TELERAMA 60 ANS, NOS ANNEES CULTURE – ouvrage collectif

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A l’heure où on commence à peine à préparer les vacances d’été, c’est certes un peu tôt pour vous présenter les « beaux livres de fin d’année », mais je ne résiste pas au plaisir de vous dire deux mots du très beau dyptique « Télérama » qui vient de paraître aux éditions des Arènes. C’est vraiment de la belle ouvrage, un livre qu’on a plaisir à découvrir peu à peu, un livre dans lequel on picore… mais qu’on finira par lire et relire plusieurs fois. Des grands-parents aux trentenaires, cette petite madeleine audiovisielle parlera à chacun, quel que soit son âge… La structure de l’ouvrage, chronologique mais aussi thématique, permet d’éviter habilement le côté « rétrospective rigide » qui plombe parfois ce type d’ouvrages. Bref, une réussite et le cadeau idéal à faire à tout lecteur de Télérama.

37,50 euros chaque tome – Editions Les Arènes

YEGG – Jack Black

YEGG Yegg est le récit autobiographique d’un vagabond et perceur de coffre américain rangé des voitures, ou plutôt rangé des calèches, puisque ce bouquin nous transporte dans l’Amérique du dernier quart du 19ème siècle. C’est un récit proprement fascinant qui passionnera les fans de western, de polar et de natural writing. On suit Jack Black de l’adolescence à sa dernière sortie de prison, de coup en convention (sorte de proto-apéro géant réunissant pour quelques jours une assemblée de « hobos », ces vagabonds parcourant le continent en voyageant incognito de train en train).

Ecrit/traduit dans un style très agréable, Yegg est riche de personnages hauts en couleurs : bandits de grand chemin, tenancières de bordel, tricheurs professionnels, gardiens de prison un brin sadiques… Les 400 pages se lisent quasiment d’un trait. YEGG se clôt sur un texte de quelques pages, écrit quelques années plus tard pour un journal, et intitulé de manière amusante Ce que je reproche aux honnêtes gens. Jack Black se livre à une analyse critique de la justice et du système pénitencier étasunien. On se rendra compte à cette lecture que les problèmatiques évoquées dans ces pages restent pour l’essentiel d’une grande actualité.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Jeanne Toulouse

Les Fondeurs de Briques – 22 euros

TOUT AUTOUR DE MOI – Clotilde Perrin

AUTOUR MOI Ce grand tout-carton est très réussi et va vite devenir un classique pour les petits. A la manière du Colis rouge (Rue du Monde) et dans l’esprit des livres de saison de Suzanne Rotraut Berner, les enfants pourront observer, inventer, chercher, raconter, jouer, admirer chaque double-page. Clotilde Perrin vous emmène dans un grand voyage proche du quotidien des enfants. Sur chaque planche, une petite comptine annonce la thématique : le square, le repas, l’univers des contes, la fête…, et surtout invite l’enfant à chercher quelque chose dans l’image.
Des images en gros plan, beaucoup de détails, un livre qui se tourne dans tous les sens, des couleurs vives et chaleureuses, un trait fin et précis, un bel album idéal pour toute la famille.

Editions Rue du monde – 17 €
A partir de 18 mois.

LA MORT AU CREPUSCULE – William Gay

GAY C’est la bonne nouvelle de ce long week-end de lecture de l’Ascension, où je me suis par ailleurs fourvoyé dans des choses sans grand intérêt ou franchement surévaluées, comme c’est le cas du Hors-la-loi de Belletto, lu jusqu’au bout, mais franchement quelle foutaise ! Mais passons, le principe de ce site étant de pointer les livres qu’on a aimés plutôt que de vous éviter les autres, intéressons-nous plutôt à ce très bon roman d’un certain William Gay, dont l’éditeur nous dit qu’il a déjà publié deux romans et deux recueils de nouvelles dont on ne trouve trace nulle part; il doit s’agir d’une première traduction.
On est aux Etats-Unis, aux débuts des années 50, dans un état rural, sans plus de précision, il semblerait que ce soit le Wisconsin. L’histoire est assez facile à résumer. Kenneth Tyler, un jeune homme de 17 ans, et sa soeur mettent la main sur des photos compromettantes, montrant le croque-mort local en train de s’amuser avec des cadavres. Les jeunes gens entreprennent de le faire chanter. Le croque-mort met sur leurs traces le méchant du coin, sanglant et assez barré, qui règle vite son compte à la nana et va pister le frérot dans les forêts du cru, le Harrikin, un carré de 30 kilomètres sur 30, autrefois habitées, hantées dit-on. Un endroit improbable, entre Brocéliande et un site industriel à l’abandon.
J’ai été sensible à la grande qualité de l’écriture, au clair obscur que dispense le récit. Un tour sur le net montre que le bouquin est comparé à La route de McCarthy ou à Sukkwan Island. La comparaison a du sens, mais comme dit l’autre, il faut raison garder. La mort au crépuscule montre de réelles qualités, mais manque un peu de souffle pour un thriller. Pour la « course poursuite hallucinante, véritable épreuve des nerfs » promise par l’éditeur sur la 4ème de couv’, on reste un peu sur sa faim. L’intérêt est ailleurs, dans la description de la forêt la nuit, les rencontres faites par le jeune Tyler, les ambiances. C’est déjà pas mal du tout, et largement suffisant pour vous conseiller la lecture de ce roman, à l’atmosphère poisseuse et envoûtante.

