HISTOIRE DE MES ASSASSINS – Tarun J Tejpal

histoire de mes assassinsUn journaliste apprend par la télévision qu’il vient d’échapper à une tentative d’assassinat déjouée par la police. Cinq personnes sont arrêtées, toutes connues pour leur passé criminel, mais qui les a engagés ? Le narrateur fait l’aller-retour, à chaque chapitre, entre son monde, son activité de journaliste, son milieu social et ses attachements personnels, un ensemble qu’il décrit amèrement, et le monde et l’histoire de ces cinq tueurs, issus de milieux pauvres et qui ont eu des itinéraires cabossés.

Sans concession, Tejpal enquête, décrit, critique la société indienne contemporaine, sa corruption, sa soif d’argent, et n’hésite pas à malmener son double narratif. Lorsqu’il raconte dans ces histoires dans l’histoire, la vie des cinq tueurs, il abandonne ce ton mordant, et offre à ces brigands une belle profondeur ; la répartition des rôles entre bourreaux et victimes devient floue. Au-delà du tableau social, on retrouve avec bonheur l’auteur de Loin de Chandigarh, son don pour la métaphore crue, son humour féroce et sa sensualité turbulente.

Traduit de l’anglais (Inde) par Annick Le Goyat.

Buchet Chastel – 25 €

MADEMOISELLE ELSE – Manuele Fior

mademoiselle elseUne jeune viennoise en villégiature dans un hôtel suisse reçoit une lettre alarmante de sa famille : elle doit trouver à tout prix de l’argent. Un créancier potentiel réside à l’hôtel, M. Dorsday, mais il exige d’elle un service particulier. Le dilemme auquel est confronté Else est le centre de ce monologue : acceptera-t-elle la proposition du libidineux M. Dorsday pour sauver son père ?
La courte nouvelle de Schnitzler est magnifiquement mise en dessins par Manuele Fior. Il s’inspire de l’Art nouveau, de Mucha, Klimt et même Schiele pour donner une silhouette bien particulière à cette mademoiselle Else, et rendre les atermoiements angoissés de la jeune fille. Le traitement graphique, avec ses influences maîtrisées, et le choix de la couleur directe crée une ambiance singulière, qui font de cette adaptation une interprétation réussie du texte de Schnitzler.

Delcourt – 14,95€

T comme… TITRE

« Je lui ai baisé la main, et elle m’a interrogé, ses yeux maintenant ardoise, agrandis dans son visage, qu’elle tient incliné en avant. »
in La princesse et le président (titre provisoire ?)

Un jour peut-être, j’en aurai marre d’être libraire. Cela veut dire qu’un jour, il faudra que je me cherche un nouveau boulot. Editeur, cela me tenterait assez, mais éditeur à l’ancienne, hein, avec des livres roulés à la main sous les aisselles, genre Attila ou Cambourakis (*). Cela dit, je ne suis pas sûr de faire aussi bien qu’eux. Sans compter qu’il me faudra faire la tournée des libraires, et il suffit de les faire boire un peu, les (petits) éditeurs, pour qu’ils se lâchent et vous fassent comprendre que ce n’est pas tous les jours une partie de plaisir. Car des libraires doux et gentils, comme votre serviteur, il y en a, mais pas autant que de malappris, à ce qu’il paraît.

Pas grave, parce que si cela ne marche pas l’édition, si les libraires me jettent des pierres, eh ben j’ai déjà un plan B. Je vous le donne en avant-première mais c’est bien parce que c’est vous : je serai chercheur de titres. Ne riez pas, je suis sûr qu’il y a un marché. La preuve en chiffres :
« Mort aux cons ». 51 exemplaires en poche vendus depuis le début de l’année, après une belle carrière en grand format. « Je suis mort, qui dit mieux ? » une trentaine d’exemplaires lors de sa sortie en 2006. Points communs de ces deux livres : des auteurs inconnus ou presque, peu ou pas de presse, … mais LE titre qui marque. Les romans en eux-mêmes ? Des livres sympas (**), qui se lisent avec plaisir (je les avais d’ailleurs à l’époque gratifiés d’une note de lecture), mais bon, rien qui justifie un tel engouement. Parce que 50 exemplaires, aux Buveurs d’Encre ce n’est pas rien, il y a à tout casser quinze romans à atteindre ce score chaque année.

