CE QUE JE SAIS DE VERA CANDIDA – Véronique Ovaldé

CANDIDA Roman après roman, Véronique Ovaldé construit une oeuvre singulière et attachante, qui rencontre un succès public et critique croissant. Dans Ce que je sais de Vera Candida, son 6ème opus, on retrouve l’univers cher à l’auteur, qui tisse habilement sa toile entre rêve et réalité et nous enchante. Nulle recherche de vraisemblance dans la description de « son » Amérique Latine, au contraire elle joue à plaisir avec les clichés, emprunte à l’imagerie tout droit sortie des romans du réalisme magique : aventuriers, palais qui tombent en ruines, ne manquent que les perroquets… et peut-être bien qu’ils y sont à la réflexion ! L’essentiel, c’est que cela sert admirablement l’histoire, celle de Vera Candida, jeune femme insoumise qui quitte son île natale pour aller sur le continent échapper au destin familial. Si vous appréciez l’oeuvre de Véronique Ovaldé, son dernier roman ne vous décevra pas… et sinon, c’est l’occasion rêvée de la découvrir.

l’Olivier – 19 euros

P comme… PAPETERIE

C’est la rentrée : j’irais bien faire un tour aux Buveurs d’encre, m’acheter des classeurs et des chaussettes.

La tentation est parfois grande pour le libraire éreinté, dont la salive vient à manquer, de faire comme un de ses collègues italiens qui, dans sa charmante boutique, une librairie de cinéma romaine, avait listé derrière le comptoir l’ensemble des choses qu’il ne vendait pas : ni timbres, ni tickets de métro, ni t-shirts, etc. Pas forcément très accueillant, mais le fait est là, nombre de gens ne savent pas qu’en librairie on vend des livres. Et ils entrent pour demander tout autre chose, amèrement déçus par ce commerce bien peu utile.

Avec le recul, le libraire constate avec étonnement que la librairie et le livre sont associés à bien des choses. Evidemment qui dit livre dit papier, et l’on vient souvent nous demander des ramettes de papier machine, des cahiers, des agendas ; qui dit papier dit papier journal, on s’aventure à nous réclamer Télé 7 jours, Télé Z et L’équipe ; et qui dit papier dit encre, donc on vient aussi quémander des stylos, des effaceurs, des cartouches d’encre et des recharges de stylos. Qui dit papier, encre, dit lettre, donc on vient aussi nous solliciter pour du papier à lettre, des enveloppes et des timbres, et bien sûr des cartes postales. Alors par chance la librairie s’est doté d’un assortiment de cartes postales de Plonk & Replonk, toutes plus absurdes les unes que les autres. Ca contente rarement ceux qui cherchent une belle vue de la Tour Eiffel, mais ça ravit ceux qui y voient une échappatoire à l’insipide carte de vœux. Car qui dit carte postale dit carte de vœux, d’anniversaire, de naissance, de mariage, de condoléances (tout de suite moins faciles à placer les Plonk & Replonk). Ensuite le processus d’association par dérivation s’emballe un peu puisque certains viennent quérir des cartes à jouer, des cartes de stationnement, des cartes routières de la Meuse et parfois des cartes de tarots divinatoires.

Moins mystiques, mais plus réguliers, ceux qui passent de l’écriture aux écritures comptables ou administratives et prospectent en vue d’un modèle de bail, de contrat de location ou d’un facturier. Et bien sûr au mois de septembre galopent de toutes parts les égarés de la rentrée scolaire qui quémandent copies doubles, classeurs, protège-cahier, compas, équerre, œillets (complètement oublié l’existence de ces petites choses d’ailleurs, je ne pensais pas que cela avait survécu au changement de siècle), et l’insaisissable flûte à bec. Car si les professeurs de musique masochistes n’ont pas encore renoncé à cet instrument de torture, peu de magasins fournissent cette came si dangereuse. Je ne crois guère qu’il n’y a plus que les gros dealers de Saint-Michel qui en écoulent encore.

Je ne moque pas car je sais bien que de nombreux éléments peuvent induire le badaud en erreur. Si on ouvre l’annuaire, librairie et papeterie sont associées. Je vous avouerai même que la convention collective de la librairie est intitulée « commerce de détail de papeterie, fournitures de bureau, informatique* , librairie ». Sûr qu’on a l’habitude d’accoler papeterie à librairie, comme la charcuterie à la boucherie, la pâtisserie à la boulangerie, les fruits aux légumes, la presse au tabac, l’auto à la moto, alors si je demande du céleri rémoulade au monsieur qui hâche les steacks, pourquoi je ne demanderais pas des enveloppes à des gens qui vendent des livres.

