WILSON – Daniel Clowes

wilsonLes qualificatifs manquent pour décrire ce cher Wilson, ou alors ils sont orduriers. Car c’est une belle ordure,Wilson, chauve, misanthrope, discoureur, méprisant. Il vit seul avec son chien, mais à la mort de son père, il va chercher à retrouver son ex-femme. La pauvre.

70 saynètes en une page, avec des registres graphiques qui varient d’une page à l’autre, mais qui forment une histoire globale ; cette construction donne un rythme bien particulier à la narration : en bas de page, vous avez une chute, drôle, grinçante ou cruelle. Pas de répit pour Wilson donc. Et on a beau le détester, ce personnage devient au fil des pages de plus en plus humain. Pour sûr sa coquille de grincheux mythomane est épaisse, et son amour des chiens n’a d’égal que son mépris du genre humain, mais son cheminement, une quête du bonheur totalement chaotique, est exemplaire. Depuis la mort de son père, jusqu’à la découverte d’un petit-fils, Wilson se cherche parmi ses semblables, à coups de vannes et d’humour à froid. Et Clowes réussit ce dosage de sarcasme et de mélancolie qui font de ce livre un chef d’oeuvre.

Traduit de l’anglais

Cornélius – 22 €

SOUS LES PLIS DU DRAPEAU ROUGE – Pierre Znamensky

couverture drapeauBien que le drapeau rouge soit certainement l’objet le plus symbolique du communisme, il n’existait que peu de choses sur le sujet (*), aucun livre en tout cas qui soit aussi richement illustré que celui que propose aujourd’hui Pierre Znamensky aux éditions du Rouergue. Sur près de 350 pages, ce gros et beau livre vous dit tout, ou presque, sur l’histoire et les avatars du drapeau rouge dans l’espace et dans le temps.

Si l’ouvrage de Pierre Znamensky est un « beau livre » essentiellement consacré au monde soviétique (certaines des reproductions sont somptueuses), ce n’est pas un ouvrage savant réservé aux seuls spécialistes, loin de là. Accessible et vivant, le livre fourmille d’anecdotes qui passionneront les lecteurs curieux. Saviez-vous, par exemple, qu’avant de devenir le symbole de la révolte, le drapeau rouge fût d’abord celui de l’ordre établi, symbolisant la loi martiale lors de la Révolution Française. Que le premier Etat à adopter le drapeau rouge comme emblème national ne fut pas l’URSS… mais l’état mexicain du Coahuila, 6 ans avant les soviétiques ? Qu’un magasin, Audouin, situé boulevard de la Villette en fut l’un dans les années 20 l’un des principaux pourvoyeurs ?


Nous aurons le plaisir de recevoir l’auteur, Pierre Znamensky, vendredi 15 octobre prochain pour une rencontre suivie d’une signature de l’ouvrage. Pierre Znamensky vous parlera de son livre et de ses recherches sur le drapeau rouge, et vous aurez ainsi le loisir de lui poser toutes les questions que vous souhaitez. On vous attend nombreux !

Le Rouergue – 49,90 euros

(*) voir aussi l’ouvrage « Histoire du drapeau rouge » de Maurice Dommanget, aux éditions « Le mot et le reste » – 2006 drapeau1

©Guy Gallice

C’EST MON IMAGIER – Sèverine Cordier et Cynthia Lacroix

imagierEncore un imagier, me diriez-vous… Mais celui-ci est fort sympathique, dans la lignée de mon Toutimagier (Tourbillon) ou encore d‘Honoré de la tête au pied (Loulou et cie). Les grands thèmes sont ici abordés de manière chronologique, le fil conducteur étant le déroulé d’une journée : le jour se lève, le petit-déjeuner est servi, de la tête aux pieds, am stram gram, allons faire un tour, à table, promenons-nous, l’heure du bain et pour finir au clair de lune.
Des objets sont mis en avant dans une belle harmonie de couleurs, des scènes de vie ponctuent l’imagier, les illustrations sont très douces et fines au contour noir, la mise en page est soignée, avec un mélange de gros plans et de détails, et enfin le format cartonné est pratique avec ses coins arrondis. Un cadeau de naissance idéal ou pour tous les petits dès 18 mois.
Petite parenthèse : c’est une toute jeune maison d’édition (3 titres au catalogue). Découvrez aussi les aventures d’un petit tétard qui veut changer de maman et qui ne veut pas aller à l’école.

Editions Escabelle – 14,90 €

PHILOMENE – Quitterie Simon et Laurent Richard

philo histVoici une toute nouvelle collection fort sympathique où l’on retrouve une petite fille pleine de vie. Les thèmes abordés sont bien choisis et originaux, les histoires sont tellement justes (je pense que l’auteur a une fille) avec toujours une pointe d’humour, les dessins sont jolis, colorés et variés, le format est petit, pratique et cartonné, et enfin le prix très abordable.

La série compte aujourd’hui 4 titres :
– Le plus beau des dessins
– Drôles de prénoms !
– L’histoire du soir
– Toute seule !

