LA PAROLE DE FERGUS – Siobhan Dowd

FERGUS1981. Fergus trouve le corps d’une enfant enterrée à la frontière irlandaise. Cette découverte va obliger des archéologues du Nord et du Sud à travailler en équipe. Ils analysent alors le corps de « Mel »… vieille de plus de 2000 ans et se battent pour savoir dans quelle partie de l’Irlande le corps sera conservé. Durant cette période, la vie de Fergus bascule. Il perd tous ses repères : en pleine période d’examen, il apprend que son frère, membre de l’IRA, est arrêté, il se met à entendre la voix de Mel, il connaît sa première histoire d’amour, il accepte malgré sa loyauté et ses principes d’échanger des paquets à la frontière, pour le compte d’un « provo »… Deux histoires en parallèle, deux sacrifices, celui de Mel où l’on comprend petit à petit son histoire, à travers les rêves de Fergus et celui de Joe, le frère de Fergus, qui a entrepris une grève de la faim depuis plus de 40 jours !

Un texte poignant et juste où l’on suit un ado de 18 ans, avec tout son naturel et sa fraîcheur, dans un pays en plein conflit.

Editions Gallimard Jeunesse – 13 €
Collection « Scripto » – dès 13 ans
(traduit de l’anglais par Cécile Dutheil de la Rochère)

K comme… KAPITAL

« Critiquer Musso, je trouve cela facile et limite petit-bourgeois » – Karl Marx

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais les allemands chevelus se succèdent à vive allure ces temps-ci. Je ne parle pas de ces fiers footballeurs à la mule conquérante (*) qui brisèrent à grands coups de tatane nos footeux rêves d’enfants et s’avèrent aujourd’hui incapables de se qualifier pour les quarts de finale de la moindre coupe d’Europe, les pauvres… Nan, c’est plutôt à Bill et à ses copains de Tokyo Hôtel que je pense. Or, à peine les susnommés nous lâchent-ils la grappe pour retourner à un anonymat bien mérité que déboule à son tour Karlito et son orchestre, le sympathique barbu effectuant un grand come back partout dans l’hexagone. Et en premier lieu en librairie. Et même aux Buveurs d’Encre, tiens, et pas qu’un peu.

Nos relevés de vente parlent d’eux-mêmes :

L’hypothèse communiste par Alain Badiou : 16 ventes depuis avril 2009
Que serais-je sans toi ? de Guillaume Musso : 7 ventes dans le même laps de temps

Une vraie branlée ! Et à la régulière, en plus, les deux bouquins étant sortis à peu près en même temps. Avec le handicap d’un titre et d’une maquette, pardonnez-moi Alain, quelque peu austères. A mon avis, vous choisissiez Que serais-je sans Karl ? imprimé en joli doré et on l’éclatait à donf’ le Musso !

Cet exemple, garanti 100% réel, n’est pas un cas isolé sélectionné avec patience et mauvaise foi. Les exemples pullulent comme les pancartes un jour de grève… L’insurrection qui vient, (34 ventes cette année contre 16 l’année de sa sortie en 2007), « Démocratie, dans quel état ? » (collectif, toujours à la Fabrique) Contributions à la guerre en cours /Tiqqun – La Fabrique). Et c’est pareil dans bon nombre de librairies indépendantes. Même à la Fnac, il y a paraît-il des piles. C’est tout juste s’ils n’ont pas sorti la PLV avec Karlito en 4 X 3.

Et tout ça grâce à qui ? Comme ça vous écorche la bouche de l’admettre, je vais le faire pour vous : grâce à Chouchou… (il semblerait que Chouchou soit le surnom officiel cette semaine. Quatre lectrices de Modes et Travaux invitées à prendre le thé avec Bobonne, l’autre qui débarque à l’improviste – tu parles – « Va bosser, chouchou, t’es as là pour t’amuser. Et surtout t’oublies pas d’acheter le pain et des cordes pour ma guitare en rentrant ». Eh oui, ces gens-là sont comme vous et moi, faut pas croire … Ce qui est navrant, au-delà du fait d’être pris pour un con, c’est que toutes les radios se jettent dessus. France Inter a fait trois jours dessus, j’ai encore eu droit à cela ce matin en beurrant mes tartines. Yabon storytelling ! C’était vraiment la peine de « libérer » les ondes pour en arriver là. Fermons la parenthèse).

