LA VIEILLE ANGLAISE ET LE CONTINENT – jeanne-A Debats

vieille anglaise Sans être un gros lecteur de Science-fiction, j’ai mes périodes, de plus en plus rares et espacées, il faut l’avouer. Une raison simple à cela : si j’apprécie l’anticipation et le space op’ , la chasse au Troll ne compte pas parmi mes sports favoris. Or il faut voir les choses en face, la fantasy c’est maintenant 95 % de la production et des ventes de S-F. Tout cela pour dire que grâce au prix Biblioblog (le livre fait partie de la sélection) j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture du court roman de Jeanne Debats, un récit d’anticipation d’une veine plutôt classique et qui fonctionne très bien. Il y a là à mon sens une vraie qualité d’écriture et un sens certain du récit. L’auteur sait donner de l’épaisseur à ses personnages, humains et aquatiques. Elle aborde avec originalité les thèmes du clonage et du massacre des ressources naturelles et tricote une intrigue dont on a plaisir à suivre le déroulement. On regrette simplement le choix du format, 70 pages c’est vraiment court pour ce qui est clairement un roman et pas une nouvelle, et on le regrette d’autant plus qu’il y avait vraiment matière à développer davantage. Aisni, le dénouement de l’intrigue est à mon sens amené un peu trop rapidement et de ce fait tombe un peu à plat. Mais il y a pire critique à faire à un auteur que de lui dire qu’on a aimé, et que cela a un goût de trop peu. Donc, on ne s’en privera pas.

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Griffe d’Encre Editions – 8 euros

LE GOUT DES ABRICOTS SECS – Gilles D.Perez

abricot Dans une résidence abandonnée vivent encore deux hommes, l’un vieux et l’autre jeune. Entourés de tous leurs biens, de tout ce qui donne encore un sens à leur vie, ils ne se résignent pas à partir malgré les avis d’expulsion. Entre un air de Schumann Les Scènes d’enfants que le vieux ne cesse d’écouter, les longs silences, et la pluie qui tombe, les deux hommes se remémorent leurs jours heureux et leurs amours perdues.
D’une beauté rare, ce texte nous transporte dans un monde où le temps ne s’écoule plus, tout y est calme et tranquille. Bercés par la musique de Schumann, nous nous laissons porter au fil des phrases. Ce premier roman de Gilles D. Perez se lit avec délicatesse, sans précipitation, il faut prendre le temps de savourer toute l’émotion contenue entre les lignes.

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Editions du Rouergue – 10 euros

B comme… BRICOLAGE

B comme

Quel bonheur d’avoir un libraire bricoleur !

La librairie est un petit théâtre, vous diront les libraires lyriques et satisfaits. De fait, le quotidien peut avoir des allures de vaudeville (le samedi en septembre), un air de grosse production de Broadway (le 24 décembre) ou des relents beckettiens (un lundi au mois d’août). Mais loin de diriger l’ensemble, le libraire, même lyrique, n’est que le régisseur. Les mains qui tournent frénétiquement les pages de romans, de bandes dessinées, d’albums jeunesse, d’essais ne sont pas de délicates menottes mais bien des pognes calleuses et habiles, qui se précipitent sur la trousse à outils dès qu’elles le peuvent, qui changent une ampoule plus vite qu’Edison, et rafistolent en sifflotant. On reconnaît un libraire dans l’œuf à son nombre de médailles scout, ou à sa collection de vidéos de MacGyver.

Donc on bricole en librairie, et comme des chefs ; les éditeurs l’ont bien compris et n’hésitent donc plus à expédier des PLV. Ce poétique acronyme désigne les publicités sur le lieu de vente, à savoir tous les présentoirs et autres mobiles ou paravents que les plantureux départements marketing des maisons d’édition inventent pour mettre en valeur une énième collection. Elles arrivent en kit et avec un mode d’emploi, quand il est vraiment nécessaire, digne d’un haïku : bref, hermétique et à double sens. Livré à lui-même, le libraire laisse son instinct bricoleur le guider et réaliser ce merveilleux présentoir en carton à l’aide de 18 morceaux de carton strictement identiques, mais qui se plient aussi ingénieusement qu’un origami niveau expert olympique. Peut-être vous souvenez-vous aussi de cette charmante tour pour mettre en valeur une collection pour enfant, d’un mètre cinquante de haut et agrémentée en son sommet d’une cloche en plastique où des boules à paillettes tournaient grâce à un petit moteur. Splendide. Quoique malheureusement, le moteur tombât en panne dans l’heure qui suivit l’inauguration, et sous les assauts enthousiastes des bambins, l’ensemble finit par se disloquer. Il faut parfois savoir mettre aux ordures ces chefs d’œuvre de carton, et c’est la mort dans l’âme que l’artiste bricoleur doit s’avouer vaincu.

