LES JUMEAUX DE CONOCO STATION – Franz Duchazeau

conocoAprès le blues du Rêve de Meteor Slim, Duchazeau compose une ballade country loufoque. Les jumeaux dont il est question, deux asperges aux larges pavillons, s’échappent de prison une semaine avant la fin de leur peine pour participer à un grand concours musical. Et pour se venger de celui qui les a envoyés en taule. Mais point de cavale angoissée ou de vengeance planifiée : les deux asperges et leurs acolytes répètent sous l’oeil bienveillant d’un sherif obèse amateur de country. Il faut aussi lutter contre le rock’n’roll, nouvel ennemi public…

Si vous aimez le polar américain et surtout le hard boiled, voilà de quoi vous satisfaire. Les personnages sont bêtes, méchants mais maudits : ils trainent leurs santiags dans des bleds de campagne qui se résument à une station service, et échouent avec fracas dans leurs minables entreprises. Dans le dessin de Duchazeau, on retrouve son beau trait charbonné et hâchuré, mais il y introduit des personnages aux silhouettes de cartoon, parfaite synthèse d’humour sarcastique.

Sarbacane – 19,50 €

LA DROLE ET TRISTE HISTOIRE DU SOLDAT BANANA – Biyi Bandele

BANANA A quatorze ans, Ali Banana s’engage dans les « chindits » (l’équivalent britannique des tirailleurs sénégalais) direction l’Inde, puis la jungle birmane où il va affronter les japonais au sein d’une unité entièrement composée de ses compatriotes nigérians. Fantasque, bavard, tête brûlée, Ali Banana va découvrir, la peur, l’amitié et la guerre dans toute son horreur. On se laisse tout de suite embarquer dans les aventures tragi-comiques de ces très jeunes hommes jetés dans un conflit qui n’est pas le leur. Les héros sont extrêmement attachants, et l’histoire met en lumière un épisode méconnu de la deuxième guerre mondiale.

traduit de l’anglais par Dominique Letellier
Grasset – 18,50 euros

JEUNE FILLE AU LUTH – Katharine Weber

WEBER Patricia Dolan, quadragénaire, new-yorkaise et historienne de l’art, a mis sa vie entre parenthèses depuis la perte accidentelle de son enfant. Elle va renaître dans les bras de Mickey, un lointain cousin irlandais, qui débarque chez elle un beau matin. Mickey n’est pas un cousin ordinaire : c’est un activiste irlandais qui participe à la lutte armée contre les anglais; il est venu chercher l’aide de Patricia pour dérober, à la faveur d’une exposition, la « jeune fille au luth », un tableau de Vermeer prêté par Elisabeth II. Patricia va ainsi se trouver entraînée dans une aventure qui la conduira sur la terre de ses ancêtres. Jeune fille au luth est un roman grand public de très bonne tenue, qui se lit d’une traite et avec beaucoup de plaisir.

traduit de l’anglais par Moea Durieux

les éditions du sonneur – 16 euros

LA BREVE ET MERVEILLEUSE VIE D’OSCAR WAO – Junot Diaz

WAO Oscar n’est vraiment pas gâté par la nature : obèse, myope et toujours puceau à un âge où les autres jeunes dominicains multiplient les conquêtes, c’est même le loser absolu. Gravement complexé, portant sa virginité comme un fardeau, Oscar se réfugie dans le monde de la fantasy et dans l’écriture d’un manuscrit qui compte déjà plusieurs milliers de pages. Rassurez-vous, il ne s’agit pas là d’une version écrite d’American Pie mais d’un projet plus ambitieux et j’imagine beaucoup plus intéressant (je confesse n’avoir pas vu American Pie). L’écriture déborde d’énergie à chaque page, et, si l’usage intensif de l’espagnol et du spanglish peut déconcerter, on se laisse facilement emporter par la verve des différents narrateurs. Le second personnage important du roman, c’est le « fuku », la malédiction qui se transmet aux membres de la famille d’Oscar de génération en génération, ce qui permet à l’auteur, Junot Diaz, de nous ballader entre deux époques (la fin des années 50 et aujourd’hui) et de nous décrire quelques pages de l’Histoire dominicaine. Nous ferons ainsi connaissance avec le sympathique Rafael Trujillo, dictateur de la République Dominicaine pendant trois décennies et pprotagoniste de ce roman. La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao a remporté le prix Pulitzer 2008 dans la catégorie Romans et devrait, espérons le, faire une jolie carrière en France.

traduit de l’anglais par Laurence Viallet

Plon (coll. Feux croisés) – 22,90 euros

LA SAISON DES MURES – Polly Horvath

saisonmuresRaclette apprend qu’elle doit partir le lendemain dans le Maine chez de vieilles parentes… qu’elle ne connaît pas ! Sa mère oublie sa valise, ses tantes ont 91 ans, habitent une maison isolée près d’un bois peuplé d’ours: les vacances s’annonçent mal ! Heureusement: elle va rencontrer une jeune fille de son âge, apprendre à nager, à traire une vache, à conduire et surtout se passionner pour la saison des mûres! Raclette, qui devait seulement passer l’été dans la propriété, y restera toute sa vie… Un roman captivant, drôle, émouvant, triste…