Traduit de l’anglais (E.U.A) par Jean-Paul Gracias

Le Masque – 19,50 euros

GREEN RIVER – Tom Willocks

green riverBienvenue à Green River, fleuron de l’administration pénitentiaire texane depuis 1876 : une architecture grandiose, une population pleine d’énergie, un directeur prêt à tout… surtout que ces quelques 400 pages vous plongeront en pleine émeute : de quoi vous tenir en haleine pour le week-end, si vous appréciez les bons thrillers haletants et percutants. On suit et on prie pour la survie (ou la mort) d’une douzaine de personnages pris dans cet engrenage de violence : Ray, le docteur qui devait passer en conditionnelle le lendemain, Juliette, la psy qui aurait mieux fait de rentrer chez elle, Claude, le travesti qui sema la discorde, Hobbes, le directeur tout-puissant, Coley, l’infirmier au langage fleuri, Galindez, le maton héroïque, Cletus, le capitaine corrompu… Et je ne vous parle pas des très méchants, parce qu’ils sont particulièrement réussis, et qu’il faut bien vous ménager quelques surprises. L’univers de la prison est décrit dans toute son horreur, l’avilissement physique et moral, la violence institutionnalisée, mais Willocks ne perd pas espoir, et dévoile une belle humanité sous toute cette fange. De l’excellent polar carcéral donc, efficace et addictif.

Traduit de l’anglais par Pierre Grandjouan.

Sonatine – 20€

LA COLERE DES MACGREGOR – Thomas Lavachery

macgregorNelson n’aime pas du tout aller chez sa grand-mère. Vous imaginez, Gigi n’a pas la télévision et pas d’ordinateur. Lors d’un court séjour chez elle, il va vite changer d’avis. Elle lui remet la clé du grenier et lui annonce qu’à présent il est grand et qu’il doit y monter. Etonné et un peu stressé, il y va et quelle n’est pas sa surprise quand il entend dans sa tête : Tu n’as rien à craindre, Nelson. Nous sommes ta famille ! Il n’a qu’une envie, partir en courant, mais sa curiosité l’oblige à rester et à comprendre la provenance de cette voix. Quelqu’un commence alors à lui raconter que sa famille est victime d’une malédiction : à leur mort, tous les MacGregor voient leurs âmes hanter des objets : Christine dans une boîte de peinture, Gontrand dans le poêle à bois, Henri dans un rateau…
A la suite du décès de Gigi, Nelson apprend que ses parents ont autorisé un antiquaire à prendre tous les objets ayant un peu de valeur et à les vendre dans sa boutique. Ils ignoraient bien sûr tout de cette invraisemblable histoire. Catastrophé par la nouvelle, il va faire tout son possible pour réunir de nouveau l’ensemble des objets et délivrer sa famille de la malédiction. Heureusement, Victoria est là ! Cette vieille dame rencontrée quelques jours plus tôt a plus d’un tour dans son sac…

Ce roman écrit avec des élèves de CM1 est captivant ! Ces jeunes ont imaginé une histoire fantastique très réussie, avec du suspense (l’antiquaire est bien sûr malhonnête et tous les objets vont vite être revendus aux quatre coins de l’Europe), des passages très drôles (le perroquet de Victoria ne dit jamais ce qu’il faut au bon moment, Nelson oublie dès fois qu’il n’est pas toujours bien vu de parler tout seul dans la rue…) et de l’amour…