Donc, Chouchou, non content de relancer les ventes de La princesse de Clèves à coup de déclarations pertinentes nous booste l’édition politique, contestataire et énervée que c’en est un vrai bonheur. Cela dit, soyons sérieux. Agone, la Fabrique, Nouvelles Lignes ou les Prairies Ordinaires, c’est bien gentil, mais ce n’est pas avec des gens qui n’arrêtent pas de se plaindre qu’on va relancer durablement la belle machine éditoriale. L’idée, ce serait plutôt de surfer sur la vague de mécontentement pour inonder le marché de grandes fresques politico-historiques destinées à l’édification des masses. Le problème des fictions militantes, vous l’aurez remarqué c’est que c’est souvent super chiant ; au mieux, cela a un intérêt documentaire. Je suis ainsi l’heureux propriétaire d’un recueil de nouvelles politiques édité par les défuntes éditions du Panda (direct from Beijing en passant par Belleville) tout à fait réjouissant. Si vous tombez sur leurs titres un jour chez un bouquiniste, allez-y, cela vaut le coup. N’empêche, ça manque trop de glamour, d’ésotérisme et de cul pour connaître un réel succès. Alors camarades de chez Michel Lafon, XO, encore un effort ! Tiens, voilà quelques idées à développer

« Et tu reviendras briser nos chaînes… » par Marc Guillaume

Bernard est chairman de TOUCHSACOM S.A, un prestigieux cabinet de lobbying spécialisé dans la défense des droits des producteurs d’OGM. Au moment de procéder à un courageux plan social destiné à dynamiser le cours de l’action, Bernard entend la voix de Raymond, son grand-père, ouvrier communiste qui s’est pendu avec ses bretelles un soir de déroute électorale. Raymond s’infiltre peu à peu dans la conscience de son petit-fils et en prend le contrôle, aidé par Joana, la jeune et séduisante secrétaire de Bernard, en réalité taupe trotskyste infiltrée. Malgré de sérieuses divergences d’analyses remontant à la deuxième internationale, Raymond et Joana parviendront-ils à unir leurs forces pour éloigner Bernard des Forces du Mal et le ramener du côté des Travailleurs ?

« Une motion rouge passion » par Barbara Steelsmith

Branle-bas de combat au Bureau exécutif du comité central des délégués de section ! En pleine réunion plénière, la camarade Rebecca fait volte face et, au mépris de toutes les consignes de vote, soutient le désistement positif au deuxième tour au profit du PS. Est-ce pour se venger de Kevin, le séduisant délégué du Pas-de-Calais, partisan de la motion B et qui fût un temps son amant ? Et quel mystérieux secret dissimule donc Wendy, la troublante secrétaire de cellule et amie très « intime » de Rebecca ?

« Le congrès des Ténèbres » par Maxime Chamben

Le Maïdaiphe, une mystérieuse secte antisociale se réunit tous les 1er Mai à minuit place de la République pour psalmodier une étrange mélopée qui ressemble fort au texte du Manifeste du Parti Communiste récité à l’envers, dans sa traduction lituanienne. Un courageux postier mène l’enquête, n’hésitant pas à prendre sur ses jours de RTT afin de mettre les malfaisants hors d’état de nuire. Mais sa curiosité n’est pas du goût de tout le monde… Et si la chute qui a bien failli le tuer n’était pas due à un simple accident mais bel et bien à un sabotage ? Plus machiavélique qu’un congrès du PS, plus sanglant qu’un speech de François Bairou, un thriller haletant.

Pour patienter en attendant de retrouver ces prochaines sorties, nous vous signalons que se tiendra les vendredi 29, samedi 30 et dimanche 31 mai prochain. au Lieu-dit (6 rue Sorbier – PARIS 20e – métro : Ménilmontant) un petit salon du livre politique. Vous y retrouverez les gens des éditions Agone, L’Altiplano, Dilecta, L’Echappée, Ere, La fabrique, Libertalia, Le Passager clandestin, Les Prairies ordinaires, Raisons d’agir, Rue des cascades et Zones.