Ecole des loisirs – collection « Neuf » – 11.50 €

dès 11-12 ans

LE FOND DES FORETS – David Mitchell

MITCHELL

Avec Le fond des forêts, David Mitchell livre un magnifique roman d’apprentissage, un petit bijou d’humour et de poésie. Nous sommes dans l’Angleterre du début des années 80, en 1982 pour être précis; le Royaume-Uni vient d’entrer en conflit avec l’Argentine au sujet d’un chapelet d’îles situées à l’autre bout du monde, les Malouines (Faulklands pour les britons). Jason Taylor a 13 ans : rejeton de la classe moyenne, c’est un adolescent moyennement populaire, élève d’un collège très moyen situé dans une ville moyenne de la province britannique. La force de Mitchell, c’est de nous faire entrer dans la peau de ce petit bonhomme si peu extraordinaire (le récit est rédigé à la première personne) et de nous faire partager sa vie quotidienne pendant 12 mois. C’est le temps qu’il faudra à Jason pour perdre quelques illusions, devenir un paria à l’école et subir les persécutions scolaires des plus costauds, assumer son amour de la poésie, vivre sa première déception amoureuse et recevoir son premier baiser. Dans une récente interview au Monde des Livres, Mitchell – qui assume la part autobiographique du livre – disait avoir d’abord conçu ce récit comme une succession de nouvelles, mais à aucun moment on a une impression de « rafistolage ». Bien au contraire, la conception est extrêmement astucieuse et offre plusieurs points d’orgue au récit. Bref, c’est un roman superbe qui peut plaire aux lecteurs les plus exigeants tout en étant d’un accès très facile.

traduit par Manuel Berri Editions de l’Olivier – 23 euros

PARACUELLOS – Carlos Gimenez

PARACUELLOS Enfin, ils ont réédité Paracuellos, et l’intégrale, en plus ! Parues dans la revue Fluide Glacial dans les années 80 et introuvables en album depuis belle lurette, voici les aventures très autobiographiques de Carlos et de ses copains, gamins de l’assistance publique dans l’Espagne des années 50 où, comme le souligne Gotlib qui signe la préface « le sabre et le goupillon s’aimaient d’amour tendre ». Paracuellos, c’est le nom de l’établissement géré par les religieux, qui faisaient régner en ce lieu une discipline de fer, non exempte de sadisme. L’expérience a fortement marqué l’auteur (on peut le comprendre), qui en a tiré cinq ou six albums féroces et hilarants. C’est plus donc, que les trois tomes parus en français, ce qui signifie qu’à moins d’avoir été abonné à Fluide vous découvrirez forcément des épisodes que vous ne connaissez pas. Et si vous n’avez jamais lu Paracuellos, apprêtez-vous à découvrir l’une des BD les plus drôles jamais sorties dans Fluide Glacial.

Fluide Glacial – 35 euros

PARIS-BREST – Tanguy Viel

VIEL C’est l’histoire d’une famille de notables brestois et de son misérable petit tas de secrets, mais c’est avant tout l’histoire du combat d’influence qui se joue entre la mère du narrateur – une notable castratrice, jalouse de ses prérogatives – et le « fils Kermeur » – fils de la femme de ménage de la grand-mère et bon à rien patenté. Entre ces deux pôles qui l’étouffent et structurent sa vie sociale, le narrateur tente d’exister. Le déménagement des parents – ils ont fui la Bretagne à la suite du scandale financier qui a éclaboussé le père et déclassé socialement la famille – lui laisse penser que ce sera enfin possible, mais c’est compter sans le « fils Kermeur » qui ressurgit mystérieusement. Un roman tout en nuances, plus complexe qu’il n’y paraît, servi par une écriture élégante et tout en nuances, un peu comme un ciel breton.

Editions de Minuit – 14 euros

QUELQUE CHOSE A TE DIRE – Hanif Kureishi

quelque choseJamal Khan est analyste à Londres. Ce cinquantenaire cultivé a en partie réussi sa vie, il a bonne réputation, publié quelques livres qui ont trouvé beaucoup de lecteurs, trouvé un ami fidèle en la personne d’Henry, un metteur en scène de théâtre reconnu, et il chérit son fils, Rafi. Mais derrière la façade respectable, l’analyste s’analyse et revient sur son passé familial (son père qui choisit de partir au Pakistan en laissant ses enfants à leur mère anglaise, sa soeur, incarnation de la tempête tropicale, aussi attirante que violente) et son passé amoureux (Ajita, le premier amour qui finit mal, Karen, l’antithèse qui n’a pas l’effet d’antidote, Josephine, la mère de son fils). Le récit se construit d’abord comme un aller-retour entre présent et passé, jusqu’au pivot central, un crime qui détruit et définit le narrateur.
Derrière le masque de l’impassible analyste, se cache donc un raconteur d’histoires, amoureuses ou salaces. Tout et tous tournent autour du désir et de la culpabilité : comment y survivre, ou comment vivre sans ? Un très beau roman, ample et approfondi, qui donnerait presque envie de commencer une analyse…

Traduit par Florence Cabaret

Christian Bourgois – 23 €

MA VIE MAL DESSINEE – Gipi

vie mal dessineeAprès de très beaux titres largement remarqués*, Gipi débarque chez Futuropolis avec une autofiction. Il continue dans la veine de S. donc, laisse pour un temps (?) les récits noirs, tout en retenue et en suggestion, pour nous parler de lui. Et il écrit franchement bien, presque aussi bien qu’il dessine ; c’est vif, drôle, grotesque, pathétique parfois. Il règle ses comptes avec quelques médecins indélicats et des fantômes plus anciens, raconte ses excès psychotropes adolescents et ses angoisses d’adulte. Pour les blasés de l’autobiographie en bande dessinée (moi), ça secoue efficacement : les mots sont justes, la complaisance absente et le dessin fichtrement beau. S’il vous faut un extrait pour vous convaincre, ouvrez le livre à la dernière page, et lisez l’épilogue.

Futuropolis – 20 €

(*)Mais si voyons : Notes pour une histoire de guerre (Actes Sud), Ils ont retrouvé la voiture, Les Innocents, Extérieur nuit, S. (Vertige Graphic), Le Local (Gallimard Bayou). Les curieux ont de quoi faire.