Editions Bayard Jeunesse – 11,90 €
collection « Estampille » – pour les 9-10 ans

QUAI D’ORSAY – BLAIN & LANZAC

quai d orsayUn jeune thésard, Arthur Vlaminck, est embauché par le ministre des Affaires Etrangères lui-même, pour rejoindre son équipe, et s’occuper en particulier « des langages ». A commencer par une intervention à la Commission des droits de l’homme à Genève, alors que les Etats-Unis sont en pleine campagne militaire. Suivront un navire militaire enflammé qui s’approche des côtes d’un pays plus que sensible, la rencontre avec une Prix Nobel de littérature et la crise de l’anchois, entre autres. Le baptême du feu pour ce candide est l’occasion de nous décrire les coulisses du quai d’Orsay et le cabinet d’un ministre. Plus habitué aux histoires de cow boys et de pirates, Blain se glisse avec brio dans la chronique politique : son trait énergique, très expressif, qui dit tant tout en restant simple, donne d’ailleurs un petit air de saloon à ces salons diplomatiques. Les rivalités entre collaborateurs, les gaffes de certains, et surtout les réunions, sont autant d’occasion de duels ou de règlements de comptes. Le ministre (vous reconnaîtrez Villepin sans difficulté) est décrit avec autant d’admiration que de moquerie, un personnage qui part dans tous les sens, qui jongle avec les concepts et les crises diplomatiques en citant Héraclite et en jouant à X-or. C’est critique, mais hilarant.

Dargaud – 15,50 €

L comme… LACHETE

La glorieuse technique du putois.

Certains jours fleurent bon l’héroïsme et l’honneur ; d’autres moins. Une bonne journée de libraire, c’est des échanges bien sentis, genre ping pong : une question, une réponse, une blague, un commentaire, une proposition, une conclusion, et tchik tchak et bingo. C’est vif, mais ce n’est pas le bordel, et on vend des livres dans la bonne humeur. En plus la météo est clémente, et donc on n’en parle pas, et c’est un tableau idyllique où il manque juste les petits lapins et les papillons.

Mais ce n’est pas toujours comme cela ; certains jours, le blason en prend un coup, et l’on cède à la lâcheté. La faute aux offices nullissimes de la semaine, aux conflits informatiques ou autres plaies d’Egypte. La première des lâchetés, c’est de refuser le combat. Alors puisque j’en suis à vous avouer mes petites bassesses, je vous confierai qu’il m’arrive de fuir quand je vois certains clients entrer ; attention, hein, ce n’est pas du délit de faciès, c’est après de nombreux et vains échanges, qui se sont soldés par une insatisfaction généralisée. Comme ils reviennent, ils font affaire avec mes collègues, moi je déclare forfait et je vais réfléchir à ma prochaine stratégie dans mon donjon, enfin la remise, quoi. Qu’est-ce qui me fait me terrer dans un trou aussi vite qu’un lièvre lors d’une chasse à cour ? Soyons honnête, et ne vous sentez pas concerné, puisque si vous lisez ce blog vous êtes automatiquement retiré de cette catégorie : le vieux con. Celui dont la misogynie n’a d’égal que la prétention, et qui, quand il s’adresse à une femelle qui travaille dans une librairie, lui épelle Flammarion, lui explique que son logiciel là, il se trompe et que ce n’est pas à lui qu’on va lui faire, il connaît les catalogues des éditeurs, lui. Rajoutons qu’il a les dents noires et la chemise maculée de taches douteuses. Donc quand il apparaît, je me drape dans ma dignité, et je fuis.

Sauf qu’on ne peut pas fuir tout le temps, surtout le lundi après-midi, quand le reste de l’équipage est en permission, et qu’on est seul à la barre. Impossible de filer dans la réserve, et d’abandonner le navire. Le second procédé d’esquive consiste alors à refuser le dialogue, avec le sourire, en acquiesçant savamment la tête, l’air pénétré. La technique dite de l’analyste. Très utile en cas de rencontre du troisième type, avec un mec qui se balance d’un pied sur l’autre, les pupilles dilatées et un discours incohérent, qui ferait un meilleur client pour sainte Anne. Ou avec les échappés des comptoirs voisins, à l’haleine chargée, qui vous expliquent en chancelant qu’ils sont roi du rugby ou amateur éclairé de poésie (« Baudelaire, Rimbaud… tout ça, j’aime bien ; et Apollinaire, Alcools, vous connaissez ? »). Le tout est de ne pas éclater de rire, ni laisser transparaître sa peur, bien évidemment.