Vous pourrez également assister à trois projections:

Vendredi 29 à 20h: des images de Gaza-strophe, le jour d’après (S. Abdallah, K. Mabrouk, 2009), Samedi 30 à 20h: des images de Jaffa mon amour (E. Sivan, 2009), Dimanche 31 à 16 h: Chomsky et Cie (O. Azam, D. Mermet, 2008)

L’entrée est gratuite et vous pouvez appeler au 01 40 33 26 29 ou taper sur l’ordinateur www.lelieudit.com pour davantage d’infos.

(*) Mule = brosse au-dessus + long et effiloché derrière. Parents, priez pour que cette mode atroce ne connaisse pas un retour en grâce ou vous risquez même de regretter la ridicule coupe aileron-de-requin qui sévit en ce moment.

TRISKELLION – Will Peterson

triskellion« Un village désert. La chaleur étouffante de l’été. Des habitants qui se livrent à des rites macabres. Et un mystérieux symbole, omniprésent, qui cache un lourd secret. Bienvenue à Triskellion… » Entre une quatrième de couverture intrigante, l’annonce d’un véritable best-seller, une couverture avec des abeilles qui brillent, le premier tome d’une énième trilogie, on se dit : encore un roman fantastique pour les adolescents ! Et bien non, dès les premières pages, on est pris dans une histoire à mi-chemin entre du fantastique et des légendes vieilles de plus de 2000 ans et on est captivé !

Rachel et Adam partent en vacances à Triskellion chez leur grand-mère. Soi-disant pour fuir le divorce de leurs parents, les jumeaux se retrouvent dans un village étrange : des rues désertes, des habitants qui les observent bizarrement, un cercle de craie dessiné dans un champ… sans compter les visions soudaines des deux jumeaux, l’arrivée d’un jeune garçon solitaire, et surtout la présence inhabituelle d’abeilles à leur côté ! Rachel et Adam vont avoir une mission qu’ils n’avaient pas prévue : trouver les deux lames manquantes du Triskèle, l’emblème du village. Pour cela, ils vont devoir percer les secrets des habitants, comprendre le mystère du Triskèle et surtout rester en vie, car les hommes en vert sont là, tout près… Un excellent roman tant au niveau de l’intrigue que du style, j’attends la suite avec impatience !

Editions Milan Jeunesse – 13 €
à partir de 11-12 ans
(traduit de l’anglais par Jacqueline Odin)
pour tout savoir sur Triskellion

J comme… JOYEUX NOEL

La magie de Noël

Quand vient l’hibernation du libraire parisien, c’est-à-dire l’été, on se prend à songer à nos hivers besogneux. l’esprit de contradiction donc. Evidemment, au mois de janvier, on est en plein syndrome post traumatique voire en dépression post partum, et formuler ne serait-ce que la première syllabe de « Joyeux Noël » provoque l’apparition de tics ou de convulsions. En même temps ce n’est jamais arrivé que quelqu’un me souhaite un « Joyeux Noël » au mois de janvier, les gens ont un calendrier. Ou ils savent ce qu’ils risquent.

Ah mais franchement, ces libraires qui se plaignent d’avoir des clients. La prochaine fois ils se plaindront de ne pas en avoir assez.
Pour sûr, ça viendra.

Pour faire dans la litote, à Noël, on ne s’ennuie pas. Les réserves débordent comme les chutes du Niagara, littéralement : on a failli perdre l’une des nôtres lors d’un glissement de cartons dans la réserve. Les piles sont si hautes et si astucieusement établies qu’on se croirait à New York. Et la vitrine tente d’allier réjouissances et bon goût. On a aussi fait des provisions de scotch, de pochettes et papiers cadeau comme si c’était comestible ou en voie d’extinction, et on s’échauffe les poignets pour emballer au plus vite, et les cordes vocales, en espérant tenir sur la longueur les enthousiastes discours prescripteurs qui nous caractérisent.