Et tout cela à cause du titre, vous ne m’enlèverez pas cela de l’idée. Reste à la faire fructifier, cette idée. Tiens, je vais commencer par aller proposer la botte au diffuseur Interforum. Vu que cette boîte est prête à tout et n’importe quoi pour se faire un peu plus de pognon (***), cela me semble le bon client. Un petit tour sur leur site et me voici rassuré. Aucune offre d’emploi dans l’éditorial mais quatre dans le commercial (négociateur grandes surfaces, pour ceux qui seraient à la recherche d’un truc). Pas de doute, je suis à la bonne adresse. On est entre gens sérieux. Le temps de m’acheter une belle cravate et le costume qui va bien avec, et je vais frapper à la porte de Madame Interforum avec le concept qui tue. Je vois cela d’ici… __« Avec la TNT, faites exploser vos ventes ! »__ T comme titre / N comme note / T comme table. ++La promesse :++ un titre fort, c’est une place assurée sur la table du libraire, et plus de chance d’avoir une note de lecture ! Donc plus de ventes… C’est fin, c’est raffiné, cela devrait plaire.
C’est quoi, un titre fort, me dites-vous ? Naïfs que vous êtes… Vous croyez que je vais vous livrer cela à l’œil et plomber mon boulot-de-dans-dix-ans ? Parce que maintenant que j’ai trouvé la formule magique, j’ai bien l’intention de me faire un blé monstre en animant moult séminaires rémunérateurs auprès des chargés de communication d’Interforum et d’ailleurs. Vous insistez ? OK, disons juste qu’un peu de mystère et/ou de cul ne peut pas nuire. Faut du teaser, coco. Prenez le prochain Dan Brown, par exemple. Cela a failli s’appeler « La clé de Salomon ». Finalement, ce sera « le symbole perdu ». Convenez que c’est meilleur…

A ce propos, je crains le pire pour le prochain opus de Valéry Giscard d’Estaing (****), dont j’ai eu le privilège de lire quelques extraits à midi dans le Figaro et qui paraîtra le 1er octobre aux éditions XO. Le lecture des quelques extraits distillés par le Figaro convaincra le lecteur le plus fruste qu’il est bien en face d’un authentique chef-d’œuvre.

« Je suis rentré à l’Elysée et j’ai monté les marches du perron, la tête en feu et le cœur étincelant de bonheur (…). Je me suis levé et j’ai reculé ma chaise pour permettre à la princesse de Cardiff de s’asseoir. Elle m’en a remercié d’un de ces regards obliques qui me faisaient ressentir tout son charme » (*****) On frémit à l’idée que ce texte éblouissant puisse ne pas rencontrer son public, par la faute d’un titre (La princesse et le président) dont la banalité rend mal hommage à l’époustouflante prose giscardienne… et à la gaillardise toute gauloise du propos. Je vous le fais en deux mots. Il est français, président de la République et divorcé. Elle est princesse de Galles. Ils vont s’aimer comme des bêtes…

C’est de la bombe, ce truc. Bill et Monica Lewinsky, à côté, c’est l’Ile aux enfants. Et tout ce que l’éditeur trouve à proposer comme titre, c’est « La princesse et le président ». Pourquoi pas la Grenouille et le Rosbeef pendant qu’on y est ? Je suis persuadé qu’on peut faire mieux que cela. L’entente charnelle ? Mouuii. Mais non. Tunnel of love ? Trop connoté, et déjà pris. N’empêche que La princesse et le président, on ne peut pas laisser passer cela, il y va de l’honneur national. Alors tous à vos feuilles et vos crayons et souvenez-vous. Le titre, c’est ça l’important, le reste est littérature. Quoique, à la réflexion, pas toujours.