Raté ! car depuis quelques temps, la librairie a divorcé de la papeterie, et on trouve de moins en moins ce type de magasins ; parce qu’il faut bien le dire, ce n’est pas vraiment le même métier, et que vu le nombre croissant de livres et la problématique immobilière parisienne, il faut bien faire des choix et se concentrer sur ce qu’on sait faire, et a fortiori, ce qu’on aime. Parfois cependant on se sent seul, face à une personne qui lance un « vous ne faites pas les photocopies ? », après avoir fait le tour du magasin, lorgné dans la remise en espérant plus. Humble réponse que la mienne, « je ne vends que des livres » ; et s’il savait, même pas tous…

En même temps, moi aussi j’ai des appétits papetiers, j’en ai besoin de ces facturiers, rouleaux de scotch et autres gommettes ; comme la première papeterie digne de ce nom à la ronde est à Louis Blanc, j’invite les risque-tout à se lancer dans l’aventure du commerce, et d’inaugurer une carterie-papeterie dans les environs proches.

* là je me gondole joyeusement, car vu le niveau informatique moyen du libraire, c’est à la limite du sarcasme.

Je ne résiste pas : la semaine même où on poste ce billet, entre une dame d’un âge respectable, qui doit avoir une belle expérience de la vie, de l’amour, de la mort, du travail, mais sûrement pas de la librairie : elle cherche du papier peint.

FANTOMES A CALCUTTA – Sébastien Ortiz

ortiz Ce gros pavé a paru il y a quelques mois déjà (en janvier 2009 pour être précis), mais c’est seulement cette semaine que j’ai pris le temps d’ouvrir le service de presse qui traînait au pied de mon lit. Depuis, je n’arrive pas à m’en déscotcher, malgré les nouveautés, nombreuses et intéressantes, qui s’empilent et n’attendent que d’être lues…
Autant le dire, si vous cherchez un livre sur Calcutta, oubliez La cité de la joie et ouvrez plutôt le bouquin de Sébastien Ortiz. Vous découvrirez que la mégapole bengalie n’est pas seulement la ville de Mère Thérésa, c’est aussi la capitale intellectuelle de l’Inde, patrie de Satyajit Ray ou de Tagore. C’est aussi, et c’est moins connu, une ville accueillante aux fantômes. A l’espèce anglo-indienne qu’il débusque dans les bibliothèques de la ville, l’auteur et narrateur ajoute les siens. Jeune diplomate, Il fît ses premières armes au consultat de Calcutta, entre 1995 et 1997. Dix ans plus tard, il revient dans cette ville dont il reste amoureux, retrouve ses amis et rédige ce magnifique texte, à la croisée de plusieurs genres : récit de voyage, carnet de lectures, journal; anthologie… la « quête fantômatique » structurant le tout…

L’appellation « roman » qui figure sur la couverture apparaît bien réductrice et ne rend pas compte de la richesse de ce très beau texte, poétique, original et passionnant.

Arléa – 26 euros

LA LEGENDE DE NOS PERES – Sorj Chalandon

legende peresPour les 85 ans de son père, Ludivine Beuzadoc a choisi un cadeau un peu particulier. Quand elle était petite, chaque soir, il lui racontait ses souvenirs de guerre. Emue et fière de ce dernier, elle souhaite lui offrir ses mémoires pour que son passé glorieux au sein de la résistance soit enfin reconnu. Elle fait alors appel à Marcel Frémeaux, un biographe familial. Commencent alors des visites hebdomadaires chez le vieil homme, des confidences souvent douloureuses, des souvenirs flous, des confusions… Ces rencontres un peu laborieuses au début vont devenir presque amicales, puis des détails vont petit à petit troubler et déranger cet ancien journaliste… Pour la première fois, Marcel Fremeaux n’y arrive pas : il est bloqué dans sa retranscription, ne parvient pas à rédiger. Est-ce ses doutes sur la véracité des propos du vieil homme ? Ou plutôt toutes les similitudes entre la vie de cet ancien résistant et celle de son père ? Ou ses regrets, de n’avoir jamais parlé avec son père, décédé depuis peu ? Un nouveau roman de Sorj Chalandon (La promesse, Prix Médicis 2006) sur la relation père-fils. Un beau texte émouvant, une réflexion sur le devoir de mémoire.
Editions Grasset – 17 €