Ces petites histoires du quotidien abordent l’entrée au CP, le rituel de l’histoire du soir, le choix du prénom de nos enfants et leur grande productivité artistique. On attend avec impatience d’autres titres…

Editions Milan – 6,50 € chaque album

LE TEMPS MATERIEL – Giorgio Vasta

temps materielIl a 11 ans en 1978, et vit à Palerme. Avec deux camarades, ils se retranchent du monde de l’enfance, de leur famille, de l’école, et composent une cellule : ils recherchent une rupture radicale, se choisissent de nouveaux patronymes, inventent un langage et se lancent dans l’action politique. 1978 est l’année de la mort de Moro, une année de plomb.

Nimbe et ses acolytes sont de troublants préadolescents, des artifices littéraires, qui permettent à Vasta de recréer un climat bien étrange. L’Italie provinciale est un décor pesant et mou qu’affrontent les jeunes brigadistes avec une hargne qui va crescendo, sans que personne ne les arrête, ni même ne les soupçonne. Les actions sont spectaculaires, mais aussi les mots : l’écriture est riche, imagée, étourdissante. Il convoque les concepts politiques pour mieux les polir et les détourner, engage des dialogues philosophiques avec les animaux et les objets. Un roman d’une poésie totale et desespérée, d’une violence somptueuse.

Traduit de l’italien par Vincent Raynaud

Gallimard – 21,50 €

SIX MOIS, SIX JOURS – Karine Tuil

six joursPremière fortune d’Allemagne, Juliana Kant mène une vie bien rangée avec mari et enfants. Malgré sa méfiance et la présence constante d’un « garde du corps », elle va se faire piéger en 6 mois et 6 jours. Un homme va la séduire, filmer leurs ébats et tout révéler à la presse. N’ayant pu anticiper et gérer cela, Karl Fritz est renvoyé du jour au lendemain, alors qu’il a consacré toute sa vie à la famille Kant. Pour se venger, il raconte leurs secrets et habitudes à une romancière et en profite pour dénoncer leur passé douteux pendant la seconde guerre mondiale.

Après avoir abordé la vie des sans-papiers dans les centres de rétention dans Douce France, Karine Tuil s’intéresse ici à un scandale qui a éclaté en Allemagne en 2008, qui concernait la famille Varta et BMW. En s’inspirant de ce fait divers et en mêlant subtilement la réalité à la fiction, elle fait réfléchir le lecteur sur notre responsabilité par rapport aux décisions prises par notre famille. Karine Tuil signe ici un roman très prenant qui se lit d’une traite, sur l’amour, la culpabilité et la vengeance. Cette histoire dont le sujet peut choquer est construite de manière originale puisque l’auteur se base à la fois sur le point de vue d’une personne extérieure à la famille et sur des citations de tous les Kant. Et aussi étrange que cela puisse paraître, aucun ne culpabilise sur les décisions de leur grand-père…

Editions Grasset – 18 €

R comme.. RETOUR

Dessine-moi un retour…

Maintenant que vous en connaissez un bout sur la fabuleuse histoire de la librairie, parlons d’un truc un peu moins glorieux, ou du moins un peu plus triste : les retours. Sortez les mouchoirs. Il arrive qu’un livre, malgré tout, reste esseulé, et que le libraire s’en sépare, ils se quittent, l’œil humide, et chacun poursuit sa route, en essayant de ne pas regarder en arrière.

Trèfle de bluette, les retours représentent une part non négligeable du boulot de libraire. Au bout d’un certain temps les ouvrages arrivés à l’office ne sont plus si neufs que cela, et on se pose la question : va-t-on les garder dans le fonds de la librairie, c’est-à-dire les ranger dans les rayonnages, les suivre à l’unité, mais fidèlement ? Peu sont élus, vu la taille modeste de la librairie, et la production exponentielle. Certains distributeurs ont des critères de retour précis (le livre doit être une nouveauté, soit avoir plus de 3 mois et moins d’1 an à compter de la date de parution), voire même exigent qu’on passe par le représentant qui nous fait la fameuse AR (autorisation de retour, pour ceux qui ne suivent qu’à moitié). Ca nous complique la tâche et ça ralentit notre cadence stakhanoviste, mais s’ils y tiennent, c’est qu’ils ne veulent pas que les libraires abusent en retournant trop vite les livres, sans leur laisser le temps de rester sur table. D’autres distributeurs ont des retours ouverts, ce qui signifie qu’on peut retourner tout et n’importe quand. Très utile, surtout quand les clients frappés d’amnésie oublient de venir chercher leur commande.

Voilà pour les critères des distributeurs ; passons maintenant aux critères du libraire. Comment vous expliquer ce délicat mélange de subjectivité et de nécessités ? on retourne beaucoup quand on a besoin de place, on défend becs et ongles certains livres qui ne se vendent pas, on se débarrasse dès possible de la énième bouse blockbuster, on retourne dépité la pile du bouquin auquel on croyait totalement et qui n’a plu qu’à nous, on retourne férocement les offices sauvages… en dehors de nos goûts et de nos humeurs, on jette un coup d’œil sur l’ordinateur : objectif comme un notaire, il nous informe de la rotation (les quantités vendues dans l’année) et nous permet aussi de voir comment il se vend ailleurs. Ensuite on pondère.