(*) Deux petits éditeurs qui n’en veulent, déjà prêts à entrer dans la cour des grands

(**) Voir sur ce même blog, S comme sympa.

(***) Les bandeaux « satisfait ou remboursé » sur les poches cet été, c’est eux. La grande classe, quoi.

(****) Célèbre accordéoniste du siècle dernier, contemporain d’André Verchuren. Egalement créateur du parc d’attraction Vulcania dit le « Giscardoscope ».

(*****) Je n’invente rien. Voir le Figaro daté du 21-09-2009, page 2

HARD’N’HEAVY 1966-1978 SONIC ATTACK – Jean-Sylvain Cabot & Philippe Robert

HARDOS Non l’ami, tu n’as pas écouté Vincent Delerm toute ta vie et ce nouveau volume de l’excellente collection « Formes » tombe à pic pour te rappeler qu’à ton époque, hardeux tu fus, et que tu n’as pas attendu l’invention des concours de Air Guitar pour te la donner avec les copains devant la glace de l’armoire de Mamie. Dans ce très chouette bouquin, retrouve les Grands Anciens (Black Sabbath, Aerosmith…) , les Légendes (Hendrix, Les Yarbirds, Lynyrd Skynyrd…) les seconds couteaux (Judas Priest, Thin Lizzy) et même ceux dont tu avais oublié jusqu’à l’existence (Uriah Heep, j’avais un super disque jusqu’à ce que mon frère le fauche.) Interroge-toi aussi les oublis ou omissions (quid de Cheap Trick, exemple).

Le bouquin fonctionne sur un principe simple, direct et efficace, ce qui est bien la moindre des choses quand on entend traiter de hard rock. Une double page par groupe/artiste, centrée autour d’un album, avec également une mise en avant d’autres titres et artistes dont l’écoute est conseillée. Comme toujours dans la collection musicale du Mot et le reste (avec celle d’Allia, c’est devenu la référence), le livre est extrêmement précis et documenté et susceptible de répondre aux questions des fans les plus obsessionnels.

Il laisse toutefois en suspens, et c’est regrettable, LA question essentielle qui agite le cercle des (vieux) fans de hard rock : qui d’Eddie Van Halen ou d’Angus Young mérite le titre de meilleur guitariste solo du monde ? Réponse peut-être dans le volume 2 de Hard’n’Heavy qui couvrira la période allant de 1978 à nos jours, et dont le titre est déjà tout un programme : Zero tolerance for silence.

Le Mot et le Reste

20 euros

BETHLEHEM, TEXAS – Christopher Cook

betcook En mai dernier, j’avais adoré le roman Voleurs de Christopher Cook, et vous avez été nombreux à partager mon enthousiasme si j’en crois les retours de lecture. C’est donc avec excitation que j’ai ouvert Bethlehem, Texas le recueil de nouvelles du même auteur chez le même éditeur. Et je n’ai pas été déçu. On retrouve la même région, l’Est Texas, voisin géographique et culturel de la Louisiane, et les petits blancs très religieux qui la peuplent. C’est vraiment très chouette, et si l’écriture de Cook vous a plu, vous pouvez y aller sans hésiter. Une petite remarque cependant : si les douze ou treize longues nouvelles (certaines font cinquante pages) qui forment le recueil sont toutes intéressantes, toutes travaillées, certaines me semblent difficiles d’accès. (En d’autres termes, difficile de se plonger dedans à l’issue d’une bonne journée de travail, en tous cas pour moi). C’est en particulier le cas de la nouvelle qui ouvre le recueil, qui gagne à être lue à la fin. Un très bon recueil de nouvelles, donc, mais pour un public peut-être plus restreint que le roman Voleurs. Toutefois, si vous aimez comme moi à la fois les nouvelles d’Annie Proulx et celles de Russell Banks, je vous engage à faire l’essai sans hésiter.

Traduit de l’américain par Pierre Bondil

Rivages poche – 10,40 euros

S comme… SYMPA

Norbert est un mec sympa, qui lit un livre sympa, dans un décor et une position tout aussi sympas.