GRAND HOMME – Chloe Hooper

hooper Sable blanc, palmier et mer turquoise : Palm Island, à quelques encablures de la côte nord-est australienne, état du queensland, collerait assez à l’idée qu’on se fait du paradis sous nos latitudes. On est en fait au coeur de « l’Australie Noire », où les aborigènes (1% de la population australienne) sont majoritaires. Chris Hurley, la trentaine, est le brigadier-chef de l’île. En clair, c’est le flic number one sur Palm Island, chargé d’assurer l’ordre. Tâche compliquée car Palm Island est un concentré des maux qui rongent l’Australie aborigène : alcoolisme généralisé, perte des repères culturels, violences conjugales, problèmes de santé publique, délinquance… Un jour, Chris Hurley coffre un type qui fait du grabuge dans la rue et l’insulte. Rien que de très habituel, sauf que le jeune aborigène meurt dans sa cellule, victime de brutalités. Racisme ordinaire ? Accident regrettable ? Chloe Hooper qui n’a, dit-elle, « jamais vu un aborigène sauf à la télévision » suit l’instruction, puis le procès qui va opposer les deux communautés. Car la situation est moins claire qu’il n’y paraît. Si Hurley s’embrouille dans sa défense et change de versions, il n’a pas le profil du salaud type, et la victime encore moins celui du gendre idéal… Grand Homme, qui se lit comme un roman, donne à voir une Australie loin de l’image qu’on s’en fait, ou plutôt deux Australies, tant le Sud développé et le Nord du bush semblent deux pays différents que tout oppose. Un livre-reportage remarquable et très documenté, sur un fait divers qui a passionné l’Australie.

Traduit de l’anglais (Australie) par Antoine Cazé

Bourgois – 24 euros

LES AIMANTS – Jean-Marc Parisis

parisis Ava et le narrateur vivent une passion hors du commun. de celles qu’on a du mal à faire tenir dans les cases formatées qu’on nomme amour ou amitié. Complices intellectuels, amants, amis, frères et soeurs, Ava et « je », le narrateur sont tout cela successivement et en même temps. Leur passion, née sur les bancs de la Sorbonne durera vingt ans, avec des hauts et des bas, jusqu’au décès d’Ava. Mais cette passion n’est pas de celles qui s’éteignent. De nous être quittés, nous nous sommes toujours retrouvés, dit Je. J’aimerais n’avoir aucun doute sur la question : nous remarcherons ensemble dans les rues du temps.

Jean-Marc Parisis signe ici un récit intime et magnifique, d’une très grande sensibilité dont je vous recommande vivement la lecture.

Stock – 13.50 euros

NETHERLAND – Joseph O’Neill

netherlandsans Bien qu’il s’agisse d’un premier roman traduit, Netherland débarque chez nous précédé d’une flatteuse réputation, grâce à Barack Obama himself qui en recommanda la lecture à ses concitoyens. Preuve d’un goût très sûr, car le livre de Joseph O’Neill est un grand roman, une lecture marquante. L’action se déroule dans les quelques mois qui suivent le 11 Septembre. Hans, le narrateur, est hollandais de naissance et a construit sa vie à Manhattan. Une famille unie, un enfant choyé, un job qu’on imagine très rémunérateur, cet équilibre et ce bonheur tranquilles sont mis cul-par-dessus tête par les secousses consécutives à l’attaque du 9/11. La vie de Hans vacille à l’image des deux tours. Obligé de quitter le bel appartement situé dans une zone devenue inhabitable, Hans trouve refuge dans un hôtel improbable, espèce d’arche de Noé peuplée de créatures étranges ou effrayantes, aussi perdues que lui. Surtout, sa femme ne supporte plus le climat délétère de l’après-catastrophe et retourne dans sa Grande-Bretagne natale, accompagnée de leur fils. Rupture temporaire ou définitive ? Les visites bi-mensuelles qu’il fait à sa famille ne font que rendre la séparation un peu plus probable. Son nouvel état de célibataire laisse à Hans beaucoup de temps libre. Un temps libre qu’il met à profit pour réactiver une vieille passion pour le cricket, ce qui lui permettra de lier connaissance avec Chuck, personnage énigmatique et flamboyant, homme d’affaires et/ou mythomane. Netherland, c’est littéralement le récit d’une crise, un entre-deux de quelques mois dans la vie d’un homme, dans une société elle-même déboussolée et qui peine à trouver de nouvelles marques. Un roman qui éclaire l’âme humaine en gardant une part de mystère. C’est superbe, et en ce qui me concerne, c’est LE roman étranger de cette rentrée.

traduit de l’américain par Anne Wicke

Editions de l’Olivier – 22 euros

ET QUE LE VASTE MONDE POURSUIVE SA COURSE FOLLE – Colum McCann

mccann C’était en 1974, et les Tours Jumelles étaient à peine sorties de terre qu’un funambule s’amusait à les relier, balancier à la main, au nez et à la barbe de la police. Ce fait divers réel, sert – c’est le cas de le dire – de fil directeur au roman de Column McCann. L’irlandais, lui même New-Yorkais d’adoption utilise cet événement extraordinaire comme porte d’entrée pour nous faire pénétrer dans le quotidien de personnages ordinaires, de tout âge et de toute condition, au coeur du New-York des années 70. On croise ainsi un prêtre irlandais apportant son soutien aux prostituées, une femme de la grande bourgeoisie qui ne se remet pas de la perte de son fils mort au Vietnam, une jeune peintre qui veut donner un nouveau souffle à sa carrière.