Pour qu’un échange finisse le plus vite possible, puisque de toute façon tout est perdu d’avance, on en arrive à acquiescer à n’importe quoi, le regard vidé ; ce genre de comportement n’est admis dans le code de déontologie du libraire seulement, et seulement si, l’énergie décuplée à convaincre un client de lire autre chose que le dernier blockbuster de XO le fait fuir, ou adopter une technique d’acquiescement qui vous rappelle quelque chose, ou commence à faire suer concrètement la vendeuse ; alors oui, alors seulement on peut dire que Est-ce que tu es par ici ? ou Les pingouins mangent des petits pois en janvier sont aussi bons que les précédents…

La grande qualité de ces clients c’est au moins de savoir ce qu’ils veulent ; mais imaginez vous dans la peau d’un libraire, aux prises avec une femme clairement dépassée par sa tripotée de lardons bruyants et bordéliques, et qui est capable de vous interroger sous toutes les coutures sur les vertus comparées d’un livre ardoise pour apprendre à écrire et de deux mini albums du Père Castor (car oui, en plus c’est la vente du siècle, pas plus de 7€). Une femme dont la simple apparition dans la librairie vous déprime, tellement son aspect fantomatique inspire la tristesse. Si en plus son moutard se prend à pisser dans la librairie, là je suis lâche, je ravale mon orgueil, je ne souhaite qu’une chose, c’est qu’elle parte, je baisse les yeux comme un vieux cabot qui n’a plus de dents, j’évite de croiser le regard de mon adversaire, je sors la serpillière, et je ne veux pas savoir ce qui s’est passé. Je ferme les yeux, et quand je les rouvre, elle aura disparu. Le stade ultime de la lâcheté, le déni.
Et quand suite à cet épisode douloureux, entre un zozo* qui cherche des livres sur la sorcellerie, je ne vais pas me lancer dans une recherche documentaire dont j’ai le secret, je le jette ; non pas de rayon sorcellerie. Quoique, si vous aviez un filtre de courage, je ne serai pas contre.

*On désigne par zozo, un hurluberlu qui souhaite de la documentation et des livres sur le développement personnel, la lithothérapie, les astroneufs, ou la réincarnation des chiens, ou encore un autre sujet spirituel qui ne manquera de vous surprendre, bas du plafond que vous êtes.

ABLUTIONS – Patrick DeWitt

ablutionsDerrière un comptoir , un barman regarde le monde tourner. Dans ce théâtre banal et magnifique, il sert des verres à une faune hétéroclite : Merlin, le voyant, Curtis, l’employé d’un boîte à photocopie qui glisse dans l’indigence, et le vieil enfant star qui attend la fin avec impatience. Du beau monde donc, qui boit presque autant que le narrateur : le texte a le goût de cuite au whisky, dont on a quelques souvenirs brumeux, des fous rires ou des engeulades, où l’on passe de la familiarité à la haine. Mais au-delà de l’aspect fragmentaire et brouillon du récit de poivrot, ces « notes pour un roman » constituent un splendide portrait, celui d’un homme paumé, qui se débat pour ne pas couler complètement : un personnage qui ne manque pas de panache, comme le prouve les deux dernières parties du livre, assez surprenantes. Un premier roman dans la lignée de Bukowski, entre vomi et poésie.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Aronson

Actes Sud – 19,50 €

PARC AVENUE – Jerry Wilson

PARAVENUE Zanzibar est un tout nouvel éditeur, spécialisé dans la littérature américaine. Avec moins d’un an au compteur, Zanzibar propose déjà 7 ou 8 bouquins, une (très belle) revue trimestrielle et prévoit d’éditer une vingtaine de titres en 2010. Un projet ambitieux, donc, à qui on souhaite bon vent, car au vu de ce que nous avons eu entre les mains, il semble que l’éditeur ne manque ni de bonnes idées ni d’originalité.
La preuve, ce recueil de nouvelles traduit en français alors qu’il n’est jamais sorti aux Etats-Unis. Il met en scène des personnages récurrents, autour de la figure de Dick Swiveller, park ranger chargé de l’entretien des parcs dans l’état de l’Idaho (c’est également la profession de l’auteur). Routards, sans abri, pensionnaires du parc depuis des années pour certains, personnages borderline ou ayant trouvé une certaine stabilité dans leur marginalité, ils forment une petite société que le narrateur ne juge ni ne méprise, parfaitement conscient que ce qui le sépare d’eux (un toit, un boulot) est finalement peu de chose, compte tenu de leurs multiples points communs : un itinéraire cabossé, une relation problématique avec l’alcool…
Jerry Wilson fait vivre ses personnages et les situations avec beaucoup de talent et d’empathie. Cela donne un recueil de nouvelles tout à fait remarquable, et qui mérite votre lecture.

traduit de l’anglais (E.U.A) par Luc Baranger et Matthias Hagchemo

Editions Zanzibar – 14 euros