Et la suite, vous connaissez : une densité humaine dans les zones commerciales qui va crescendo, des biceps qui sont sollicités plus que de raison pour porter des sacs de courses obèses, et une tension de plus en plus palpable à mesure que la deadline approche. Le libraire relève vaillamment les défis, trouve de quoi satisfaire des parentèles inconnues (« Je cherche un cadeau pour l’oncle de mon mari ; je ne le connais pas très bien, je ne l’ai rencontré qu’à l’occasion de notre mariage il y a 8 ans. Il aime la pêche à la ligne et la moto. Vous auriez un livre qui conviendrait ? »), réussit à emballer un livre de mandala qui mesure 80 cm de haut, ou le livre de Tavernier qui fait 12 kg.

Rien ne me serre plus le cœur que ces clients qui, tels de vieux cowboys poussant la porte du saloon avec difficulté, s’échouent sur le comptoir et implore votre aide, racontant comment leur ruée vers l’or s’est transformé en traversée du désert. Si je pouvais, je dégainerais mon meilleur whisky et leur offrirais un remontant, et double ration d’avoine pour la monture. En attendant d’avoir la licence IV, je me contente de leur verser quelques conseils du cru. Ces orpailleurs désespérés du 24 décembre ont d’ailleurs l’indulgence de ne pas trop chipoter et de prendre ce qu’ils trouvent, voire même de s’emparer avec reconnaissance de ce livre qui s’ennuyait ferme dans son coin sous la table depuis quelques années : même La Cuisine des rugbymen trouva preneur.
Et comme chaque année ils quittent le saloon, non la librairie, en promettant que l’année prochaine on ne les reprendra plus, qu’ils feront une liste, s’y mettront dès le mois de novembre. D’ailleurs vous pourriez commencer dès maintenant, parce que là il n’y a personne au comptoir.

LA LETTRE DES OISEAUX – Agnès Bertron-Martin / Aurélie Blanz

lettre oiseauxMagnifique ! L’histoire, les illustrations… On imagine la beauté des originaux ! Un facteur, très consciencieux dans son travail, aimerait deux choses : distribuer du courrier dans une vieille maison toute délabrée, envahie par les ronces et surtout recevoir lui-même une lettre ! Il installe alors une belle boîte aux lettres à l’entrée de sa maison et espère chaque jour recevoir une lettre. Un jour, des oiseaux essaient d’apporter une lettre dans la fameuse maison en ruine et le facteur va tout faire pour les y aider, mais rien y fait, un immense souffle les repousse !
Un très beau conte, des illustrations sublimes (on retrouve avec grand plaisir Aurélie Blanz qui nous avait séduit dans Jean et Jeanne chez Vilo).

Editions Nathan – 12,50 €

LES VOIX DU PAMANO – jaume Cabré

CABRE Oriol Fontelles est un jeune instituteur, dans un petit village de Catalogne. Un jour de 1944, par lâcheté, il laisse le maire du village et les phalangistes assassiner un jeune garçon. Sa femme ne peut lui pardonner. Sur le point d’accoucher, elle quitte pourtant le domicile et sort de la vie d’Oriol. Voici pour « l’acte fondateur », autour duquel s’articule ce roman d’une qualité et d’une force exceptionnelles.

Comment écrire sur ce livre qui résiste à toutes les tentatives de résumé ? Les voix du Pamano peut se lire à la fois comme une saga historique et politique au suspense haletant, qui court sur plusieurs décennies, et/ou comme une oeuvre littéraire expérimentale. Jaume Cabré a ainsi choisi de « tordre » les frontières du temps et dans la même scène – parfois dans le même dialogue- il mêle des pans du récit que séparent 60 années. Jamais cela n’apparaît comme un procédé gratuit destiné à épater la galerie, mais comme un procédé qui s’impose avec naturel et renforce la cohérence interne du roman.

Les voix du Pamano est un pari pour le moins ambitieux, et s’avère une totale réussite. On est ici en droit de parler d’un authentique chef-d’oeuvre.