Et que le vaste monde poursuive sa course folle est un roman diablement attachant, dont the Big Apple est le véritable héros. La mécanique qui fait se croiser et se recroiser les personnages est parfaitement huilée, un peu trop sans doute, car rien jamais n’arrive par hasard. On aurait aimé peut-être, prendre des chemins qui ne mènent nulle part, abandonner des personnages en cours de récit, quitte à en retrouver d’autres. Mais ne boudons pas notre plaisir, puisque le roman de McCann fait partie des livres que j’ai eu le plus de plaisir à lire pour cette rentrée.

Traduit de l’américain par Jean-Luc Piningre

Belfond – 22 euros

LE TRONE DU PAON – Sujit Saraf

tronepaon Chandni Chowk est la principale artère commerciale d’Old Delhi, et le théâtre choisi par Sujit Saraf pour planter le décor de son premier roman. Comme le piéton qui se hasarde dans Chandni Chowk, le lecteur risque d’être d’abord asphyxié par le débordement de vie et le très grand nombre de personnages qui déboulent du roman. (L’éditeur a la bonne idée de proposer un marque-page qui reprend la liste et un rapide descriptif des principaux personnages : essayez de ne pas le perdre !).
N’empêche, on trouve assez vite ses marques, et on se laisse captiver par ce « roman monde » extrêmement ambitieux qui embrasse l’histoire contemporaine de l’Inde, de 1984 (assassinat d’Indira) à 1998. A travers l’itinéraire personnel d’une douzaine de héros (Commerçants richissimes, politiciens ambitieux, travailleurs sociaux désabusés, prostituées, enfants des rues et paumés en tous genres) parmi lesquels émerge la figure emblématique de Gopal Pandey, marchand de thé ambulant bramane et pauvre, Sujit Sarat aborde les maux endémiques dont souffre le pays (corruption, heurts interreligieux) tout en ne négligeant jamais l’intrigue.
Roman fleuve sur l’Inde contemporaine, on pense forcément à L’équilibre du monde, de Mistry, roman avec lequel Le trône du paon soutient tout à fait la comparaison, même si Delhi remplace ici Bombay, et les années 90 les seventies. D’un abord sans doute un peu plus complexe à cause de la vaste galerie de personnages, Le trône du paon est également, pour autant que je puisse en juger, plus documenté. Un roman à conseiller sans réserve à tous ceux et celles qui s’intéressent à la littérature du sous-continent.

Traduit de l’anglais (Inde) par Françoise Adelstain

Grasset – 23 euros

LA DOUBLE VIE D’ANNA SONG – Minh Tran Huy

anna song 2Anna Song qualifiée comme « la plus grande pianiste vivante dont personne n’a jamais entendu parler » a connu son heure de gloire quelques temps avant de décéder en 2008 à l’âge de 49 ans. La presse spécialisée et les amateurs de musique classique s’extasiaient alors devant une impressionnante discographie (102 CD comprenant l’intégralité des plus grands compositeurs: Bach, Mozart, Haydn…) produite alors qu’Anna Song était gravement malade. Trop longtemps négligée par ses pairs, cette dernière avait tout pour séduire le public et susciter l’intérêt.

Cependant, tout bascule en novembre 2008. Le magazine Télérama publie un article stipulant que certains CD d’Anna Song seraient des copies d’autres compositeurs. Elle n’aurait enregistré aucune note sur les 102 CD produits. Il s’agirait alors du plus important plagiat musical.

La presse est dans tous ses états et accuse le producteur d’Anna Song, Paul Desroches, qui est aussi son mari, d’être à l’origine de tout ça. Mais si Paul Desroches a inventé la discographie de sa femme, il ne semble pas s’être arrêté là et dévoile dans un manuscrit destiné à Télérama, jusqu’où l’a conduit l’amour démesuré qu’il porte à Anna Song.

Inspiré d’une histoire vraie, celle de la pianiste Joyce Hatto, ce livre est une belle surprise pour cette rentrée littéraire. L’auteur jongle entre des articles de presse fictifs et l’histoire de Paul et Anna. Le narrateur raconte leur enfance, les origines vietnamiennes d’Anna, leurs ambitions, et l’amour naissant. Le tout crée des effets de miroirs des plus intéressants et le dernier chapitre du livre est exceptionnel !

Actes Sud – 18 euros