Vous comprendrez donc aisément pourquoi les Buveurs d’encre sont installés à côté d’une grande enseigne consacrée à ce noble loisir. Notez que ce temple des tentations ne recule devant aucune audace pour vous surprendre : vous cherchez banalement des clous et des vis et vous ressortez aussi avec une friteuse et du vernis à ongles. Encore un peu et ils vendraient des livres…

UN SANG PAREIL AU MIEN – Jorge Marchant Lazcano

lazcano

Un auteur chilien inconnu en France, pas de presse, déjà trois mois en rayon et zéro pointé du côté des ventes… Un sang pareil au mien s’apprêtait à prendre un chemin hélas pareil à d’autres livres (le carton des retours, pour dire les choses crûment) quand – par curiosité et aussi parce que la photo de couverture est superbe – j’ai commencé la lecture du roman de Lazcano. Eh bien, ce bouquin m’a happé dès la première ligne, et mon intérêt ne s’est pas relâché tout au long des trois cent et quelques pages du roman.

Deux thèmes s’entrecroisent pour former la trame de ce récit original et ambitieux : celui de l’amour du cinéma hollywoodien des années 50 et 60 et celui de l’homosexualité. Les narrateurs et/ou personnages principaux appartiennent en effet à trois générations sacrifiées, les deux premières par l’impossibilité de vivre son homosexualité librement (le Chili des années 50, puis celui de Pinochet, ce n’est pas exactement le Marais), la troisième par le sida. On navigue des années 50 à 2001, de Santiago du Chili à New-York, au gré des changements de narrateurs, et sans se plier à une progression chronologique. Lazcano procède beaucoup par ellipses, sans que ce soit jamais gratuit ni affecté. Peu à peu, les pièces finissent par former un tableau cohérent qui prend tout son sens. A l’heure où pas mal de romans semblent écrits avant tout dans l’espoir d’être portés à l’écran, il est plaisant de constater que ce livre qui respire l’amour du cinéma ne sacrifie à aucune des figures imposées du « roman scénario » : narration linéaire, découpage scène par scène, caractères hyper tranchés, rebondissements, et j’en passe… Voilà qui je l’espère vous donnera envie d’ouvrir ce roman diablement attachant, à la fois saga grand public et livre d’auteur ambitieux et bien écrit.

Traduit de l’espagnol (Chili) par Janine Philipps et Renato Paveri

Autrement – 20 euros

D’AUTRE VIES QUE LA MIENNE – Emmanuel Carrère

carrere On a déjà presque tout écrit sur le magnifique récit d’Emmanuel Carrère sorti au début de ce mois de mars, et qui s’annonce déjà comme l’un des livres marquants de 2009. Le sujet, vous le connaissez, c’est le récit de deux disparitions survenues à quelques mois d’intervalle, et la manière dont elles impactent la vie de ceux qui restent. Les deux disparues s’appellent Juliette, la petite Juliette est emportée par le tsunami, sur une plage du Sri Lanka un jour de Nöel 2004. La grande Juliette est la belle-soeur de l’auteur, c’est un cancer qui l’emportera. Alors, c’est vrai, il est question de maladie, de mort, de drames et de souffrances. Mais comme l’écrit Carrère dans la présentation qu’il fait de son livre, il y est surtout question d’amour. Sans effet inutile, Carrère va à l’essentiel et nous touche au plus profond. D’autres vies que la mienne est un récit exceptionnel qui vous accompagnera longtemps.

P.O.L – 19,50 euros

TORTUREZ L’ARTISTE – Joey Goebel

torturez Vincent est un jeune garçon sensible, fin et créatif qui a tout pour devenir un grand artiste. C’est ce qui lui vaut l’attention de certains pontes de l’industrie du divertissement, alarmés par le niveau lamentable de ladite industrie et désireux d’y remédier. Ces gros bonnets ont ainsi créé La Nouvelle Renaissance, une sorte de pépinière d’artistes dont Vincent est l’un des talents les plus prometteurs. Cependant, convaincus qu’il n’y a pas d’art véritable sans souffrance, ils lui ont adjoint un manager, Harlan, qui va en coulisses tout mettre en oeuvre pour éviter que Vincent ne sombre dans la facilité et l’autosatisfaction béate. Perte d’êtres chers, trahisons amoureuses, déconvenues diverses et variées, Harlan ne va rien épargner à Vincent pour le plus grand triomphe des arts ! Sous les dehors d’une fable souvent très drôle, Torturez l’artiste est aussi une réflexion sur l’état de la culture grand public aux Etats-Unis (et qui vaut largement pour l’Europe).
Torturez l’artiste qui vient de sortir en poche chez 10×18 a d’abord paru chez Heloïse d’Ormesson en 2005. Son auteur, Joey Goebel, un jeune américain originaire du Wisconsin et fan de musique rock, vient de récidiver, toujours aux éditions Héloïse d’Ormesson. Il vient de faire paraître the Anomalies, qui dans la même veine sarcastique et foutraque nous fait suivre le parcours d’un groupe rock assez improbable composé d’une octogénaire porté sur la chose, d’une gamine de 8 ans insupportable, d’un ex soldat irakien efféminé, d’un prêcheur allumé et d’une bombe qui ne s’éclate vraiment qu’à la batterie. Let there be rock !