Une fois la sentence prononcée, les livres partent au retour : dans la remise tout d’abord, puis proprement encartonnés et renvoyés au distributeur. Et oui ce n’est pas comme la restauration où l’on jette les restes ou les fringues que l’on peut solder à la fin de la saison : nous pouvons retourner les invendus, que les distributeurs nous créditent ensuite. Cette pratique incite les libraires à commander sans complexe et les éditeurs à produire sans vergogne. Et tout le monde en profite, les coursiers, les transporteurs, les distributeurs, qui évidemment vivent du flux des marchandises. Sauf les libraires qui se fadent les cartons à ouvrir, stocker, ressortir, regarnir et scotcher. Genre Sisyphe. Comme il faut imaginer Sisyphe heureux, la corvée de retour permet parfois de se délasser comme un hamster dans sa roue : un peu d’exercice, c’est bon pour les nerfs.

Mais il y a l’implacable malédiction du retour : il est dit que lorsque le libraire se décide à retourner un bouquin sorti depuis trois mois, dont personne n’a entendu parler, alors le lendemain même un client viendra lui demander. Rien de plus énervant que de recommander un livre qu’on vient juste de retourner…

LES SORCIERES DE SKELLEFTESTAD (Tome 1 ) – Jean-François Chabas

sorcieres skelleftestad Dans ce premier tome intitulé L’étrange mariage de Nils Swedenborg, Johanna nous raconte comment ses parents se sont rencontrés, ou plutôt comment une belle et mystérieuse étrangère à la recherche d’un mari a un jour débarqué dans un village au nom imprononçable pour jeter son dévolu sur le très gentil mais très idiot Nils Swedenborg.

Voyez-vous, la mère de Johanna n’est pas tout à fait comme les autres mères, c’est une sorcière, une vraie! Et il fallait bien trouver un homme suffisamment simple d’esprit pour ne pas s’aperçevoir des nombreuses situations étranges qui se multiplient autour de son épouse! En arrivant à Skelleftestad (à vos souhaits), Ingrid la belle sorcière va semer la zizanie à grand renfort de sorts et de tours de magie pour brouiller les pistes et dissiper les doutes des habitants devant ce mariage très surprenant.

Un roman très drôle et plein de surprises sur une famille où on est sorcière de mère en fille. On attend la suite avec impatience!

Dès 12 ans.

Ecole des loisirs – 8,50 €

FRANCK – Anne Savelli

FRANCK Franck – l’homme – est un jeune marginal, l’un de ceux qui errent de lieu en lieu sans trouver nulle part leur place et qu’on croise Gare du Nord ou ailleurs.

Franck – le récit – est l’histoire de la relation de cet homme et la narratrice, pendant plusieurs années. La narratrice retrace par fragments, lignes et itinéraires qui se recoupent –ou pas- les déambulations de Franck, le labyrinthe dans lequel il erre et se perd. Et parce que les parcours successifs de Franck, ses vagabondages, ses absences et ses dérobades se superposent et tendent à se confondre, Franck -le récit- nous ramène année après année aux mêmes endroits. Ainsi, touche par touche, à travers l’exploration des lieux qui lui sont rattachés (l’atelier, les marches du Prisunic, la prison, les parloirs) apparaît le portrait de ce jeune homme insaisissable.

Franck est un grand récit, l’un de ceux dont une seule lecture ne peut venir à bout. La limpidité de la langue, le souffle de la narration seuls font naître l’émotion, car l’auteur n’utilise aucune ficelle, aucune facilité. Avec Franck, Anne Savelli poursuit une œuvre originale et forte, d’une très grande cohérence, dans lequel l’exploration des lieux et de la mémoire tient une place centrale.

Nous aurons le plaisir d’accueillir Anne Savelli à la librairie jeudi 7 octobre prochain (19h30) en compagnie de son éditrice Brigitte Giraud, pour une lecture suivie d’une séance de signatures.

Stock – 19 euros

NOUS ETIONS DES ETRES VIVANTS – Nathalie Kuperman

KUPERMAN Nous voici dans une PME, elle édite des revues pour enfants mais peu importe son activité, l’intrigue qui s’y noue est universelle. Cette PME vient d’être rachetée, sauvée ainsi d’un dépôt de bilan programmé. Sauvée jusqu’à quel point ? Qui restera ? Qui partira ? Qui « prendra du galon », puisqu’il n’est pas interdit de rêver ?

Le repreneur, surnommé « gros porc », personnage trouble et manipulateur, s’y entend à merveille pour brouiller les cartes, jouer les uns contre les autres en alternant menaces et promesses. Entre vélléités de révolte et découragement, tentation de courber l’échine ou de « collaborer », les stratégies s’affinent. On entend tour à tour la « voix intérieure » de chacun des salariés, les interventions étant rythmées par l’intervention du « choeur », ce « nous » qui n’en est plus vraiment un, tant la tension qui traverse le corps social que constitue l’entreprise met celle-ci à rude épreuve.

Un roman âpre, drôlement dur et durement drôle, qui reflète le désenchantement de notre époque.

Gallimard – 16,90 euros