LES AVENTURES D’ALPHONSE VAUBLANC – Vincent Cordonnier

VAUBLANC 1912. Alphonse vit en Corrèze chez sa grand-mère avec sa soeur Léontine, en attendant le retour de ses parents. Sa vie est plutôt simple et heureuse, jusqu’au jour où son parrain l’invite pour un court séjour à Paris. Tout se déroule parfaitement, trop d’ailleurs ! Son parrain mène en fait une double vie, et se retouve vite mêlé à une affaire de meurtre ! Alphonse est envoyé en pension à Boulogne sur mer et fera tout son possible pour retourner à la capitale et sauver son parrain en prouvant son innocence ! Heureusement, il sera accompagné de Charles, un bien étrange camarade rencontré au pensionnat…
Un très bon roman qui mêle aventure et polar, avec du suspense, de l’émotion, et surtout beaucoup de surprises et de rebondissements.

L’enfant borgne – Tome 1 des « Aventures d’Alphonse Vaublanc »
Editions Bayard Jeunesse – Collection Estampille – 12,90 €
Idéal pour les 10-12 ans

LA VIEILLE DAME QUI NE VOULAIT PAS MOURIR AVANT DE L’AVOIR REFAIT – Margot D. Marguerite

MARGUERITE La Manufacture des Livres est un tout nouvel éditeur qui se donne pour vocation « d’explorer le monde criminel français et international à travers des romans, des documents et des essais ». Pour son premier titre, l’éditeur a eu la main heureuse en sélectionnant ce roman (le premier, également) de Margot D. Marguerite. L’histoire, assez classique, est celle d’une vengeance, menée par la famille d’une jeune femme assassinée par ses proxénètes, vengeance qui va amener le lecteur à découvrir la collusion entre truands et politiques, grands flics et caïds de la pègre.
L’originalité, et la grande réussite de ce polar, tient dans les personnages qui échappent aux archétypes, qu’il s’agisse de la famille de Princesse (la victime des proxénètes) ou des truands que Paul et sa grand-mère Pauline vont tenter d’éliminer. Les « méchants » font vraiment froid dans le dos, d’autant que leur comportement semble absolument crédible. Autres points forts, la qualité des dialogues et le découpage en scène très courtes qui accentue la densité de ce récit de 500 pages. Signalons tout même de nombreuses scènes très violentes (à mon sens pas toujours justifiées) qui pourront choquer certains lecteurs, mais cette réserve mise à part, foncez, car le roman de M. Marguerite est un polar d’excellente facture.

La manufacture des livres – 22,90 euros

F comme… FLEMME

Qu’est ce que je peux faire, j’sais pas quoi faire…

Je ne sais pas comment vous êtes fait(e), mais moi, moins j’en fais, moins j’ai envie d’en faire. Et en cette période de vacances (*), vu le niveau d’activité, on ne peut pas dire qu’on frôle le nervous breakdown. « Mais de quoi ils se plaignent, ceux-là ? rétorquez-vous (ne dites pas le contraire, je vous ai vu rétorquer). Moi aussi j’aimerais pouvoir bouquiner sans avoir à me planquer les jours où je glandouille ». Peut-être. Sauf que j’ai un gros problème pour un libraire. Impossible de bouquiner à la librairie. Quand je suis plongé dans ma lecture, j’aime bien qu’on me fiche la paix, C’est une attitude humaine et compréhensible, me direz-vous, mais aussi assez peu commerciale. Vous avez raison car le client a toujours raison. C’est chouette d’être client. Bon, j’essaie donc de m’abstenir et je me limite à Livres Hebdo (c’est le Voici des libraires) et aux suppléments littéraires, lectures dont j’arrive à m’extirper sans trop d’états d’âme et sans perdre mon légendaire sourire. Cela dit, au bout de la 8ème lecture, une fois qu’on est capable de le réciter par cœur à l’endroit et à l’envers, même le Monde des Livres perd un peu de son charme. Faut donc trouver autre chose que la lecture, car l’oisiveté est la mère de tous les vices. Surtout l’oisiveté des autres.

Mais en période de vacances, il semblerait que les neurones se soient faits la malle en même temps que les clients, car la seule idée qui me vient à l’esprit pour occuper le petit monde des Buveurs d’Encre est d’une affligeante banalité, tous les libraires vous le diront. Cela peut se résumer ainsi « Tiens si on faisait des retours ? ». Et hop, sitôt dit, sitôt fait. On vide les rayons, on déplace les livres, on les scanne, on les empile, on scotche, on stocke, et on se retrouve très vite avec 12 cartons qui nous forcent à onduler de la croupe et pratiquer une sorte de danse du ventre pour se déplacer dans la réserve. C’est peut-être esthétique (quoique dans mon cas j’en doute) mais c’est vite assez chiant. N’empêche que faire des retours, c’est une bonne fatigue et cela donne l’impression gratifiante de faire avancer les choses. Ah, saine jeunesse ! Sauf que si on continue à remplir des cartons à ce rythme, on va se retrouver avec une librairie vide à la fin des vacances, pile poil au moment du retour des hordes affamées de lectures. Ce qui n’est pas tout à fait le but escompté et révèlerait un singulier manque de vision managériale, tout mon contraire vous pensez bien. Va donc falloir trouver autre chose.