Malgré un entraînement de kamikaze, une formation de haute volée, une expérience de mercenaire et/ou un aplomb naturel, il nous arrive toujours de glisser sur une peau de banane et de se faire voir pour la énième fois par un truc vieux comme le monde : impossible d’effacer de mon visage ce grand sentiment d’interlocation (je sais ça n’existe pas ce mot-là, c’est dire le niveau), entre l’incompréhension et la surprise, genre la face de poisson sur l’étal du marché, lorsque l’on vient me demander un « livre sympa ». Je devrais être parée, depuis le temps, puisque c’est l’une des demandes les plus récurrentes. Je ne peux m’empêcher de penser qu’une frusque, un dessus de lit, une couleur, un bar, ou même une personne qu’on croise de loin en loin peut être sympa ; mais un livre ? est-ce que littérature est sympa ?

Mon problème avec « sympa », c’est que cela ne veut rien dire ; un demi-mot, un mot tronqué, qui est à contre-sens de son étymologie (participation à la souffrance d’autrui : la fête donc). C’est un mot mou, qui recouvre tout et n’importe quoi, à considérer comme un compliment ou une insulte.

Une fois passé le moment d’égarement, on passe à l’action, en ravalant ces considérations de linguistique. En parlant de livres sympas les gens cherchent quelque chose de léger et de drôle, et malheureusement il n’y en a pas des quantités faramineuses. La vérité est bien cruelle, le rire (dans un roman) est rare. D’ailleurs je profite de vous et vous mets à contribution sans vergogne ; si vous avez des titres sous le bras, vous êtes priés de les laisser dans les commentaires. En plus d’être rare, il est relatif. Il arrive que l’expression du poisson interloqué se transmette au client quand le libraire se lance dans une apologie d’une série noire particulièrement loufoque avec un gros lézard préhistorique qui rend fou tout une station balnéaire en diffusant des phéromones, et à la poursuite duquel se lance une gentille folle qui se prend pour Xena la guerrière et un sherif qui carbure aux pétards*. Personnellement cela me fait hurler de rire, mais j’admets que cela ne soit pas contagieux.

D’autre part le « sympa » genre divertissement genre « un livre qui ne prend pas la tête », c’est encore plus compliqué. Exit les sujets qui fâchent, la mort, les dénouements malheureux, les histoires d’amour qui finissent dans un bain de sang. Cela réduit franchement le corpus… allez savoir pourquoi la littérature contemporaine, comme la moderne ou l’antique, recèle d’une multitude d’histoires tristes. Poignantes, et pas forcément marrantes.

Et puis si un livre ne me prend pas la tête, je ne vois pas ce qu’il va me prendre. Par définition, il ne marquera pas son lecteur, alors à quoi s’en souvenir ? et si certains éditeurs se sont fait une profession de pondre des livres calibrés à ce dessein, on doutera que ces livres jetables (au pied de la lettre : pilonné ou épuisé, tel sera son court destin) rentre un jour dans la Pléiade. Pourquoi perdre son temps et son argent avec des quantités négligeables ?
Rhôôôôô mais qu’est-ce qu’ils sont rabat-joie ces libraires. Tout de suite ils veulent vous vendre une chronique sur un enfant né au goulag qui se retrouve dans un cirque à cause d’une difformité spectaculaire et qui finit lynché, accusé à tort, victime des préjugés, alors qu’il avait une âme de poète**. On veut un petit bouquin pour lire dans le métro et voilà le travail ; c’est comme me présenter une robe de soirée avec froufrous et paillettes quand je cherche juste un t-shirt pour faire du jogging.
Oui je sais. Je ne suis pas sympa. Merci pour le compliment.

* Cherchez.

** Cherchez pas.

VENDETTA – R. J. Ellory

vendettaLa fille du gouverneur de Louisiane est enlevée et son garde du corps est retrouvé dans un sale état dans le coffre d’une voiture de collection. Le ravisseur annonce au F.B.I. qu’il se rendra à la condition que Ray Hartman, un obscur aide judiciaire new yorkais, revienne à la Nouvelle Orléans et qu’il l’écoute. Ce qui signifie que ce tueur de la mafia va nous raconter sa vie, de Cuba à Las Vegas, en passant par Los Angeles et la Nouvelle Orléans. Pendant le récit, le F.B.I. traque le moindre indice qui l’aiderait à retrouver la jeune fille.