Torturez l’artiste – 10 X 18 – 8,20 euros – traduit de l’américain par Claro

The anomalies – Héloïse d’Ormesson – 19 euros, traduit de l’américain par Samuel Sfez

ROBE DE MARIE – Pierre Lemaître

robemarie

Envie d’un bon petit thriller bien angoissant ? Laissez-vous tenter par « Robe de marié », qui tout en respectant les canons du genre (une héroïne innocente contre qui tout semble se liguer, un individu mystérieux qui tire les ficelles dans l’ombre) fait preuve d’une certaine originalité. Pas de serial killer ici, mais un voyeur de plus en plus inquiétant, qui s’ingénie à pourrir l’existence de l’héroïne (mais vraiment ce qui s’appelle pourrir !) pour des raisons qui peu à peu se dessinent. On pense volontiers à Stephen King à la lecture de ces pages, car il est quasi impossible de poser le bouquin une fois happé par l’intrigue. Du roman de gare de première classe, donc, à lire d’une traite pour frissonner sous la couette !

Calman-Lévy – 17 euros

LES MINUTES NOIRES – Martin Solares

minutesnoiresA Paracuan, un journaliste est assassiné alors qu’il enquêtait sur un fait divers de 1979, une série de meurtres de fillettes. Le Grizzli, un flic honnête (exception qui confirme la règle) poursuit dans le sillage du journaliste et de l’enquêteur de l’époque.

Dans ce premier roman traduit en français de Solares, le Mexique apparaît comme un pays dur. Les Minutes noires est un polar âpre et violent, qui décrit une société corrompue jusqu’à la moëlle : les politiques, la police, les autorités religieuses, tous cultivent un jardin secret bien morbide. L’écriture vive et la construction en chausse-trape entrainent et enchaînent dès les premières pages le lecteur à ce décor poisseux. On s’accroche aux personnages intègres comme à des bouées de sauvetages, et on prend un plaisir fou aux digressions les plus inattendues, comme une rencontre avec B. Traven. Du très très bon polar.

Traduit de l’espagnol par Christella Vasserot.

Christian Bourgois – 25 €

MIGNUS WISARD ET LE SECRET DE LA MAISON TRAMBLEBONE – Ian Ogilvy

mignusMignus Wisard vit avec son tuteur Basil Tramblebone, dans une maison sale et délabrée, sans aucune éducation. Son seul passe-temps consiste à monter au grenier pour admirer un joli circuit de train, entouré d’une ville peuplée de figurines en plastique. Mignus va un jour, malgré l’interdiction formelle de Basil, actionner un train. Pris en flagrant délit, Basil va révéler sa véritable nature en rapetissant Mignus et en lui permettant de jouer « dans » la maquette. En deux secondes, il devient minuscule et prisonnier dans un monde miniature ! Une grande aventure commence alors : il va sans le faire exprès délivrer les figurines d’un sort, affronter une étrange créature la nuit, apprendre que son tuteur est en fait un Warlack, un sorcier fou et cruel, et surtout échapper à sa colère !

Un roman vraiment remarquable et original paru dans une jolie collection illustrée, « Estampillette ». Idéal pour des 8-10 ans.

Bayard – 11.90 €

Pour info : le tome 2 vient de paraître : Mignus Wisard et la créature de Fou-rire-land

GLOIRE – Daniel Kehlmann

gloireA travers ces neuf histoires, Daniel Kehlmann s’amuse à mêler réalité et fiction en se servant d’auteurs et de leurs héros, d’acteurs et de leurs rôles, de personnages ordinaires… L’auteur raconte le quotidien de personnages qui n’ont a priori rien en commun, mais qui vont au fil de l’intrigue se rencontrer et « se retrouver » en se détachant le plus possible des nouvelles technologies, et plus précisément de leur téléphone portable. Une belle écriture, un brin d’humour, un roman original où se côtoient des personnages attachants qui perdent tous, au fur et à mesure, leurs repères.

Actes Sud – 18 €
(traduit de l’allemand par Juliette Aubert)