Traduit du catalan par Bernard Lesfargues

Bourgois – 30 euros

SUR LE SABLE – Michèle Lesbre

sable2Une maison brûle sur la plage, un homme la contemple. Une femme intriguée s’arrête. Devant cet incendie, l’homme parle et évoque l’histoire de cette maison. Ce monologue intime et triste va réveiller les fantômes de la narratrice qui va se confier à son tour. Michèle Lesbre raconte l’histoire de deux êtres solitaires qui tentent chacun à leur manière de survivre à la perte d’un être cher. A travers une écriture lente et posée, une ambiance très calme, elle nous livre un beau texte sur le deuil, la solitude et la liberté. Une lecture qui donne envie de découvrir l’oeuvre de Modiano, puisque l’héroïne, veilleuse de nuit, s’amuse à relire tous les romans de cet auteur pour trouver des similitudes entre sa vie et des passages de romans.

Editions Sabine Wespieser – 17 €

LE JOUR DE LA FINALE – Brigitte Smadja

jour finleMarier son fils, un cap dans la vie d’une mère… Marianne doit se rendre à l’évidence, elle ne pourra pas y échapper : la cérémonie est dans quelques heures. Le lecteur devient alors témoin de cette journée interminable, pour Marianne et aussi pour des milliers de gens impatients de suivre la finale de la coupe du monde de football. Le mariage de son fils, la peur de revoir son ex-mari, le malaise de son voisin et ami, une proposition d’achat de sa maison : une accumulation d’événements qui vont conduire Marianne à une remise en question totale et l’obliger à combattre tous ses démons. Comme toujours, Brigitte Smadja réussit à nous émouvoir et à nous fasciner en nous racontant des vies ordinaires.
Actes Sud – 18 €

LE PLUS MAUVAIS GROUPE DU MONDE – José Carlos Fernandes

groupe Vous êtes-vous déjà demandé à quoi ressemblerait une BD de Borgès ? Peut-être à cet album terriblement inventif, qui distille sur près de cent quarante pages un humour désabusé et poétique, une infinie mélancolie. « Le plus mauvais groupe du monde » vous fait pénétrer un univers où la bizarrerie est la norme, où l’on exerce le métier de révélateur de vérités cachées, ou plus prosaïquement celui de contrôleur municipal de briquets. L’album est composé d’histoires indépendantes de deux pages, structurées autour de personnages récurrents qui s’efforcent de survivre à leur folie.

Le site des éditions Cambourakis précise que plusieurs des histoires de cet album ont été adaptées au théâtre, ce qui ne surprend guère étant donné la qualité d’écriture et la richesse des situations. On vous engage à faire une petite visite sur ce site, ce qui vous permettra au passage de lire quelques pages de ce bel album et de vous faire une première idée de la qualité graphique de l’objet. Car en plus d’être original et bien écrit, c’est superbe !

Traduit du portugais par Dominique Nédellec

Editions Cambourakis – 19 euros

I comme… INSOLITE



« Bonjour, c’est tout ce que vous avez sur le football ? »

Je vais vous faire une confidence – et j’espère que vous ne le prendrez pas mal – mais vous êtes terriblement prévisibles. La plupart d’entre vous rentrent dans la librairie pour – devinez quoi ? – acheter ou commander un livre. Vous parlez d’une originalité… Heureusement, il nous arrive parfois de voir débouler un zozo qui bouscule notre routine et nous fait entrer dans la quatrième dimension, suscite des interrogations d’ordre métaphysique ou, à tout le moins, nous fait passer un moment de franche rigolade. Lunaires, décalées ou franchement dingos, voici un florilège de visites assez insolites reçues au cours de ces quatre premières années.

Inoffensif (enfin, on espère), l’allumé fou comme un lapin. Il se pointe un soir peu avant la fermeture, inspecte longuement les rayons sans trouver, manifestement, ce qu’il cherche. En désespoir de cause, il se tourne vers moi et très poliment demande « Avez-vous un livre sur les immortels ? Car voyez-vous, je suis moi-même immortel et je cherche un livre sur les immortels » Précision utile car il a bien conscience de s’adresser à un pauvre Moldu de libraire. Lequel lui avoue que non, il n’a malheureusement aucun bouquin traitant du sujet. C’est regrettable, mais c’est comme cela. « Alors, où puis-je trouver ? s’enquiert l’Immortel. J’ai fait toutes les librairies de Paris sans trouver et je suis assez pressé ». Renonçant à savoir ce qui pouvait revêtir un tel caractère d’urgence pour quelqu’un qui par définition dispose de pas mal de temps, je lui conseille de se rendre au Virgin Barbès, qui dispose du meilleur rayon consacré à la question, tous les Immortels vous le diront. Mes conseils lui auront-ils été utiles ? J’en doute, car aux dernières nouvelles, notre surhomme poursuit sa quête. Il a récemment été vu à « Pensées Classées », la librairie que tient François Morice du côté de la Bastille.