Une intrigue à rebondissements, une plongée dans la mafia italo-américaine, des personnages charismatiques : voilà la très cinématographique Vendetta d’Ellory. Du sang et de l’histoire, puisque l’itinéraire de Pérez se calque sur tous les enjeux américains de la seconde moitié du XXe, où les familles mafieuses ont selon lui joué un rôle. A lire aussi, au cas où vous ne l’auriez pas encore fait, Seul le silence, le premier opus d’Ellory, un excellent polar d’ambiance, qui sort en poche.

Traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau.


Vendetta, Sonatine – 23 €

Seul le silence, Livre de poche – 7,50 €

UN JOUR EN MAI – george Pelecanos

pelecanos Pelecanos revient en très grand forme, avec un roman d’une force et d’une originalité remarquables. Dans l’univers codifié du roman noir, le pardon et la rédemption sont un thème moins exploré que celui de la vengeance. C’est pourtant ce sillon que creuse le roman de George Pelecanos, le quinzième ou seizième traduit en français. Washington, encore une fois, et les années 70 qu’il fait revivre magnifiquement. Alex est un jeune ado, blanc, sans histoires, qui un jour va suivre les mauvaises personnes au mauvais endroit. Cela va lui coûter quelques mois d’hôpital et des cicatrices que les années n’effacent pas. Vingt ans plus tard, la route d’Alex va croiser à nouveau celle de Raymond, l’un de ses trois agresseurs. Le décor, simplissime, est planté. L’art de Pelecanos est de donner une réelle profondeur à ces personnages, ni tout à fait bons, ni franchement mauvais. Certains auteurs, c’est vrai en particulier dans le policier, manient leurs personnages comme des pions au service d’une intrigue. Cela peut donner des histoires haletantes, mais rarement de grands livres. Pelecanos fait justement l’inverse. On ne le lit pas pour l’intrigue, mais pour savoir comment vont réagir ses héros, auxquels on s’attache car ils nous apparaissent étrangement proches.

Ce serait bien qu’un jour, l’éditeur de Pelecanos ait la bonne idée de proposer avec le roman la playlist des musiques évoquées dans chaque titre, tant elle est présente et importante. J’imagine que pour des questions de droits, on risque de devoir attendre un moment. En attendant, voici pour patienter l’adresse d’un blog qui s’intéresse à l’oeuvre de Pelecanos sous un angle musical [||fr] ainsi que le site officiel de l’auteur également doté d’une section musicale. Toutes les références sont là, mais rien malheureusement à télécharger, légalement ou pas. Rien d’autre, ou c’est que je n’ai pas trouvé…

traduit de l’américain par Etienne Menenteau

Le seuil policiers – 21,50 euros

R comme… RESERVE

La réserve de la librairie : photo réalisée sans trucage.


« C’est tout ce que vous avez sur l’élevage des lapins nains/Cioran/ la poésie moldave ? » A cette question pluriquotidienne, la réponse est toujours la même « Oui, tout est en rayon ». Sauf que c’est faux. Vous voyez la petite porte au fond de la librairie, ornée d’une belle affiche représentant un coq, cadeau des éditions Picquier ? Eh bien, elle s’ouvre sur un monde merveilleux d’un tout petit peu moins de 5 mètres carrés: la réserve est son nom. A la réflexion, on ferait mieux de compter la réserve en mètres cubes, tellement il y a un peu de tout dans tous les coins. Donc, les 13 à 15 mètres cube de la réserve abritent un ordinateur, des toilettes, un évier (eau froide seulement, j’ai fait démonter la chaudière qui prenait trop de place), un escabeau, de quoi faire le ménage… et surtout des livres. En moyenne mille bouquins classés sur environ 15 mètres d’étagères, elles même réparties sur 5 niveaux, du sol au plafond.

