencer votre comportement – jamais on aurait osé déranger son libraire au téléphone autrement que, disons, pour lui commander la collection complète de l’Encycloepedia Universalis.

Mais les temps changent, et aujourd’hui, on fait rien qu’à nous appeler pour des vétilles. C’est vraiment n’importe quoi. Et assez étonnant d’ailleurs, la manière de réagir de chacun d’entre nous, à la sonnerie du téléphone. Les plus jeunes d’entre nous (tous sauf moi, pour ceux qui fréquentent la librairie) sautent sur l’appareil comme des chiens fous… Quitte à laisser en plan la personne qui a fait l’effort de se déplacer pour répondre à l’interlocuteur que « oui, nous sommes ouverts » à la feignasse qui fait rien qu’à tapoter sur son cadran. Mais rassurez-vous, je veille, et prends un malin plaisir à laisser l’immonde saloperie sonner pendant que je m’entretiens avec vous de l’air du temps ou de toute autre chose qui nous amuse vous et moi. Parce que j’ai horreur qu’une machine me siffle et me dicte mes priorités. Et ce qui me semble vraiment extraordinaire, c’est l’impression d’être quasiment le seul à abhorrer cela. Bon, sur ce, je dois vous laisser, je crois qu’on me sonne sur mon portable…

LA FEE BENNINKOVA – Franz Bartelt

benninkova Un roman qui débute par l’apparition d’une fée qui trépigne à votre porte et vous demande la permission d’utiliser vos toilettes ne peut pas être complètement anodin… Et en effet, avec La fée Benninkova, Franz Bartelt nous livre un conte cruellement drôle et drôlement réussi, mettant en scène Clinty Dabot « le célèbre handicapé » et Benninkova, la fée qui a perdu sa baguette. On vous laisse le plaisir de vérifier si Benninkova est une vraie fée, (personnellement, le nom me fait plutôt penser à une joueuse de tennis), mais soyez sûr qu’on y trouve un grand naïf et une garce d’anthologie. Un vrai bonheur de lecture, en tout cas, puisque La fée Benninkova n’est pas seulement un roman plein d’humour, il est aussi excellement écrit.

Le Dilettante – 15 euros

CHARIVARI – Nancy Mitford

CHARIVARINoel Foster hérite d’une jolie somme et compte en profiter pour la placer, en épousant une héritière par exemple. Avec son comparse Jasper Jones, aussi désargenté qu’inventif, ils se rendent à Chalford, où résident la famille Malmains et son unique héritière Eugenia. Ils rencontreront aussi une aristocrate qui s’est enfuie la veille de son mariage, une autre qui attend le divorce avec impatience, puis une beauté locale à l’imagination débridée. Sans oublier une tante anachronique et un grand oncle interné dans un asile pour pairs du royaume, qui a sa propre chambre des Communes. Tout cela serait un joyeux marivaudage sur le thème du mariage et des conventions sociales, si ce n’est que la belle héritière convoitée est une fervente adepte du fascisme à l’anglaise.

Le roman fut publié en 1935, à l’époque où deux soeurs de Nancy Mitford avaient épousé le nazisme avec enthousiasme. Cinglante caricature de cette jeunesse dorée qui s’adonne à la politique par oisiveté, ce roman reste un bijou d’humour anglais, comme les autres romans de Nancy Mitford, mélange de dialogues pétillants et de situations farfelues. Avec le recul cependant, le lecteur rira jaune : les discours fascistes semblaient encore inoffensifs et matière à rire. Un roman plus profond qu’il n’y paraît de prime abord, qui rêve encore des années folles mais annonce les années noires.

Traduit de l’anglais par Anne Damour

Christian Bourgois – 18 €

LES HEURES SILENCIEUSES – Gaëlle Josse

heuresVoici les confidences de Magdalena, vue de dos sur ce tableau d’Emmanuel de Witte(*), un peintre flamand du XVIIème siècle, qui avant d’être reconnu, acceptait souvent des commandes de la bourgeoisie hollandaise. Gaëlle Josse, fascinée par l’atmosphère mystérieuse de cette peinture, imagine le quotidien de cette femme assise devant son clavecin.
N’ayant pu succéder à son père, un riche commerçant très reconnu, Magdalena est toujours restée en retrait, à la maison avec ses enfants ou dans un bureau pour contrôler les livres de compte de son père. Dans son journal intime, elle raconte ses pensées les plus intimes au cours des deux derniers mois de l’année 1667, avec ses secrets, ses craintes, ses regrets et surtout ses peines les plus profondes. Elle explique aussi la raison pour laquelle elle a demandé à Emmanuel de Witte de réaliser ce portrait assise de dos…

Un premier roman très réussi, qui grâce à son style simple et élégant aborde de manière intéressante la difficile condition féminine à cette époque. Ce court récit se lit d’une traite et on aurait même apprécié de découvrir la suite de son journal.

Autrement – 13 €

(*)Intérieur avec une femme jouant du virginal

LA RIGOLE DU DIABLE – Sylvie Granotier

rigoleCatherine Monsigny, jeune avocate parisienne, va plaider pour la première fois à Guéret, en Creuse. Elle défend une jeune femme d’origine africaine soupçonnée d’avoir empoisonné son mari, un riche paysan âgé d’une soixantaine d’années. Elle attend beaucoup de ce procès et espère ainsi être reconnue dans la profession. Mais cette affaire est loin d’être simple, et surtout, elle va réveiller de douloureux souvenirs. Lors de ses courts séjours dans cette région pour préparer le procès, des images lui reviennent, comme si elle connaissait déjà les lieux. Elle a très peu de souvenirs de son enfance, sa mère a été assassinée quand elle avait 4 ans et son père ne lui a jamais donné de précisions sur cette époque, elle ignore tout de sa mère, de l’endroit où ils habitaient…

Ce polar mêle deux affaires, un procès en cours difficile où l’avocate doit défendre une cliente pas très coopérante, dans un milieu très fermé, avec peu d’éléments concrets et beaucoup de suppositions et une deuxième, classée depuis longtemps, où les enquêteurs n’ont jamais trouvé le moindre indice, juste un témoin et aucun suspect ! Sylvie Granotier signe ici un polar « sans enquête », et pourtant elle réussit à tenir le lecteur en haleine jusqu’au bout et à le surprendre jusqu’à la dernière page, son personnage principal est vraiment attachante, passionnée par son métier, charmante et en même temps si perdue, à la recherche de ses origines. Un bon polar bien rythmé où le suspense va en crescendo.

Editions Albin Michel – 19,50 €