Dans un autre genre, mais distrayant aussi, l’artiste maudit qui nous inflige un happening surprise un après-midi où la librairie est bondée, ce devait être un mercredi. A part son aspect un peu miteux, qui n’est pas sans rappeler celui du milliardaire Carreidas dans Vol 714 pour Sydney, l’homme dans un premier temps, ne se distingue en rien. Au bout d’un moment pourtant, je perçois les regards inquiets/interrogatifs des jeunes mamans présentes en nombre et j’en comprends la cause. L’homme est en train de scotcher sur les meubles, mais aussi sur les vêtements des clientes de petits post-it jaunes sur lesquels il a préalablement gribouillé au marqueur des signes cabalistiques. Bien qu’intrigué, j’écourte la plaisanterie et reconduis le visiteur à la porte, ce qu’il accepte de bonne grâce. J’ai renoncé à trouver le sens caché de ce qui était porté sur les post-it, et j’ai fini par les balancer.

L’adepte du complot mondial est également un habitué des librairies ; s’il fréquente surtout les rayons ésotériques des grandes surfaces du livre, il lui arrive aussi de s’égarer dans les librairies de quartier. Témoin ce monsieur qui à une époque venait très régulièrement feuilleter nos livres avec assiduité, parfois pendant des heures, et sans jamais prononcer un mot. Si, une fois, juste avant de partir, il s’est tourné vers le comptoir et nous a apostrophé « Est-ce que vous savez que Jacques Brel a collaboré avec les allemands ? ». Puis il est sorti, en poussant de petits gloussements.

Plus inquiétant, l’homme qui vous balance tout de go « Salut, je n’ai que des numéros deux, alors je voudrais voir ce que vous avez en numéros un ». Malgré vos efforts, vous n’aurez pas droit à davantage d’explications. Juste cette demande, réitérée avec à chaque fois un peu plus d’insistance « Avez-vous des numéros un ? » L’homme était-il échappé de la série « Le prisonnier » ou juste saoul comme un cochon ? Le mystère demeure…

Enfin, le dernier pour la route, mon préféré car avec lui on n’est pas loin de Vidéogag. Vous vous souvenez peut-être qu’avant d’être une librairie, le local abritait l’agence SNCF. Ce qui nous a valu pendant pas mal de mois des commentaires inspirés du style « Ah bon, vous ne vendez plus de billets de train ? C’est dommage, c’était bien pratique ». (Alors qu’une librairie, cela ne sert à rien, c’est bien connu.) Habituellement, cela se passait dans la bonne humeur, car vous l’aurez noté, la nouvelle agence n’a pas migré très loin. Sauf que. A croire que certaines personnes ont du mal à accepter le changement. Car ce jour là, ça c’est passé comme cela…

– Bonjour Monsieur! (Monsieur, c’est moi)
– Bonjour Madame.
– Je voudrais un aller-retour pour Cannes.
– Désolé Madame, ce n’est plus une agence SNCF.
– Ah bon ?
– Non, madame.
– Mais je voudrais juste un billet de train.
– Je comprends, Madame, mais l’agence SNCF a déménagé, il faut aller avenue Bolivar, c’est juste à côté.
– Mais je ne veux pas aller à la gare, juste acheter un billet…
– Certes, mais même pour acheter un simple billet, il faut aller à l’agence. Je ne peux rien faire pour vous.
– C’est embêtant…
– Certes, mais ce n’est pas très loin.

La dame finit par comprendre, et c’est soulagé que je la vois tourner les talons. Au dernier moment, pourtant, elle se retourne vers moi et, tentant sa chance une ultime fois : « Tout de même, à votre avis, un Paris-Cannes A/R, ça coûte dans les combien ? »

Inutile de vous dire que ça, cela ne s’invente pas.