Ces mille livres ne constituent pas le rayon caché sur l’élevage des lapins nains, qui serait dévoilé aux seuls clients privilégiés, déguisés pour l’occasion en Henri Salvador période ORTF, à l’issue d’un rituel initiatique tenu secret. Non, il s’agit plus banalement des exemplaires surnuméraires de titres qu’on espère bien vendre par piles entières. Si on excepte quelques trucs tellement pénibles et/ou chers à commander qu’on prend plusieurs exemplaires d’avance pour être tranquilles et une poignée de commandes lâchement abandonnées par les clients, invendables et pas retournables, qui prennent la poussière et finiront tôt ou tard à la poubelle (style l’histoire du ball-trap au Japon), le contenu de la réserve varie donc considérablement en fonction de la période de l’année. En ce moment, rentrée littéraire oblige, ce sont les romans qui ont la vedette, mais repassez dans deux mois, et les étagères seront pleines à craquer de lourds et beaux livres de fin d’année et le port du casque deviendra conseillé à défaut d’être obligatoire.

Car au milieu de tout foutoir, quatre personnes se relaient en permanence pour réceptionner les livres dont vous vous délecterez et retourner ceux qui n’ont pas eu l’heur de vous plaire. Précision importante : je ne sais pas ce qu’il en est dans les librairies autrichiennes, mais chez nous, la personne enfermée dans la réserve est toujours volontaire. La preuve, elle en émerge quand elle veut, à condition toutefois d’avoir terminé de réceptionner son carton (sinon, c’est le bordel).

Elle a beau être petite, glaciale l’hiver et pas très bien éclairée, nous aimons notre réserve d’un amour pur. Je connais quelques librairies de taille équivalente à la nôtre et qui en sont dépourvues et je me demande comment les infortunés libraires s’y retrouvent. D’ailleurs, en général, ils ne s’y retrouvent pas. On a toujours l’impression de débarquer 20 minutes après un cambriolage tellement il y a des cartons partout. Bref, la réserve est à la librairie ce que le réacteur est à la centrale nucléaire: le cœur de tout le processus. A tel point qu’aux nombreuses personnes désireuses d’ouvrir une librairie, etvqui viennent en pèlerinage cueillir les fruits de mon immense sagesse, je donne un seul conseil « Prévois une réserve et va en paix ». Avant de les congédier d’un geste las, et de me retirer dans la réserve.

LA-HAUT, TOUT EST CALME – Gerbrand Bakker

TOUT EST CALMEA l’âge de 55 ans, Helmer se sent enfin prêt : il aménage différemment les pièces de sa maison, déplace son père grabataire dans son ancienne chambre, jette tout ce qui est inutile…
Lui qui rêvait de littérature se retrouve très vite fermier. Cette place aurait dû être celle de Henk, son frère jumeau, décédé très jeune dans un accident de la route. Il a donc passé sa vie, seul, à s’occuper de ses brebis et de ses vaches, dans une propriété au nord de la hollande, figée dans le temps, où rien n’a changé depuis trente-cinq ans, sauf l’acquisition de deux ânes ! Contraint chaque jour de s’occuper de la traite, il n’a jamais quitté sa propriété et rêve de visiter le Danemark. Un jour, il reçoit une lettre de Riet, qui aurait dû être sa belle-soeur. Elle lui demande de s’occuper de son fils quelques temps à la ferme. Il se retrouve alors avec ce jeune homme, nommé Henk comme son frère…

Ce premier roman raconte la vie d’un homme solitaire, totalement incompris de son père, il n’est pas malheureux, mais il n’est pas heureux non plus : un homme qui prend enfin sa vie en main, à la recherche du bonheur tout simplement.
Un très beau texte, qui dégage une certaine sérénité, où tout est calme, du titre au style, même la région où se déroule l’histoire est apaisante. C’est vraiment très réussi !

(traduit du néerlandais par Bertrand Abraham)

Editions Gallimard – 21,90 €