Et les filles, si on vérifiait les stocks, cela fait longtemps qu’on l’a pas fait ? (depuis la dernière période de glandouille, en fait). Faut dire que la vérification des stocks, c’est un peu l’équivalent de la revue de paquetage à l’échelle de la librairie, la partie mâle la plus croulante du lectorat, celle qui a fait l’armée, comprendra tout de suite ce que je veux dire. Les autres, hélas de plus en plus nombreux (**), doivent savoir que :

  • c’est une activité sans fin. Cela s’arrête quand le chef le décide et pas avant

  • c’est une activité frustrante et potentiellement conflictuelle. Quoi que vous fassiez, ce ne sera jamais parfait du premier coup. Vous allez forcément oublier de rectifier des erreurs de stock.

  • c’est une activité dont l’utilité est toute relative. Ben oui, il est plus là, le livre. Perdu ? Fauché ? Mauvaise manip ‘ ? On sait pas. Et maintenant on fait quoi ?

Non vraiment, la vérification de stock, c’est pas vraiment mon truc et je ne me vois pas passer le mois d’août la dessus. Si on avait plus de place, j’envisagerais bien l’achat d’une girafe. On passerait des heures heureuses à la peigner, on lui ferait de longues tresses, ce serait mignon. Mais bon, quelque chose me dit que ça va pas être possible. Tout compte fait, j’ai une meilleure idée, je vais me mettre en avance en écrivant un article pour le blog.

(*) au risque de vous décevoir, apprenez que vous n’êtes pas totalement en direct live. Ceci pour éviter d’éventuelles coupures d’alimentation dues à une trop forte activité. Ce qu’on est organisés, tout de même…

(**) hélas, pas pour cause de militarisme acharné, vous pensez bien, mais parce que ça me repousse dans le camp des vieux, un peu comme les repas de famille où on glisse au bout de la table, année après année. à ce genre de choses les jours Je sais, c’est dingue on croirait pas, mais c’est pourtant la triste vérité. Ah, suspendre des ans l’irréparable outrage…

20000 EUROS SUR SEGO ! – christophe Donner

SEGO 20000 Euros sur Ségo, ou le congrès de Reims vu comme une course de canassons… Ceux que les courses de chevaux indiffèrent (plus chiant que le tiercé, je ne vois guère que la Formule 1) mais que la « politique politicienne » amuse, les lecteurs du Canard ou de Marianne, ceux-là auraient tort de ne pas jeter au moins un oeil au désopilant petit livre de Christophe Donner, véritable concentré de cynisme et de mauvais esprit. Si vous voulez connaître les vraies raisons de la défaite de Ségolène Royal, savoir pourquoi Delanoé s’est déballonné dans la dernière ligne droite et découvrir comment Aubry a raflé la mise, demandez à Henri Norden, alias Christophe Donner. C’est pas compliqué, il a réponse à tout !

Grasset – 12 euros

LA VEUVE – Gil Adamson

veuveMary Boulton a 19 ans et elle fuit : parce qu’elle est poursuivie par deux gaillards patibulaires qui veulent se venger et parce que son passé est un insupportable fardeau. Nous sommes au Canada en 1903, et elle commence son périple à pied, en direction des Grandes Rocheuses.
Dès les premières pages, cette femme se désigne comme « veuve par sa volonté », géniale périphrase pour dire qu’elle a tué son mari. La fugitive est donc une meurtrière, et son errance sera l’occasion de reconstituer les circonstances de son acte. Le personnages se construit autour de ses souvenirs distillés petit à petit et autour des rencontres qu’elle fait, un trappeur misanthrope qui vit dans les bois, un indien né à Boston et de retour dans les Rocheuses, un pasteur qui prêche en boxant. Tous ont une silhouette, un phrasé, une démarche reconnaissables, et souvent comiques. La Veuve associe donc un saisissant portrait de femme dans un paysage grandiose, un roman intime avec des personnages de western. Une singulière réussite.

Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné

Christian Bourgois – 20 €

E comme… EVEILLE

Le petit Ernesto, très en avance pour son âge, sur la plage de La Havane

Dans une librairie, on entre souvent pour faire un cadeau, et pourquoi pas à ces enfants qui grandissent dans un monde hostile et numérique. Un bon vieux lot de feuillets reliés, de la poésie, de jolies images, voilà ce qui leur faut à ces bons petits diables. Loin de moi l’idée de vous détromper. Mais lorsqu’il s’agit de décrire le destinataire du précieux livre, une expression vient quasi systématiquement à la bouche des clients : « C’est un enfant très éveillé. » Première hypothèse : une épidémie d’insomnie sévit dans les écoles maternelles, et on peut en venir à bout à coup de séries fleuve romanesques. Deuxième hypothèse : on enseigne le bouddhisme dès la crèche, et à la récréation entre camarades on fait la bodhi, on atteint l’éveil spirituel tel un Bouddha. Mais non, vous rassurera ce client, ni troubles du sommeil ni abolissement de la loi de 1905, il est seulement « en avance sur son âge ».

Sûr qu’à 3 ans, tu es prié d’être en avance, parce que tout de même, jouer avec des cubes quand on pourrait jouer du violon, c’est à la limite du régressif. Selon les statistiques internes de la librairie, à peu près 99% des enfants sont éveillés. La majorité est donc en avance, il existe apparemment peu d’enfants normaux, médiocres ou pire, bêtes. Mais d’un point de vue comptable, si la majorité est en avance, la moyenne l’est aussi, donc être en avance c’est être dans la moyenne, qui n’est définitivement pas si nulle que ça.

D’après une étude de terrain, cet éveil et cet avancement trouvent cependant leur limite vers 12 ans. Après l’effervescence de l’enfance, l’entrée dans l’adolescence semble se traduire par un endormissement et un amollissement du sujet. Finies les gambades enthousiastes dans la librairie, les livres qu’on porte à la bouche tellement on les aime et les conversations à cœur ouvert avec le libraire pour lui expliquer pourquoi les princesses et les fées sont des êtres hautement fascinants (« Mais tu comprends, c’est rôôôôse sa robe alors elle est gentille et belle et je voudrais être comme elle »). A partir de 12 ans, la mutation s’opère : les cheveux s’allongent, les phrases raccourcissent et le pas s’alourdit. Triste spectacle que ces parents qui remorquent un ado au mépris souverain. L’un d’eux refusant catégoriquement d’entrer dans notre sinistre échoppe, sa mère n’osant pas choisir pour lui, je dus lui présenter à travers la vitrine quelques modestes romans. Exercice périlleux : conseiller un livre sans parler, à l’aide de subtiles mimiques, à un ado en crise autistique. Où l’on prend conscience de ses propres limites.

De toute façon, on ne peut pas être en avance sur son âge toute sa vie. Si à 6 ans on fleure bon le génie précoce, qu’adviendra-t-il après ? A 15 ans on serait déjà mûr pour le mariage, à 20 ans pour la teinture, à 40 pour le déambulateur. « Je cherche un cadeau pour ma belle-mère, elle a une soixantaine d’années et elle est très en avance pour son âge. Vous auriez une idée ?- Une pelle ? »

LE PASSE EST UNE TERRE ETRANGERE – Gianrico Carofiglio

le passe est une terre etrangereGiorgio croise une femme dans un bar, qui le reconnaît. Elle fait remonter à la surface des souvenirs vieux de 20 ans. A l’époque, Giorgio poursuit brillamment des études de droit à Bari, fils et fiancé modèle de la tranquille bourgeoisie italienne. Un soir il fait la connaissance de Francesco, qui l’entraîne sur une autre voie. Il lui enseigne le poker et l’arnaque, l’argent facile et le frisson.

Carofiglio compose un excellent roman noir centré sur ce duo masculin faustien et son inéluctable dérive. On s’identifie rapidement à Giorgio, tombé sous le charme vénéneux de Francesco. Sa lente décadence, racontée à la première personne tient en haleine : jusqu’où est-il possible de déchoir ? Un étrange polar donc, où le suspense est autant affaire de péripéties que de morale.

Traduit de l’italien par Odile Rousseau

Rivages Thriller – 20 €

A L’EAU – Hélène Bohy

a l'eauEnfin ! Les CD d’Enfance et musique, un des plus grands labels jeunesse reconnus, sont enfin accompagnés d’un album… Pour l’instant, ils ont juste édité une petite sélection de leur catalogue. Et j’ai retrouvé avec grand plaisir un album intitulé A l’eau ! Ma fille l’écoute en boucle, et je commence à connaître toutes les chansons par coeur… Des chansons rigolotes, chantées par des adultes et des enfants, des mélodies entraînantes. Vous ferez la connaissance de Nino et Nina, d’une mouche qui ne veut pas prendre sa douche, d’une vache en équilibre sur un épi de blé, d’un crocodile qui s’ennuie… Je vous laisse découvrir l’album grâce au lien ci-dessous, où vous pourrez écouter des extraits. Une réussite !!!

écoutez et chantez…

Enfance et musique – 23.90 €

DES CHOSES SERIEUSES – Gregory Normington

des choses serieusesBruno a 30 ans, vit à Londres et est on ne peut plus malheureux. Obèse, frustré, il survit en s’attachant à un minimum de personnes et surtout pas à son boulot. Il tombe par hasard sur son ami d’enfance, Anthony, personnification de la réussite, avec femme et carrière. Les souvenirs de son adolescence dans une public school traditionnelle remontent.

Ah les pensionnats anglais, leur charme désuet, leurs uniformes et leur cruauté institutionnelle… Bruno ne se relève pas de cette expérience et reste rongé tout sa vie par un événement tragique qui s’y déroula. Mais loin d’être le portrait d’une simple victime, Des Choses sérieuses explore la psyché de ce personnage dans toute sa complexité et son ambivalence. Le chemin qu’il suit, de l’enfermement dans un sentiment de culpabilité à une volonté de rédemption destructrice, est passionnant, digne d’un roman policier, et écrit avec une grande sensibilité.

Traduit de l’anglais par Marie-France Girod.

Grasset – 20 €

D comme… DISTRIBUTION


Un distributeur en retard sur son temps

On distribue des bonbons, des claques et des livres ; et on diffuse du parfum, du savoir et du livre aussi. Le métalangage professionnel use de mots à sa manière, et en librairie, vous entendez le maître des lieux employer des mots que vous connaissez pourtant bien, mais qui ne correspondent pas forcément à ce que vous pensiez. Par exemple, il sort de son chapeau une excuse du genre « je suis désolé, votre livre n’est pas arrivé, le distributeur a du retard ». Et là vous imaginez une sorte de gros distributeur de friandises, ou de billets de banque, ou de tickets de métro, qui a dans le ventre des livres, et qui en plus a un cycle menstruel problématique. Alors clarifions les choses et répondons enfin à ce regard interrogateur de client pas bien convaincu par cette excuse : mais qu’est-ce qu’un distributeur de livres ?

Suspense. Roulement de tambour. Sueurs froides. Silence.

Réponse : le maillon logistique de la chaîne du livre.

Hum. Il semble que la lanterne ne reste que faiblement éclairée : quelques détails supplémentaires s’imposent pour que cette lanterne rayonne comme le phare d’Alexandrie. Attention, on se concentre. Un auteur écrit un manuscrit qu’il soumet à un éditeur, qui dit oui je le veux et qui assure la conception et la réalisation du livre avec l’aide d’un imprimeur. Et de 1. L’éditeur confie la diffusion, c’est-à-dire le faire-part de naissance du petit dernier, à une structure dont le réseau de commerciaux, les représentants, diffusent la bonne nouvelle auprès des points de vente de livre, en les inondant de bons de commande ou en venant prendre le café avec des libraires bavards. Et de 2. La commande est répercutée vers le distributeur, à savoir le grand entrepôt où les livres sont stockés. Des petites mains agiles vont ensuite chercher dans ce dédale les livres commandés, et de 3 et hop ! dans le carton. Carton qui passe entre les bras musclés du livreur, fait un petit tour de camion dans Paris et atterrit en librairie.

Le distributeur c’est donc un peu l’atelier du Père Noël, avec pleins de lutins qui galopent dans un labyrinthe de livres pour satisfaire chaque lubie de lecteurs. Certains vous diront que c’est plutôt l’usine, l’industrie de la culture, la culture industrialisée voire le diabolique grand capital. Mais rassurez-vous, vu la variété des éditeurs, il y a des distributeurs pour tous les goûts : vous n’imaginiez pas qu’il n’en existait qu’un seul tout de même. Des gros, des petits, des alternatifs, des lointains, des rapides, des langoureux … Certains sont même indécis et changent de nom tous les deux ans, histoire de vérifier si le libraire, et surtout son hippocampe, peuvent suivre. Pareil pour les éditeurs qui valsent avec un distributeur un temps puis vont voir ailleurs si l’entrepôt est plus vert. Et que dire de ces vicieux distributeurs qui prennent un malin plaisir à oublier de vous envoyer un carton de nouveautés où devrait se trouver, en quantité non négligeable, le dernier tome de la série de manga, attendu comme le messie par les 3/4 des 8-15 ans. C’est le libraire qui devient alors distributeur, à répéter à intervalles très rapprochés la terrible sentence : « le distributeur a du retard ».